DÉ­FAITE MAIS PAS VAINCUE

Une cam­pagne d’en­tre­deux-tours ra­tée, un dé­bat té­lé­vi­sé per­du... mais un re­cord en nombre de voix. Le FN mise main­te­nant sur les lé­gis­la­tives. Ana­lyse

L'Obs - - En Couverture - Par MARIE GUICHOUX

Elle avait choi­si de bap­ti­ser son QG de cam­pagne « L’Es­cale », comme une der­nière étape sur sa route vers l’Ely­sée. Di­manche, une ma­jo­ri­té de Fran­çais a sa­bor­dé le na­vire fron­tiste, lan­cé toutes voiles de­hors, dans la ba­taille. Et si­gni­fié à la pré­si­dente du Front na­tio­nal qu’ils ne vou­laient pas d’elle comme chef de l’Etat. Ils ont évi­té au pays des droits de l’homme l’af­front qu’au­rait consti­tué sa vic­toire. Ils ont écar­té le chaos qui au­rait dé­cou­lé de la mise en oeuvre de son pro­gramme. Mais il se­rait bien im­pru- dent de croire le pé­ril écar­té à ja­mais. Car cette cam­pagne 2017 res­te­ra comme celle de la ba­na­li­sa­tion du par­ti d’ex­trême droite. En ce­la, Ma­rine Le Pen peut se frot­ter les mains.

Au­cune ma­ni­fes­ta­tion d’envergure n’a sui­vi sa vic­toire du pre­mier tour et le ni-ni a pris de la vi­gueur. Il y a comme une ac­cou­tu­mance à sa pré­sence, comme un constat d’im­puis­sance de­vant les scores tou­jours plus im­por­tants du FN, comme une fa­ta­li­té face à l’en­ra­ci­ne­ment de ses élus. Dé­pas­sant lar­ge­ment le score ob­te­nu par son père en 2002, elle a

conso­li­dé ses po­si­tions sur la moi­tié est du ter­ri­toire. Elle conquiert de jeunes élec­teurs qui n’ont pas en mémoire la ge­nèse du Front na­tio­nal et que ses re­lents au­to­ri­ta­ristes et xé­no­phobes n’im­por­tunent pas. Le dis­cours à double fond des fron­tistes et la pos­ture dé­ma­gogue de sa pré­si­dente les ra­vissent ou leur échappent. Re­je­tée mas­si­ve­ment par la gé­né­ra­tion de l’après-guerre, elle sait aus­si que le temps oeuvre en sa fa­veur. Cette chef ca­mé­léon a fait de l’ex­trême droite un par­ti at­trape-tout. Ses ré­sul­tats l’au­to­risent à en­vi­sa­ger de se pré­sen­ter en 2022. Elle au­ra alors 53 ans. Pour au­tant, son score dé­ce­vant pour les fron­tistes et sa cam­pagne, som­brant dans les men­songes et les ma­ni­pu­la­tions, lui per­met­tront-ils d’être une can­di­date in­con­tes­tée ? Ses troupes, comme ses cadres, ef­fa­rés par ce qu’ils ap­pellent son « pé­tage de plombs », lors du dé­bat face à Em­ma­nuel Ma­cron, se posent la ques­tion. Au sein du FN, la ran­coeur et l’amer­tume sont grandes. Elles conta­minent l’at­mo­sphère mais le par­ti va res­ser­rer les rangs en vue des lé­gis­la­tives de juin. Es­sen­tielles pour la suite.

Les fron­tistes es­pèrent avoir un groupe de par­le­men­taires (15 dé­pu­tés au mi­ni­mum per­mettent d’en consti­tuer un) et leur pa­tronne pour­rait, cette fois, faire en­tendre sa voix dans l’en­ceinte du Pa­lais-Bour­bon. La salle des quatre co­lonnes, chambre d’écho où bour­donnent des nuées de ca­mé­ras et de mi­cros ten­dus, se­rait sa nou­velle tri­bune.

De dé­faite en dé­faite, Le Pen en­grange, à chaque échéance lo­cale ou na­tio­nale, des voix qui dé­sor­mais se comptent par mil­lions. La peur qu’elle ins­pire en­core ra­len­tit son avan­cée mais jus­qu’à quand ? D’au­tant que le front ré­pu­bli­cain n’est plus ce qu’il était. In­fran­chis­sable en 2002, on l’a vu quinze an­nées plus tard, s’écrou­ler. La res­pon­sa­bi­li­té en re­vient aux di­ri­geants, à droite comme à l’ex­trême gauche, plus pré­oc­cu­pés par leurs stra­té­gies élec­to­rales et leurs lo­giques de par­ti que par la né­ces­si­té de stop­per l’aven­ture fron­tiste. Ils ont joué à un jeu dan­ge­reux.

