« Com­ment les riches nous en­sor­cellent » Les por­traits-té­moi­gnages de Lau­ren Green­field

La pho­to­graphe Lau­ren Green­field livre une in­croyable ga­le­rie de por­traits-té­moi­gnages à tra­vers le monde. Son en­quête met à nu l’em­prise des plus for­tu­nés et de leurs va­leurs trans­gres­sives sur nos dé­si­rs et nos vies

L'Obs - - SOMMAIRE - Pro­pos recueillis par VÉ­RO­NIQUE RA­DIER

Son nom ne vous est peut-être pas fa­mi­lier, mais vous connais­sez sans doute les pho­tos de Lau­ren Green­field. Lé­chées et ru­ti­lantes comme des sta­tues de Jeff Koons, elles désar­çonnent et vous jettent à la face une réa­li­té in­croya­ble­ment agres­sive : celle d’une pla­nète ga­gnée par l’ul­tra­ma­té­ria­lisme. Cette di­plô­mée de Har­vard, où elle s’est frot­tée à la so­cio­lo­gie, pro­mène sa ca­mé­ra de­puis plus de deux dé­cen­nies pour le « New York Times », « Na­tio­nal Geo­gra­phic », le « New Yor­ker » ou « Har­per’s Ba­zaar ». Elle pu­blie au­jourd’hui, en an­glais, « Gé­né­ra­tion Ri­chesse ». Un al­bum sai­sis­sant, fruit de ses en­quêtes de Du­baï à Los An­geles, en pas­sant par l’Is­lande et la Chine. On y dé­couvre 150 por­traits chocs : mil­liar­daires ou oli­garques se li­vrant à une dé­li­rante or­gie de li­mou­sines, yachts, pa­lais, toi­lettes en or mas­sif, et aus­si, femmes aux corps ra­va­gés par l’ano­rexie ou la chi­rur­gie es­thé­tique, pe­tites filles cos­tu­mées en sé­duc­trices. Cha­cun s’ac­com­pagne d’en­tre­tiens à la pre­mière per­sonne, sans fard et sou­vent d’une amère lu­ci­di­té. La do­cu­men­ta­riste dis­sèque ain­si la vie des ri­chis­simes et les va­leurs qu’ils prônent : mise en scène de soi, culte de la beau­té, de la cé­lé­bri­té, glo­ri­fi­ca­tion des marques, rage de pos­sé­der, sans ou­blier l’ad­dic­tion à l’ar­gent. Une mise en garde sa­lu­taire contre l’in­fluence sour­noise et toxique que celles-ci exercent sur nos propres dé­si­rs. Dans la pré­face, la so­cio­logue Ju­liet Schor sou­ligne « la pré­ci­sion et la jus­tesse avec la­quelle Lau­ren Green­field a su sai­sir l’his­toire de cette pé­riode que nous, scien­ti­fiques, connais­sons par les sta­tis­tiques, les théo­ries so­ciales et les ana­lyses ».

Vous avez vou­lu, dites-vous, com­prendre com­ment une so­cié­té amé­ri­caine pieuse, prô­nant l’ef­fort, la mo­des­tie et la ri­gueur mo­rale a pu opé­rer un tel ren­ver­se­ment…

L’idée de ce livre m’est ve­nue en 2012. Je tour­nais « la Reine de Ver­sailles », un do­cu­men­taire consa­cré au couple Sie­gel, Da­vid qui a fait for­tune dans l’im­mo­bi­lier et sa femme Ja­ckie, an­cienne Miss Flo­ride, lan­cés dans la construc­tion de « Ver­sailles Home » la mai­son à la fois la plus grande et la plus luxueuse des EtatsU­nis. Leur chantier a été in­ter­rom­pu par les huis­siers, en as­sis­tant à l’écrou­le­ment de leur rêve, de leur splen­deur, j’ai eu un dé­clic. Tout ce que j’avais ob­ser­vé de­puis vingt-cinq ans en Ca­li­for­nie, à Du­baï, en Is­lande, en Ir­lande, s’ins­cri­vait dans un pay­sage gé­né­ral. J’ai com­men­cé à fouiller dans mes ar­chives, sans bien réa­li­ser ce dans quoi je m’em­bar­quais : il m’a fal­lu par­cou­rir un de­mi-mil­lion de pho­tos ! Je suis éga­le­ment par­tie en­quê­ter en Rus­sie, en Chine. Peu à peu, l’his­toire s’est construite : les pièces du puzzle se sont as­sem­blées, trans­for­mant le krach bour­sier en une sorte de conte mo­ral sur notre époque. La cé­lé­bri­té, le luxe, la marque, la beau­té et le corps, la jeu­nesse étaient dé­sor­mais des va­leurs mo­né­taires en soi. J’ai vou­lu ra­con­ter cette nou­velle ver­sion du rêve amé­ri­cain que nous avons ex­por­tée au­près du monde en­tier.

