Pas­sé/pré­sent Pré­si­den­tielle, 40 ans de dé­bats té­lé­vi­sés

Les duels té­lé­vi­sés d’entre-deux-tours ont mar­qué chaque élec­tion. Voi­ci que s’an­nonce le pre­mier dé­bat ja­mais or­ga­ni­sé avant le pre­mier tour…

L'Obs - - Soomaire - Par FRAN­ÇOIS REYNAERT

Sur le plan mon­dial, la grande pre­mière a lieu aux Etats-Unis, en sep­tembre 1960. Plu­tôt que de s’in­vec­ti­ver à dis­tance dans leurs mee­tings res­pec­tifs, comme à l’or­di­naire, les deux as­pi­rants à la Mai­sonB­lanche, Nixon, vice-pré­sident ré­pu­bli­cain sor­tant, et le jeune sé­na­teur Ken­ne­dy, in­ves­ti par les dé­mo­crates, ont ac­cep­té de se re­trou­ver face à des ca­mé­ras. Dans les faits, la pres­ta­tion, ter­ri­ble­ment en­nuyeuse à re­gar­der au­jourd’hui, n’a rien d’un duel : elle se ré­duit aux mo­no­logues suc­ces­sifs des deux hommes, raides comme des pre­miers de la classe, qui se suc­cèdent à leur pu­pitre. Le mo­ment fait pour­tant évé­ne­ment et dé­montre l’in­croyable puis­sance du nou­veau mé­dia. En même temps qu’il est té­lé­dif­fu­sé, le dé­bat passe à la ra­dio. D’après les son­dages faits au­près des au­di­teurs, Nixon, ju­gé plus ex­pé­ri­men­té, l’a em­por­té haut la main. Avec l’image, le ré­sul­tat est in­verse. A peine sor­ti d’une opé­ra­tion, le vi­ce­pré­sident, qui a re­fu­sé de se lais­ser ma­quiller, a le teint hâve. Les gros plans sur sa barbe du soir et la sueur qui perle sur son men­ton sont assassins. De son cô­té, son frin­gant ad­ver­saire aux dents blanches rayonne de jeu­nesse et de san­té. C’est lui qui gagne l’élec­tion. Nixon est échau­dé à ja­mais : lors des com­pé­ti­tions de 1968 et 1972, il re­fuse les dé­bats té­lé­vi­sés avec ses concur­rents.

La France prend elle-même un cer­tain temps à s’y mettre, même si, ici comme ailleurs dans le monde oc­ci­den­tal, la mo­der­ni­té mé­dia­tique pro­gresse à grands pas. L’élec­tion de 1965 est une ré­vo­lu­tion en soi puis­qu’elle est la pre­mière – de­puis 1848 – à re­po­ser sur le suf­frage uni­ver­sel di­rect. La té­lé y joue son rôle. En ces temps d’étouf­fant gaul­lisme, elle est consi­dé­rée en gé­né­ral comme un ins­tru­ment de pro­pa­gande à l’usage du pou­voir. Pour la cir­cons­tance, Pey­re­fitte, mi­nistre de l’In­for­ma­tion, a ju­gé bon de lui don­ner un ver­nis dé­mo­cra­tique. Alors que leurs mee­tings ont été sys­té­ma­ti­que­ment pas­sés sous si­lence par l’ORTF, tous

les can­di­dats ont droit à leur pe­tit temps de pa­role, de l’éton­nant Mar­cel Bar­bu, un rê­veur un peu mys­tique, au sul­fu­reux Tixier-Vi­gnan­cour, an­cien sous­se­cré­taire à l’In­for­ma­tion de Vi­chy, se­con­dé par un cer­tain Jean-Ma­rie Le Pen. Du haut de son Olympe, de Gaulle a re­fu­sé de faire cam­pagne. Mal lui en a pris. La com­pé­ti­tion a don­né lieu à une autre in­no­va­tion ap­pe­lée à un grand ave­nir. Ins­pi­ré par les Etats-Unis, le pu­bli­ci­taire Mi­chel Bon­grand a, pour la pre­mière fois, ten­té d’ap­pli­quer à une élec­tion les tech­niques du mar­ke­ting et les teste sur Le­ca­nuet, le can­di­dat cen­triste. Cré­di­té de 5% au dé­part, il fi­nit à près de 16%, ce qui contri­bue, im­pen­sable blas­phème, à obli­ger de Gaulle à un se­cond tour face à Mit­ter­rand, qu’il exècre. Il consent aus­si­tôt à ré­pondre à quelques in­ter­views com­plai­santes sur le pe­tit écran mais re­fuse toute confron­ta­tion avec ce­lui qui ose le dé­fier, n’exa­gé­rons rien.

