Mais qui était Sem­prún ?

L'Obs - - Critiques - JORGE SEM­PRÚN. L’ÉCRI­TURE ET LA VIE, PAR SO­LE­DAD FOX, FLAM­MA­RION, 390 P., 26 EU­ROS. BER­NARD GÉNIÈS

Avait-il tou­jours rai­son ? Ceux qui ont croi­sé le che­min de Jorge Sem­prún (pho­to) [1923-2011] n’ont ja­mais pu dou­ter de la force de ses convic­tions, quitte à les com­battre. Sa vie par­lait pour lui. Ré­sis­tant à l’âge de 19 ans, dé­por­té à Bu­chen­wald, membre du Par­ti com­mu­niste espagnol (et son agent clan­des­tin à Ma­drid sous la dic­ta­ture fran­quiste), mi­nistre de la Culture du gou­ver­ne­ment so­cia­liste de Fe­lipe Gonzá­lez. Mais Sem­prún vou­lait aus­si par­ler. L’écri­ture a donc été son autre vie : ro­man­cier, il a té­moi­gné de son ex­pé­rience de l’uni­vers concen­tra­tion­naire, mê­lant fic­tion et réa­li­té dans des ré­cits comme « le Grand Voyage », « Quel beau di­manche », ce­pen­dant que dans « l’Ecri­ture ou la vie » il s’in­ter­roge sur la di culté de ra­con­ter cette hor­reur. Qui était Sem­prún? La bio­gra­phie que So­le­dad Fox consacre au scé­na­riste (« Z », « l’Aveu ») et écri­vain espagnol am­bi­tionne de dé­tri­co­ter l’éche­veau que ce der­nier avait tis­sé entre sa vie et son oeuvre. Elle re­vient ain­si sur les condi­tions de son in­ter­ne­ment à Bu­chen­wald, du­rant le­quel il bé­né­fi­cia d’un sta­tut « pro­té­gé ». Is­su d’une fa­mille de la grande bour­geoi­sie es­pa­gnole, Sem­prún eut pro­ba­ble­ment la vie sauve grâce aux in­ter­ven­tions ré­pé­tées de ses proches au­près des au­to­ri­tés al­le­mandes à Paris.

Son en­ga­ge­ment dans les rangs du Par­ti com­mu­niste espagnol fut quant à lui sans nuances, Sem­prún sou­te­nant la ligne sta­li­nienne de l’or­ga­ni­sa­tion jus­qu’au dé­but des an­nées 1960 – il se­ra ex­clu du PCE en 1965. Une bio­gra­phie à charge? Même si elle éclaire des zones d’ombre, So­le­dad Fox se garde d’ins­truire le moindre pro­cès. Elle n’en sou­ligne pas moins les am­bi­guï­tés d’un écri­vain par­ta­gé entre ses ori­gines so­ciales et ses convic­tions po­li­tiques, par­ta­gé en­core entre deux cultures (celle de son pays na­tal, l’Es­pagne, et celle de son pays d’adop­tion, la France). Mais au-de­là des drames vé­cus, des dé­chi­rures en­du­rées, Sem­prún ap­pa­raît ici comme un mi­li­tant du siècle qui n’hé­si­ta pas à ris­quer sa vie pour dé­fendre ses convic­tions. Des convic­tions qu’il conser­va jus­qu’au der­nier jour : il de­man­da que son cer­cueil fût en­ve­lop­pé du

dra­peau ré­pu­bli­cain.

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