Mais pour­quoi se disent-ils tous « an­ti-sys­tème » ?

Le phi­lo­sophe Jacques Ran­cière n’est pas sur­pris par l’étrange cam­pagne de la pré­si­den­tielle. Pour lui, en confiant tous les pou­voirs à des po­li­ti­ciens pro­fes­sion­nels, notre sys­tème fa­brique mé­ca­ni­que­ment des can­di­dats de rup­ture

L'Obs - - Chronique - Pro­pos re­cueillis par ÉRIC AESCHIMANN

Un en­tre­tien avec le phi­lo­sophe Jacques Ran­cière

Du re­non­ce­ment de Hol­lande aux en­nuis ju­di­ciaires de Fillon, la cam­pagne pré­si­den­tielle en cours est une suc­ces­sion de coups de théâtre. De ce spec­tacle, vous êtes un ob­ser­va­teur sin­gu­lier. De­puis des an­nées, vous dé­non­cez les im­passes de la dé­mo­cra­tie re­pré­sen­ta­tive, in­ca­pable, à vos yeux, de pro­duire une vé­ri­table dé­mo­cra­tie. Comment ana­ly­sez-vous ce qui se passe ?

« Dé­mo­cra­tie re­pré­sen­ta­tive » est un terme plus qu’équi­voque. Il vé­hi­cule l’idée fausse d’un peuple dé­jà consti­tué qui s’ex­pri­me­rait en choi­sis­sant ses re­pré­sen­tants. Or le peuple n’est pas une don­née qui pré­existe au pro­ces­sus po­li­tique : il en est le ré­sul­tat. Tel sys­tème po­li­tique crée tel peuple, et non le contraire. Par ailleurs, le sys­tème re­pré­sen­ta­tif est fon­dé sur l’idée qu’il y a une classe de la so­cié­té qui re­pré­sente les in­té­rêts gé­né­raux de la so­cié­té. Dans l’es­prit des pères fon­da­teurs amé­ri­cains, c’était la classe des pro­prié­taires fon­ciers éclai­rés. Ce sys­tème crée un peuple qui se re­con­naît dans cette classe de re­pré­sen­tants lé­gi­times et la re­con­firme pé­rio­di­que­ment par les élec­tions. Peu à peu, le sys­tème re­pré­sen­ta­tif est de­ve­nu une af­faire de pro­fes­sion­nels qui s’au­to­re­pro­duisent. Mais, ce fai­sant, il a gé­né­ré son propre en­vers, la no­tion my­thique d’un peuple qui n’est pas re­pré­sen­té par ces pro­fes­sion­nels et as­pi­re­rait à se don­ner des re­pré­sen­tants l’in­car­nant vrai­ment. C’est ce théâtre que chaque élec­tion re­pro­duit dé­sor­mais, avec une qua­li­té tou­jours en baisse.

Votre vi­sion est très noire. Le sys­tème est-il in­trin­sè­que­ment biai­sé ?

Il est oli­gar­chique en son prin­cipe et non dé­mo­cra­tique. Et cette oli­gar­chie a per­du sa lé­gi­ti­mi­té chez nous quand il est ap­pa­ru que les pro­prié­taires éclai­rés ne re­pré­sen­taient que les in­té­rêts de la pro­prié­té. C’est ce qui a écla­té au grand jour avec les as­sem­blées « ré­pu­bli­caines » de 1848 et de 1871, mas­si­ve­ment com­po­sées de roya­listes dé­chaî­nés contre les ou­vriers et les ré­vo­lu­tion­naires. L’oli­gar­chie est peu à peu de­ve­nue cette classe de po­li­ti­ciens qui ne re­pré­sente que le sys­tème lui-même. Le sys­tème ma­jo­ri­taire et pré­si­den­tiel de la Ve Ré­pu­blique a ac­cé­lé­ré ce pro­ces­sus. On a dé­sor­mais deux groupes dont cha­cun gou­verne en al­ter­nance en dé­te­nant tous les pou­voirs, ce qui ren­force la

pro­fes­sion­na­li­sa­tion ; et, pa­ral­lè­le­ment, la fi­gure pré­si­den­tielle est cen­sée in­car­ner le peuple que cette pro­fes­sion­na­li­sa­tion tra­hit.