Dans un pay­sage par­ti­san pul­vé­ri­sé, de nom­breuses tri­an­gu­laires et qua­dran­gu­laires sont à pré­voir le 18 juin. C’est un ter­reau fa­vo­rable aux ac­com­mo­de­ments fu­nestes. Sou­ve­nez-vous, le pre­mier de tous, Dreux en 1983. Une pe­tite élec­tion mu­ni­ci­pale par­tielle. A l’is­sue du pre­mier tour, le can­di­dat du RPR conclut un ac­cord avec le re­pré­sen­tant du FN et l’em­porte. Le pre­mier s’ins­talle dans le fau­teuil de maire, le se­cond dans ce­lui d’ad­joint. Le scan­dale éclate, Jacques Chi­rac n’y voit pas ma­tière à s’af­fo­ler. Les 11% du Front na­tio­nal aux eu­ro­péennes, l’an­née sui­vante, lui ou­vri­ront les yeux. La droite de­puis, ex­cep­té en 1998 lors des ré­gio­nales, s’est re­fu­sée à toute al­liance. Mais, de­main, confron­tée à la pers­pec­tive de voir un nombre im­por­tant de ses can­di­dats, soit de­van­cés par des fron­tistes, soit dé­pen­dants d’eux pour ga­gner, pour­rait-elle être ten­tée de re­nouer avec les pra­tiques pas­sées ? Se­lon les forces dont elle dis­po­se­ra à l’As­sem­blée, Ma­rine Le Pen pour­sui­vra la mo­der­ni­sa­tion de son par­ti et ten­te­ra de s’ins­tal­ler dans le rôle d’op­po­sante nu­mé­ro un. Son nou­vel al­lié, Ni­co­las Du­pont-Ai­gnan lui a dé­jà per­mis de sor­tir de son iso­le­ment, elle cher­che­ra à pe­ser dans la re­com­po­si­tion de la droite.

Dans l’im­mé­diat, dé­jà elle n’échappe pas à l’au­top­sie de sa cam­pagne. Un mé­lange d’in­tui­tions per­cu­tantes (sa vi­site à Whirl­pool) et de faux-pas re­ten­tis­sants (la tac­tique adop­tée pen­dant le dé­bat té­lé­vi­sé, le pla­giat d’un dis­cours de Fillon, sa pro­pen­sion au conspi­ra­tion­nisme). Elle a mon­tré des convic­tions à géo­mé­trie va­riable, dont la plus spec­ta­cu­laire concer­nant l’eu­ro. Par­tie tam­bour bat­tant sur la sor­tie de la mon­naie unique et le re­tour au franc, en six mois (ré­fé­ren­dum com­pris), elle a fi­ni par ba­layer sous le ta­pis cet en­ga­ge­ment, clé de voûte de son pro­gramme éco­no­mique, au pro­fit d’une tran­si­tion longue vers « une mon­naie com­mune ». C’était à n’y rien com­prendre, si­non qu’elle était prête à tout pour ga­gner des voix.

C’est en­core sur la mon­naie unique qu’elle a trébuché face à Em­ma­nuel Ma­cron, lors du fa­ceà-face dé­ci­sif. In­ca­pable d’ex­pli­quer com­ment les en­tre­prises fran­çaises achè­te­raient en eu­ros les pièces dé­ta­chées ou les ma­tières pre­mières né­ces­saires à leur pro­duc­tion et ré­mu­né­re­raient leurs sa­la­riés en francs. Au fil des at­taques de son ad­ver­saire qui lui a dé­cer­né le titre de « la grande prê­tresse de la peur », le doute sur sa com­pé­tence s’est ins­tal­lé, elle a per­du pied. Ma­rine Le Pen, qui tra­vaillait tant à se pré­si­den­tia­li­ser, n’est pas ap­pa­rue à la hau­teur de la fonc­tion su­prême qu’elle en­ten­dait in­car­ner.

Les que­relles in­ternes au Front na­tio­nal, entre sou­ve­rai­nistes et iden­ti­taires, vont re­par­tir de plus belle, dans la pers­pec­tive du con­grès qui de­vrait se te­nir à l’au­tomne. Son bras droit, Florian Phi­lip­pot, risque de se re­trou­ver sur la sel­lette pour avoir fait du Frexit l’al­pha et l’omé­ga du pro­gramme de la can­di­date et im­po­sé la stra­té­gie du ni gauche-ni droite, in­opé­rante avec le dé­vis­sage de Fran­çois Fillon et l’as­cen­sion de Jean-Luc Mé­len­chon. Une op­tion rem­pla­cée à la hâte par des ap­pels du pied à l’élec­to­rat de droite, ce que ne ces­sait de ré­cla­mer, de son cô­té, la star mon­tante du FN, Ma­rion Ma­ré­chal-Le Pen. C’est elle qui l’a em­por­té sur la ligne. La dé­pu­tée du Vau­cluse a dé­jà dé­bau­ché, en Pa­ca, des an­ciens élus UMP ou ré­pu­bli­cains. Elle dé­borde sa tante dans l’es­ca­lade contre le « grand rem­pla­ce­ment », osant tous les amal­games

