“IL FAUT AR­RÊ­TER CET AVEUGLEMENT STU­PIDE ”

Salman Rushdie, qui vit tou­jours sous la me­nace d’une fat­wa, s’in­quiète de la mon­tée des forces obs­cu­ran­tistes. Et lance un cri d’alarme en di­rec­tion de l’Oc­ci­dent. “Ces­sons, dit-il, de re­fu­ser de voir la réa­li­té des ori­gines du dji­ha­disme”

L'Obs - - EN COUVERTURE - Pro­pos re­cueillis par SA­RA DA­NIEL, aux As­sises in­ter­na­tio­nales du Ro­man de la Villa Gillet à Lyon

Après la France et la Belgique, la Grande-Bre­tagne, où vous avez vé­cu long­temps, est à nou­veau prise pour cible par les ter­ro­ristes. Se­lon vous, le dji­ha­disme pro­cède-t-il d’une ra­di­ca­li­sa­tion de l’is­lam ou d’une ré­volte ni­hi­liste qui s’est cris­tal­li­sée sur l’is­lam ?

Je suis en désac­cord fon­da­men­tal avec ces gens de gauche qui font tout pour dis­so­cier le fon­da­men­ta­lisme de l’is­lam. De­puis cin­quante ans, l’is­lam s’est ra­di­ca­li­sé. Cô­té chiite, il y a eu l’imam Kho­mei­ni et sa ré­vo­lu­tion is­la­mique. Dans le monde sun­nite, il y a eu l’Ara­bie saou­dite, qui a uti­li­sé ses im­menses res­sources pour fi­nan­cer la dif­fu­sion de ce fa­na­tisme qu’est le wah­ha­bisme. Mais cette évo­lu­tion his­to­rique a eu lieu au sein de l’is­lam et non à l’ex­té­rieur. Quand les gens de Daech se font sau­ter, ils le font en di­sant « Al­la­hou Ak­bar », alors com­ment peut-on dès lors dire que ce­la n’a rien à voir avec l’is­lam ? Il faut ar­rê­ter cet aveuglement stu­pide. Bien en­ten­du, je com­prends que la rai­son de ce dé­ni est d’évi­ter la stig­ma­ti­sa­tion de l’is­lam. Mais, pré­ci­sé­ment, pour évi­ter cette stig­ma­ti­sa­tion, il est bien plus ef­fi­cace de re­con­naître la na­ture du pro­blème et de le trai­ter. Ce que je trouve conster­nant, c’est d’en­tendre Ma­rine Le Pen ana­ly­ser l’is­la­misme avec plus de jus­tesse que la gauche… C’est très in­quié­tant, vrai­ment, de voir que l’ex­trême droite est ca­pable de prendre la me­sure de la me­nace plus clai­re­ment que la gauche. C’est pour ce­la que je vous mets en garde , ce­la va po­ser un pro­blème à l’ave­nir, à moins que nous ne chan­gions notre fa­çon d’ap­pré­hen­der les choses.

C’est très bien de rap­pe­ler que la plu­part des mu­sul­mans ne sont pas des ex­tré­mistes. Il était éga­le­ment vrai que la plu­part des Russes n’étaient pas des par­ti­sans du Gou­lag ou que la plu­part des Al­le­mands n’étaient pas des na­zis. Pour­tant, l’Union so­vié­tique et l’Al­le­magne hit­lé­rienne ont bien exis­té. Ain­si, lors­qu’une dé­viance gran­dit à l’in­té­rieur d’un sys­tème, elle peut le dé­vo­rer, et tel est ce qui se passe avec le fon­da­men­ta­lisme en is­lam. Je me sou­viens d’ailleurs que, quand j’ai com­men­cé à être la cible des at­taques des is­la­mistes, quelques jour­na­listes amé­ri­cains de gauche avaient ap­por­té leur sou­tien à l’imam Kho­mei­ni parce qu’il lut­tait contre le pou­voir hé­gé­mo­nique de l’Ouest. Le pré­sup­po­sé constant de la gauche, c’est que le monde oc­ci­den­tal est mau­vais. Et donc tout est pas­sé au crible de cette ana­lyse : en quoi une telle si­tua­tion est-elle de notre faute ?Je me sou­viens aus­si de mes que­relles avec Der­ri­da sur ce su­jet et sur tous les su­jets du reste !