Mais pour­quoi alors tout le monde se pré­tend-il « an­ti-sys­tème » ?

En se re­pro­dui­sant, le sys­tème fa­brique mé­ca­ni­que­ment un écart in­terne, un double dia­bo­lique. D’un cô­té, le par­ti ma­jo­ri­taire ne re­pré­sente en fait qu’un cin­quième du corps élec­to­ral et crée l’évi­dence que le vrai peuple ma­jo­ri­taire n’est pas re­pré­sen­té. De l’autre, les par­tis ad­verses, à force de se re­layer au pou­voir, vont, de plus en plus, se res­sem­bler. D’où le thème ré­cur­rent du peuple mé­pri­sé et tra­hi. L’ins­ti­tu­tion pré­si­den­tielle, qui pré­tend in­car­ner di­rec­te­ment le peuple, ac­croît la ten­sion in­terne du sys­tème. Ce­la pro­duit des niches où des can­di­dats peuvent dire : « Je suis le can­di­dat du peuple non re­pré­sen­té ! » Il y a la niche des « fi­dèles » qui dé­noncent la tra­hi­son du par­ti de gauche de­ve­nu sem­blable à la droite. Il y a la niche Le Pen, celle du peuple sub­stan­tiel et souf­frant. Il y a la niche Ma­cron : les forces vives de la na­tion contre la po­la­ri­sa­tion des par­tis. Il y a aus­si des croi­se­ments, comme Mé­len­chon, qui joue à la fois de la gauche fi­dèle et du peuple souf­frant. A une époque, les par­tis ou­vriers re­pré­sen­taient des forces col­lec­tives or­ga­ni­sées ve­nant faire pres­sion sur le sys­tème par l’ex­té­rieur. Au­jourd’hui, le « vrai peuple » est une fi­gure for­gée par le sys­tème lui-même. On ar­rive à un point où on ne sait plus qui va te­nir les rôles : dé­sor­mais, un mil­liar­daire peut re­pré­sen­ter le peuple mé­pri­sé par les mil­liar­daires.

On en­tend dire, à droite comme à gauche, que la po­li­tique a be­soin d’in­car­na­tion, c’est-à-dire de di­ri­geants qui donnent un vi­sage à la vo­lon­té col­lec­tive.

L’in­car­na­tion n’est pas une no­tion po­li­tique. C’est un concept re­li­gieux qu’il faut lais­ser à la re­li­gion. Au­jourd’hui, sa per­sis­tance en po­li­tique est liée à cette idée d’un vrai peuple des pro­fon­deurs qui est la proie de l’ex­trême droite. Le « po­pu­lisme de gauche » pré­tend le lui ar­ra­cher en pro­po­sant un mo­dèle alternatif : ce­lui du di­ri­geant qui in­carne le peuple et le consti­tue comme tel, dans le style Hu­go Chá­vez. Mais l’in­car­na­tion est un prin­cipe stric­te­ment op­po­sé à la dé­mo­cra­tie.

N’y a-t-il pas eu tout de même de grands hommes po­li­tiques, comme Jau­rès, de Gaulle ou Roo­se­velt ?

Les fi­gures ex­cep­tion­nelles sur­viennent quand la règle nor­male du jeu est bri­sée et qu’il faut in­ven­ter autre chose. Il y a alors des in­di­vi­dus qui savent se his­ser à la hau­teur de cir­cons­tances elles-mêmes ex­cep­tion­nelles, en ou­tre­pas­sant ce qu’on at­ten­dait d’eux. De Gaulle a pris en 1940 une dé­ci­sion in­ouïe en sor­tant de son rôle de gé­né­ral de bri­gade. Mais, comme chef du RPF, ce fut un po­li­ti­cien ma­ni­pu­la­teur comme un autre, et nous lui de­vons la Consti­tu­tion de la Ve Ré­pu­blique, qui a contri­bué for­te­ment à dé­té­rio­rer toute la vie pu­blique. L’ad­mi­ra­tion que lui voue la gauche au­jourd’hui me fait sou­rire.

Comment or­ga­nise-t-on la vie col­lec­tive sans re­pré­sen­tants ? Par le ti­rage au sort – une me­sure que vous avez dé­fen­due dès 2005 dans « la Haine de la dé­mo­cra­tie » ?