L’élec­tion du mil­liar­daire Do­nald Trump en est-elle la tra­duc­tion ?

Le livre a été mis sous presse quelques se­maines avant son élec­tion, à la­quelle, comme beau­coup, je ne croyais pas, mais son suc­cès en soi re­pré­sen­tait dé­jà l’apo­théose de ce sys­tème. Do­nald Trump en est l’in­car­na­tion même : il aime l’or, les billets, les co­lon­nades et une cer­taine es­thé­tique du luxe. Dans son ap­par­te­ment de New York, un pen­thouse au 66e étage, les portes, les pla­fonds sont en or 24 ca­rats. Il s’en­toure de beau­tés qui sont l’ex­pres­sion de son suc­cès, comme cette épouse d’un oli­garque russe qui re­ven­dique : « Je suis un luxe. » Il a bâ­ti sa for­tune dans l’im­mo­bi­lier, avec une sur­en­chère de tours tou­jours plus hautes, cou­ron­nées par son bla­son à leur som­met. Il a même joué son propre per­son­nage dans des films em­blé­ma­tiques de cette idéo­lo­gie, comme « Wall Street » d’Oli­ver Stone, dont le hé­ros clame : « Greed is good », l’avi­di­té, c’est bien ! Et bien sûr, c’est une star de la té­lé-réa­li­té.

Mil­liar­daires, ados des quar­tiers do­rés, rap­peurs de Los An­geles, oli­garques chi­nois, clients des clubs de strip-tease à Las Ve­gas, to­qués de Dis­ney prêts à se rui­ner pour convo­ler dans un car­rosse de Cen­drillon, après quoi courent-ils tous ?

C’est l’une de choses qui me frappe le plus : com­bien la culture s’est ho­mo­gé­néi­sée. D’un pays à l’autre, tout le monde raf­fole de Versace, Her­mès, Vuit­ton, les mil­liar­daires, les rap­peurs, les grand­mères, les ados, la classe moyenne… Pour ce livre, je suis re­tour­née sur le lieu de mes pre­miers tra­vaux et j’ai pris conscience que tout a vrai­ment com­men­cé là, près de Hol­ly­wood, avec ces en­fants qui, à cause de la proxi­mi­té avec le monde du ci­né­ma, du di­ver­tis­se­ment avaient ac­cès à toutes sortes de pri­vi­lèges. Mais l’ob­ses­sion de la ri­chesse, de la pos­ses­sion, ne fait que s’ac­cé­lé­rer, c’est une course en avant. Ce qui se pas­sait voi­ci vingt-cinq ans était com­plè­te­ment bé­nin par rap­port à au­jourd’hui ! Les jeunes passent plus de temps sur les ré­seaux qu’avec leurs pairs. L’ex­po­si­tion à des images, à des com­por­te­ments trans­gres­sifs et désa­bu­sés en­traîne la perte de leur in­no­cence, les codes de la por­no­gra­phie se dis­sé­minent. Les ins­ti­tu­tions tra­di­tion­nelles, la re­li­gion, la fa­mille, les or­ga­ni­sa­tions de boy-scouts, ces lieux qui of­fraient d’autres va­leurs se sont af­fai­blis. J’étais re­tour­née faire des prises de vue dans le col­lège où j’ai été au­tre­fois élève. Des ados m’ont in­ter­pel­lée. Ils ont ti­ré des billets de leurs poches en me di­sant : « Tu veux mon­trer les ados en Ca­li­for­nie ? Tiens, c’est ça, c’est l’ar­gent ! » De re­tour chez moi, en dé­taillant ces prises de vue, je me suis ren­du compte que c’était des billets de 100 dol­lars ! Ces jeunes n’avaient que 13 ans… Ils avaient les mêmes gestes que ces adultes qui jettent des liasses sur les dan­seuses nues à Las Ve­gas ou Dal­las. Quand je montre mon tra­vail en Eu­rope, les

Pho­to­graphe et vi­déaste, LAU­REN GREEN­FIELD, 51 ans, pu­blie « Ge­ne­ra­tion Wealth » chez Phaï­don. Elle s’est fait connaître pour ses tra­vaux sur la jeu­nesse, le consu­mé­risme et le genre, no­tam­ment « Fast For­ward. Gro­wing Up in the Sha­dow of Hol­ly­wood » (Knopf, 1997) et « Girl Culture » (Ch­ro­nicle Books Win­ter, 2002). Lau­réate de nom­breux prix pour ses ex­po­si­tions et ses do­cu­men­taires, ses oeuvres sont pré­sen­tées dans plu­sieurs mu­sées in­ter­na­tio­naux.

gens me disent : « Ah, ce sont ces fous d’Amé­ri­cains… » Vos so­cié­tés res­tent plus so­lides, plus struc­tu­rées par les tra­di­tions mais elles n’échappent pas à l’in­fluence de la mon­dia­li­sa­tion, du mar­ke­ting.