A Lyon, aux As­sises du Ro­man, vous êtes aux cô­tés de Ka­mel Daoud qui, comme vous, est un écri­vain vi­vant sous la me­nace d’une fat­wa. Les ro­man­ciers n’ont-ils d’autres choix au­jourd’hui que d’en­trer en ré­sis­tance contre l’obs­cu­ran­tisme ? Ce­ci n’est pas nou­veau. Mais le de­gré d’en­ga­ge­ment des écri­vains dé­pend de leur ca­rac­tère. James Joyce di­sait que la lit­té­ra­ture se de­vait d’être sta­tique et non pas dy­na­mique. Il vou­lait dire que les ro­mans doivent créer un monde et ne pas don­ner de conseils, ni dé­fi­nir une mo­rale. La po­li­tique m’in­té­resse, mais je ne crois pas que le ro­man soit le lieu pour en faire. Néan­moins, il reste que l’obs­cu­ran­tisme gran­dit. Dans le sous-conti­nent in­dien, le sou­fisme, cet autre is­lam, ce­lui des Lu­mières qui était lar­ge­ment ré­pan­du, fait au­jourd’hui l’ob­jet d’at­taques vio­lentes de la part des sa­la­fistes. Dans ma fa­mille mu­sul­mane, lorsque j’étais en­fant, on pou­vait être en désac­cord avec les dogmes et ques­tion­ner l’exis­tence de Dieu, et per­sonne ne vous au­rait me­na­cé pour ce­la. Bey­routh, Da­mas et Té­hé­ran étaient des villes cos­mo­po­lites. Sans Aver­roès, dont je parle dans mon ro­man « Deux ans huit mois et vingt-huit nuits » pu­blié chez Actes Sud, l’Oc­ci­dent n’au­rait pas connu Aris­tote. Car au xiiie siècle, en ré­ponse au com­men­taire d’Aris­tote par le phi­lo­sophe mu­sul­man, Tho­mas d’Aquin signe l’un des textes ma­jeurs de la phi­lo­so­phie mé­dié­vale. Il y a donc bien sûr une tra­di­tion d’un is­lam éclai­ré. Mais il n’est pas au pou­voir au­jourd’hui. Cette ré­gres­sion est une tra­gé­die. Quel est le su­jet de votre nou­veau livre « The Gol­den House »(« la mai­son do­rée ») qui doit sor­tir en sep­tembre aux Etats-Unis ? Di­sons que c’est un ro­man new-yor­kais. Il parle du des­tin d’une fa­mille ori­gi­naire d’Inde. Ils ont chan­gé de nom et es­saient de se ré­in­ven­ter de toutes pièces, une tra­jec­toire très amé­ri­caine. Mais le pas­sé fi­nit par re­sur­gir, et il est plein de ter­ribles secrets. Le ro­man se dé­roule pen­dant les huit ans de la pré­si­dence d’Oba­ma. Il s’ins­crit dans cette pé­riode qui a com­men­cé avec un for­mi­dable es­poir et a fi­ni dans la dé­cep­tion la plus amère. La Mai­son do­rée est le nom du lieu où cette fa­mille in­dienne vient s’ins­tal­ler à New York. Dans le quar­tier de Green­wich Village, il existe, entre les rues Sul­li­van et McDou­gal, un pe­tit jar­din se­cret dont beau­coup de New-Yor­kais eux-mêmes ignorent l’exis­tence. Comme dans le film de Hit­ch­cock, « Fe­nêtre sur cour », les gens qui vivent au­tour du jar­din s’épient les uns les autres et ont un aper­çu de la vie de ces nou­veaux mi­grants. Le nar­ra­teur est un jeune réa­li­sa­teur qui veut faire de cette fa­mille in­dienne le su­jet de son film. Il les ap­proche et fi­nit par être hap­pé dans leur his­toire. Il y a aus­si des gang­sters et des meurtres. Mais je ne vous en di­rai pas plus pour l’ins­tant ! Huit an­nées qui ont com­men­cé dans l’es­poir et fi­nissent dans la dé­cep­tion, dites-vous ? Oui, je me sou­viens de cet in­croyable sen­ti­ment d’op­ti­misme né au mo­ment de l’élec­tion d’Oba­ma. Une jeune gé­né­ra­tion, qui avait jusque-là per­du la foi en sa ca­pa­ci­té de chan­ger le monde, dé­cou­vrait sou­dain que c’était pos­sible. Mais voi­là, huit an­nées sont pas­sées et nous sommes de­ve­nus trop confiants. Nous nous sommes dit qu’un monde à l’image de cette Amé­rique large d’es­prit, pro­gres­siste était dé­sor­mais pos­sible. Et est sur­ve­nu cet in­croyable re­tour de bâton qui a ré­sul­té de la der­nière élec­tion pré­si­den­tielle. Aviez-vous an­ti­ci­pé l’élec­tion de Do­nald Trump ? J’avais un très mau­vais pres­sen­ti­ment. New York mé­prise Trump. Pour­tant, même là dans cette ville, vous pou­viez sen­tir la vague qui al­lait nous sub­mer­ger. Un jour, j’ai pris un taxi in­dien d’ori­gine sikh qui m’a dit vou­loir vo­ter pour lui. Je lui ai dit ne pas com­prendre pour­quoi il vou­lait élire un homme qui, ma­ni­fes­te­ment, nous dé­tes­tait, lui et moi. Il m’a ré­pon­du : « Parce qu’il va droit au but. Il dit ce qu’il pense et n’en a rien à foutre