A cause de l’éli­mi­na­tion au pre­mier tour de la gauche, mi­née par son écla­te­ment, l’élec­tion de 1969, aty­pique, s’est ter­mi­née sur un duel entre deux hommes du même bord, Pompidou et Po­her. Celle de 1974 dé­bouche sur un vrai face-à-face entre Gis­card, l’homme de la droite li­bé­rale, et Mit­ter­rand, re­pré­sen­tant à nou­veau l’Union de la gauche. La té­lé a chan­gé, les émis­sions po­li­tiques y ont fait leur ap­pa­ri­tion. C’est l’ani­ma­teur de l’une d’elles, le jeune Alain Du­ha­mel, qui réus­sit à convaincre les pro­ta­go­nistes de se me­su­rer en di­rect de­vant les Fran­çais. Pour l’his­toire de la po­li­tique à l’écran, c’est le mo­ment fon­da­teur. Pour Mit­ter­rand, un sou­ve­nir cui­sant. Le lea­der so­cia­liste est al­ler­gique aux ca­mé­ras et ça se voit. Gis­card les adore. Ex­cellent, il dé­coche ses flèches contre « l’homme du pas­sé » jus­qu’à la plus cé­lèbre, qui fait mouche : « Vous n’avez pas le mo­no­pole du coeur. » Le vain­cu a sept ans pour pré­pa­rer sa re­vanche. A en croire un très bon do­cu­men­taire (1), le réa­li­sa­teur Serge Moa­ti se charge de lui ex­pli­quer les tech­niques de base : com­ment peuvent être ra­va­geurs un ca­drage ou ce que l’on ap­pelle un « plan de coupe » – le fait, par exemple, de col­ler sur une pa­role l’image de l’ad­ver­saire le­vant les yeux au ciel en sou­pi­rant.

Pour pa­rer à toute éven­tua­li­té, le même Moa­ti, en 1981, im­pose à l’équipe ad­verse une ving­taine de condi­tions très strictes for­ma­li­sant le duel : la lon­gueur de la table, la place des mi­cros, la fa­çon de fil­mer. Le but, ex­plique-t-il, était de « rendre le dé­bat en­nuyeux pour le ca­na­li­ser ». Il y par­vient. Gis­card est tou­jours à l’aise. Sans doute trop. C’est Mit­ter­rand qui l’em­porte, et la té­lé garde dé­sor­mais cette li­tur­gie qui chan­ge­ra peu, avec ces longs tun­nels un peu ra­soir, ces grands mo­ments et ces pe­tites phrases. Pour l’ins­tant, seul 2002 a rom­pu la tra­di­tion car Chi­rac a re­fu­sé de dé­battre avec M. Le Pen père, qui était son ad­ver­saire d’alors.

(1) « Duels pré­si­den­tiels », par Hugues Nan­cy, co­pro­duc­tion INA et Pu­blic Sé­nat. Dis­po­nible sur YouTube.

1974 Dans les stu­dios de l’ORTF, les deux can­di­dats à l’élec­tion pré­si­den­tielle Va­lé­ry Gis­card d’Es­taing et Fran­çois Mit­ter­rand sont prêts à s’af­fron­ter de­vant les ca­mé­ras.

2017 Sur le pla­teau de TF1, le 20 mars, cinq can­di­dats dé­bat­tront pour la pre­mière fois avant le pre­mier tour.

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