Les ré­seaux so­ciaux, la té­lé­vi­sion agissent comme des re­lais dé­mul­ti­pli­ca­teurs dans cette course à la consom­ma­tion. Ils changent, dites-vous, notre fa­çon de nous per­ce­voir…

La so­cio­logue Ju­liet Schor montre qu’ils mo­di­fient la fa­çon dont nous nous per­ce­vons : nous avons ten­dance à nous com­pa­rer aux per­son­nages qu’on y voit plu­tôt qu’à nos voi­sins, notre en­tou­rage. Nos ré­fé­rences so­ciales de­viennent alors ver­ti­cales et non plus ho­ri­zon­tales. Or la té­lé­vi­sion pré­sente des en­vi­ron­ne­ments, des per­son­nages de plus en plus for­tu­nés. Les sé­ries fa­mi­liales ont lais­sé la place à « Dal­las », à Pa­ris Hil­ton puis aux Kar­da­shian. Des tra­vaux ont mon­tré que plus l’on voit de ri­chesse, plus l’on a ten­dance à croire que c’est la norme, on sur­es­time le nombre de per­sonnes qui pos­sèdent de telles choses. Les classes moyennes se ré­fèrent donc à un mo­dèle in­ac­ces­sible, leur dé­sir est sti­mu­lé alors que mo­bi­li­té so­ciale n’opère plus, que les in­éga­li­tés se creusent. Et cer­tains s’en­dettent au risque de tout perdre pour vivre leur fan­tasme, comme ce plom­bier qui s’est fait construire une mai­son de 3 000 mètres car­rés avec une cas­cade dans le jar­din.

C’est ce que vous ap­pe­lez « l’in­fluence de l’abon­dance ».

Les plus pauvres ne sont pas les seuls à cou­rir après ce rêve de ri­chesse, de biens ma­té­riels. Dans la classe moyenne, les gens tra­vaillent des heures et des heures, non pas pour mettre à man­ger sur la table mais pour s’ache­ter un écran plat, des jouets, des vê­te­ments. Nous ne réa­li­sons pas à quel point notre ni­veau d’exi­gence évo­lue. Ma mère qui était pro­fes­seur avait cer­taines convic­tions. Elle choi­sis­sait tou­jours la voi­ture la plus simple, sans op­tion, et nous tra­ver­sions le dé­sert en pleine cha­leur, sans air condi­tion­né. Au­jourd’hui, tous les ex­tras font par­tie de l’équi­pe­ment stan­dard et en Ca­li­for­nie, je ne croise plus ja­mais une voi­ture sans air condi­tion­né ! C’est ça l’im­pact du luxe sur nos vies, une élé­va­tion per­ma­nente des stan­dards qui nous en­traîne dans une course à la consom­ma­tion sans fin.

Vous y voyez même l’émer­gence d’une so­cié­té post-mo­rale…

Ce sys­tème s’est construit en dé­trui­sant nos ré­fé­rences, il ins­taure une so­cié­té où l’éthique n’a plus cours. Pour­quoi Tay­lor Wayne, une jeune femme qui vient d’un bon mi­lieu fa­mi­lial et ga­gnait cor­rec­te­ment sa vie avec son di­plôme en in­for­ma­tique a pu vou­loir de­ve­nir pros­ti­tuée à Ma­gic Ci­ty ? Dans cet uni­vers, la pros­ti­tu­tion n’est pas

stig­ma­ti­sée pour peu qu’elle soit « haut de gamme ». C’est même consi­dé­ré comme une vo­ca­tion ! Ch­ris Hedges a ex­pli­qué com­ment la glo­ba­li­sa­tion dé­truit la culture, nos ré­fé­rences sont peu à peu mo­de­lées par les marques qui ap­par­tiennent aux grandes en­tre­prises. Elles fi­nissent par dis­soudre nos re­pères, notre sens cri­tique et même nos fon­de­ments mo­raux. Au bout du compte, nous ne voyons plus ce qui crève les yeux. Je pense à la mère de cette pe­tite fille qui lui a confec­tion­né la co­pie exacte d’un cos­tume de strip-tea­seuse pour un con­cours de beau­té, mais dit-elle, sans faire le lien.