des consé­quences. » C’est là que j’ai com­pris que nous al­lions perdre. Bien sûr, Clin­ton a ra­té sa cam­pagne élec­to­rale. Il y a éga­le­ment la Rus­sie ; l’in­ter­ven­tion du FBI dans les élec­tions ; le sen­ti­ment d’une par­tie du pays d’être les lais­sés-pour-compte du rêve américain. Tous ces fac­teurs se sont com­bi­nés et ont abou­ti à l’élec­tion de Trump.

Mais il y a, aus­si et sur­tout, le ra­cisme de ce pays. Il fut un fac­teur dé­ter­mi­nant dans cette élec­tion. Une par­tie de l’Amé­rique blanche a pas­sé huit ans à res­sas­ser sa haine d’avoir un pré­sident noir. Ces Blancs-là ont op­té pour un can­di­dat su­pré­ma­tiste blanc et ils l’ont eu. Sauf, bien en­ten­du, qu’ils ne savent pas ce qu’ils ont vrai­ment ob­te­nu. Puisque per­sonne ne sait qui est Trump, pas même lui. Quelque chose d’étrange est en train de se pas­ser dans le monde. En Grande-Bre­tagne, il y a eu le Brexit. Alors, évi­dem­ment, j’es­père que les élec­tions en Au­triche, aux PaysBas et en France sont le dé­but du re­flux de la vague po­pu­liste. Mais qui sait ? Nous vi­vons à l’ère du « tout peut ar­ri­ver ». Il était in­ima­gi­nable que Trump soit élu pré­sident des Etats-Unis. Si vous exa­mi­nez le nombre d’er­reurs qu’il a com­mises et qui, pour tout autre que lui, au­raient été fa­tales ! Ima­gi­nez par exemple que Hil­la­ry Clin­ton ait été ac­cu­sée d’avoir mo­les­té sexuel­le­ment des hommes… Quel ef­fet ce­la au­rait-il pro­vo­qué sur sa cam­pagne ? Mais le coeur de l’élec­to­rat de Trump vou­lait juste un cham­pion an­ti- sys­tème. A un mo­ment, Trump a dit : « Je pour­rais me pla­cer sur la Ve Ave­nue et tuer quel­qu’un et ce­la ne cho­que­rait per­sonne. » C’est triste, mais il avait rai­son ! Et même au­jourd’hui, du­rant cette pré­si­dence ca­la­mi­teuse où il com­met une faute grave par jour, son élec­to­rat conti­nue à l’ado­rer. Plus le pré­sident scan­da­lise le monde, plus ceux qui ont vo­té pour lui l’ap­pré­cient. Il a été élu pour ce­la : pour dé­truire l’ordre mon­dial, et c’est ce qu’il fait. L’Otan, les trai­tés in­ter­na­tio­naux, etc. Vous pas­sez d’un in­té­grisme à l’autre… Après la fat­wa de Kho­mei­ni qui a fait de vous une cible pour les is­la­mistes, vous sen­tez-vous vi­sé par le ra­cisme de l’Amé­rique de Trump ? Vous sa­vez au­jourd’hui aux Etats-Unis, tout le monde a peur. Rap­pe­lez-vous qu’il y a eu des at­taques vi­sant des si­khs, par exemple, que l’on a pris pour des mu­sul­mans… Aux Etats-Unis, les bar­rières mo­rales qui em­pê­chaient les pires des com­por­te­ments ont sau­té. Les tri­bu­naux, les mé­dias sont aus­si menacés. Mais je dois dire que je suis vrai­ment fier de la ma­nière dont la presse a ré­agi. C’est à nou­veau l’âge d’or du jour­na­lisme. Le nombre de scan­dales dé­cou­verts en si