C’EST SUR LA MON­NAIE UNIQUE QU’ELLE A TRÉBUCHÉ FACE À EM­MA­NUEL MA­CRON.

entre mu­sul­mans et is­la­mistes in­té­gristes, et ne dé­plaît pas à la mou­vance ca­tho­lique la plus conser­va­trice. Au Pa­lais-Bour­bon, la nièce s’est mon­trée tra­vailleuse et au fait de ses dossiers. Son cha­risme lui vaut le sou­tien de la droite hors les murs. De Phi­lippe de Villiers à Patrick Buis­son, en pas­sant par Ro­bert Mé­nard, ils avaient ten­té de pous­ser sa can­di­da­ture dès cette échéance pré­si­den­tielle. Une in­ti­tia­tive tuée dans l’oeuf par Ma­rine Le Pen mais qui peut re­sur­gir, si les scores du FN en Pa­ca se ré­vèlent mas­sifs lors des lé­gis­la­tives.

C’est un autre front, ce­lui des af­faires, qui peut aus­si alour­dir l’at­mo­sphère. Cinq en­quêtes ju­di­ciaires en cours concernent son par­ti, son mi­cro­par­ti ou ses proches. Quatre d’entre elles visent ses hommes de l’ombre, cette bande qu’on ap­pelle la « GUD connec­tion » pour son pas­sé au sein du

Groupe Union Dé­fense, bras ar­mé d’Ordre nou­veau dans les fa­cul­tés, pré­sente au sein de la cam­pagne : l’af­faire du mi­cro-par­ti Jeanne et de la so­cié­té Ri­wal ren­voyée en pro­cès, les deux en­quêtes por­tant sur les élec­tions entre 2014 et 2016 et l’en­quête sur les em­plois pré­su­més fic­tifs d’as­sis­tants fron­tistes au Par­le­ment eu­ro­péen. Cette « équipe bis », sus­pec­tée de jon­gler avec les fonds publics (rem­bour­se­ment des frais de cam­pagne, sub­ven­tion an­nuelle de 5,5 mil­lions d’eu­ros), est consti­tuée d’amis de longue date de Ma­rine Le Pen, comme Fré­dé­ric Cha­tillon et Phi­lippe Pé­ninque. Ce der­nier, écrivent Ma­rine Tur­chi et Ma­thias Des­tal, jour­na­listes à Me­dia­part et « Ma­rianne », dans un livre in­ti­tu­lé « Ma­rine est au cou­rant de tout » (1), est « sur­nom­mé “Vol­de­mort” par cer­tains – “il est om­ni­pré­sent, mais per­sonne n’ose men­tion­ner son nom” ». Cette en­quête fi­nan­cière, aus­si pas­sion­nante qu’in­for­mée, nour­rie de do­cu­ments ex­clu­sifs, a va­lu des me­naces aux au­teurs, tan­tôt un sms ano­nyme au 1er jan­vier pour leur sou­hai­ter une « bonne apnée », tan­tôt une in­ti­mi­da­tion de vi­su « la pro­chaine vi­déo qu’il y au­ra sur You­Tube, c’est vous en train de me ca­res­ser la zé­zette, OK ? ». Et en prime, la dé­ci­sion de la can­di­date de leur in­ter­dire l’ac­cès de ses mee­tings, réunions pu­bliques et de son QG.

Convo­quée en pleine pré­si­den­tielle par l’Of­fice an­ti­cor­rup­tion de la Po­lice ju­di­ciaire à Nanterre qui vou­lait l’en­tendre sur les em­plois pré­su­més fic­tifs des as­sis­tants FN au Par­le­ment eu­ro­péen, Ma­rine Le Pen a re­fu­sé de s’y rendre. Elle a fait sa­voir que la pé­riode élec­to­rale ne per­met­tait « ni la neu­tra­li­té ni la sé­ré­ni­té né­ces­saires au fonc­tion­ne­ment cor­rect de la jus­tice ». Nul doute que les en­quê­teurs qui es­timent avoir af­faire à un sys­tème « frau­du­leux » vont dé­sor­mais se rap­pe­ler à son bon sou­ve­nir.

(1) Ed. Flammarion.

Le 1er mai, à Ville­pinte, à la fin du der­nier grand meeting de la can­di­date avant le se­cond tour.

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