Ce rêve de gloire et de beau­té se ré­vèle par­ti­cu­liè­re­ment des­truc­teur pour les femmes…

Le corps, sa trans­for­ma­tion sont un nou­vel idéal. Au­pa­ra­vant, on nais­sait avec ce que vous avait ac­cor­dé la lo­te­rie de la gé­né­tique, et l’on s’en ac­com­mo­dait, main­te­nant avec des e orts de l’ar­gent et de la tech­no­lo­gie et beau­coup de mo­ti­va­tion vous pou­vez vous trans­for­mer en quelque chose qui vaut da­van­tage. Les filles en par­ti­cu­lier sont ame­nées très tôt à com­prendre que leur corps pos­sède une va­leur qu’elles peuvent ac­croître et com­mer­cia­li­ser, quitte à se mu­ti­ler. Lors d’une confé­rence, quand j’ai pré­sen­té des pho­tos de per­sonnes ve­nant de su­bir une opé­ra­tion de chi­rur­gie es­thé­tique, les gens étaient aus­si cho­qués que s’il s’était agi d’images de guerre. J’avais conscience qu’elles étaient di ciles à re­gar­der, mais cette ré­ac­tion m’a sur­prise parce que ces pra­tiques font bel et bien par­tie de notre quo­ti­dien.

Pen­sez-vous que cette course folle au « tou­jours plus » va se pour­suivre ?

Mon der­nier cha­pitre s’ap­pelle « Faites pleu­voir l’ar­gent ! » pour si­gni­fier que nous sommes en train de dan­ser sur le pont du « Ti­ta­nic » mais je reste op­ti­miste, je crois à notre ca­pa­ci­té de chan­ger. Je passe beau­coup de temps avec mes su­jets, au mi­ni­mum deux ou trois se­maines, par­fois plu­sieurs an­nées. C’est un peu un tra­vail d’an­thro­po­logue, il faut être là pour pou­voir prendre les pho­tos, écou­ter les his­toires. Ces per­sonnes que j’ai sui­vies dans di érents pays, dif­fé­rents mi­lieux, portent un re­gard sur elles-mêmes, sur leur si­tua­tion. Lors­qu’on les écoute, on com­prend qu’il existe de nom­breux res­sorts psy­cho­lo­giques qui les rendent vul­né­rables à cet en­vi­ron­ne­ment, elles rem­plissent un vide. Les ados que j’ai pho­to­gra­phiés à Los An­geles sou raient tous à un de­gré ou un autre d’une dis­lo­ca­tion de la fa­mille. Riches ou pauvres, ils poin­taient l’ab­sence de leurs pa­rents. Au­jourd’hui, ils ont à leur tour des en­fants et se montrent at­ten­tifs à eux. Beau­coup ex­priment de la dou­leur, et en viennent à ques­tion­ner leurs ad­dic­tions. Ja­ckie Sie­gel, par exemple, a cette phrase : « L’ar­gent ne fait pas le bon­heur, il per­met seule­ment d’être mal­heu­reux dans un meilleur quar­tier. » Une jeune fille ano­rexique à qui j’ai de­man­dé ce qu’elle avait pen­sé du livre m’a ex­pli­qué qu’elle avait d’abord eu très peur de l’ou­vrir car elle m’avait confié des choses dures, in­times, dont elle n’avait ja­mais par­lé à per­sonne. Fi­na­le­ment, ce­la l’a ai­dée à gué­rir. Elle m’a dit : « Les filles qui sou rent de désordres ali­men­taires n’ont pas de voix, alors, elles uti­lisent leur corps. Grâce à toi, j’ai pu par­ler. » Avec ce livre, en don­nant la pa­role à tous ces gens, j’es­père ai­der à faire prendre conscience de ce que nous coûte, à tous, le règne du ma­té­ria­lisme.

XUE QIWEN, FEMME D’AF­FAIRES CHI­NOISE DANS SON AP­PAR­TE­MENT 100% VERSACE, SA MARQUE DE PRÉ­DI­LEC­TION.

BOB LIMO, PRO­PRIÉ­TAIRE DE LA PLUS GRANDE LI­MOU­SINE AU MONDE, DANS SON BU­REAU À CHI­CA­GO.

ILO­NA, ÉPOUSE D’UN OLI­GARQUE, ET SA FILLE MICHELLE, CHEZ ELLE À MOS­COU, POR­TANT UN PULL DE LA STY­LISTE FÉ­TICHE DES RUSSES FOR­TU­NÉS.

UN VIP ARROSE DE BILLETS LES DAN­SEUSES DU MAR­QUEE, CÉ­LÈBRE NIGHT CLUB DE DAL­LAS.

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