peu de temps par le « Wa­shing­ton Post » et le « New York Times » ! Mes amis re­por­ters sont dé­ter­mi­nés. Leur sen­ti­ment, c’est que, puisque Trump a dé­ci­dé de faire de la presse son op­po­si­tion, celle-ci doit jouer le rôle jus­qu’au bout. Heu­reu­se­ment, ce qui nous sauve, c’est l’in­com­pé­tence de Trump. Avez-vous en­vi­sa­gé de dé­mé­na­ger à nou­veau ? Mais pour al­ler où ! ? La Grande-Bre­tagne part dans les égouts et ne s’en rend pas compte. Ils sont en plein dé­ni. Comme une fa­mille qui fe­rait un pique-nique au mi­lieu d’une voie fer­rée et qui, en en­ten­dant le bruit du train qui ar­rive, le confon­drait avec le ulu­le­ment d’une chouette. Et puis, je me sens proche du ré­veil de la gauche amé­ri­caine. Ils sont en­trés en ré­sis­tance. En­fin ! Car beau­coup de ses membres n’ont pas vo­té le 8 no­vembre. Vous êtes ra­tion­nel et ag­nos­tique et vous dites que la re­li­gion est un su­jet qui vous en­nuie. Com­ment sup­por­tez- vous la re­li­gio­si­té amé­ri­caine ? L’Amé­rique est étrange, et il est vrai ob­sé­dée par la re­li­gion. Vous ne pou­vez pas être élu aux Etats-Unis, si vous ne fré­quen­tez pas ré­gu­liè­re­ment une église ou une sy­na­gogue. C’est une des grandes dif­fé­rences entre l’Eu­rope et les Etats-Unis. L’idée de la li­ber­té, en Eu­rope, s’est dé­ve­lop­pée contre l’Eglise. Les Lu­mières, par exemple, ont été un mou­ve­ment de re­jet du droit de la re­li­gion à bri­der la pen­sée. Dans le même temps, les Etats-Unis ont four­ni un havre aux re­li­gieux ex­tré­mistes et pu­ri­tains qui étaient pour­chas­sés en Eu­rope. L’Amé­rique a dé­fen­du la li­ber­té de culte et non l’éman­ci­pa­tion vis-à-vis de la re­li­gion. C’est sur­tout cette li­ber­té re­li­gieuse que dé­fend le pre­mier amen­de­ment. Aux Etats-Unis, comme dans les pays mu­sul­mans, si vous dites que vous n’êtes pas croyant, vous cho­quez les gens. En Eu­rope, si vous dites que vous n’êtes pas croyant, les gens se de­mandent pour­quoi vous pre­nez la peine de le dire. Que li­sez-vous en ce mo­ment ? Quand j’écris, je ne peux lire que de la poé­sie. Jo­seph Brod­sky, Czes­law Mi­losz, Zbi­gniew Her­bert… Comme un coup de fouet que je m’in­flige à moi­même, je lis un poème tous les ma­tins avant de com­men­cer à écrire, ce­la me rap­pelle à l’exi­gence du style, à l’in­ten­si­té du lan­gage. Car la prose doit être au ni­veau de la poé­sie.

“AU­TRE­FOIS, ON POU­VAIT ÊTRE EN DÉSAC­CORD AVEC LES DOGMES, QUES­TION­NER L’EXIS­TENCE DE DIEU ET PER­SONNE NE VOUS AU­RAIT ME­NA­CÉ POUR CE­LA.”

Ras­sem­ble­ment contre « les Ver­sets sa­ta­niques » près du pont de West­mins­ter à Londres en 1989.

Le phi­lo­sophe Aver­roès. Dé­tail du « Triomphe de saint Tho­mas d’Aquin »

(xve siècle).

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