Il faut dis­tin­guer dé­lé­ga­tion et re­pré­sen­ta­tion. Dans une dé­mo­cra­tie, il est lo­gique que cer­tains rem­plissent des ac­ti­vi­tés pour le compte des autres. Mais le dé­lé­gué ne conserve alors sa fonc­tion qu’un temps, ce qui n’est pas le cas de la re­pré­sen­ta­tion. Le ti­rage au sort était le mode dé­mo­cra­tique nor­mal de dé­si­gna­tion des dé­lé­gués, fon­dé sur le prin­cipe de l’égale ca­pa­ci­té de tous. J’ai pro­po­sé de lui re­don­ner place pour in­ver­ser les dé­rives de la pro­fes­sion­na­li­sa­tion. Mais ce n’est pas une simple re­cette, pas plus que ne le se­rait le man­dat non re­nou­ve­lable. Ces ou­tils n’ont d’in­té­rêt que s’ils sont por­tés par un vaste mou­ve­ment po­pu­laire. La dé­mo­cra­tie n’existe pas sans ces pous­sées sur­gies hors sys­tème qui viennent bous­cu­ler les ins­ti­tu­tions éta­tiques – comme l’a fait ré­cem­ment le mou­ve­ment des places. Elle sup­pose que des ins­ti­tu­tions au­to­nomes par rap­port aux struc­tures et agen­das éta­tiques ins­crivent dans la du­rée ces mo­ments éga­li­taires.

La cam­pagne au­ra au moins per­mis l’émer­gence d’un thème aus­si nou­veau que le re­ve­nu uni­ver­sel : quoi que l’on en pense sur le fond, n’est-ce pas une bonne nou­velle ?

C’est un pro­grès par rap­port à Sar­ko­zy, qui vou­lait re­mettre la France au tra­vail tout en sup­pri­mant des em­plois. Mais le re­ve­nu uni­ver­sel re­pose sur une ana­lyse contes­table, qui an­nonce la dis­pa­ri­tion du tra­vail ma­nuel et la ro­bo­ti­sa­tion gé­né­ra­li­sée de l’in­dus­trie. Là-des­sus s’est gref­fée l’idée de la classe des tra­vailleurs im­ma­té­riels qui al­lait lui don­ner son ca­rac­tère de re­ven­di­ca­tion ré­vo­lu­tion­naire. Or le tra­vail ma­nuel n’a pas dis­pa­ru, il a été dé­lo­ca­li­sé dans des en­droits où il coûte moins cher et trouve des tra­vailleurs plus sou­mis. Le re­ve­nu uni­ver­sel est de­ve­nu alors une sorte d’ex­ten­sion du RMI et du RSA, des­ti­née à com­pen­ser la dés­in­dus­tria­li­sa­tion dans nos pays, mais ça n’est pas la me­sure éman­ci­pa­trice que l’on pré­tend. Et son uni­ver­sa­lisme est très li­mi­té. Ima­gi­nez qu’on l’at­tri­bue aux en­fants des mines congo­laises qui ex­traient les ma­té­riaux né­ces­saires au tra­vail im­ma­té­riel ou aux tra­vailleurs des usines du Ban­gla­desh ! Ce­la chan­ge­rait le pay­sage.

Vous ne vo­tez qu’ex­cep­tion­nel­le­ment. Si Ma­rine Le Pen est à 48% dans les son­dages à la veille du deuxième tour, peut-on ne pas glis­ser un bul­le­tin dans l’urne pour la faire battre, fût-ce un bul­le­tin Ma­cron ou Fillon ?

C’est le genre de di­lemme qui se traite en cinq mi­nutes, le jour ve­nu. Si Ma­rine Le Pen de­vait l’em­por­ter, ça ne se­rait pas gai, bien sûr. Mais il faut en ti­rer les bonnes conclu­sions. La so­lu­tion est de lut­ter contre le sys­tème qui pro­duit les Ma­rine Le Pen, non de croire qu’on va sau­ver la dé­mo­cra­tie en vo­tant pour le pre­mier cor­rom­pu ve­nu. J’ai tou­jours en tête ce slo­gan de 2002 : « Vo­tez es­croc, pas fa­cho ». Choi­sir l’es­croc pour évi­ter le fa­cho, c’est mé­ri­ter l’un et l’autre. Et se pré­pa­rer à avoir les deux.

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