LES CONFI­DENCES DE LA MI­NISTRE DE LA CULTURE

Qui au­rait pen­sé que la pa­tronne des édi­tions ACTES SUD de­vien­drait LA MI­NISTRE DE LA CULTURE d’Em­ma­nuel Ma­cron? Pas elle, en tout cas. En­tre­tien exclusif

L'Obs - - LA UNE - Pro­pos re­cueillis par JÉ­RÔME GAR­CIN

Ily a, sous la pré­si­dence d’Em­ma­nuel Ma­cron, qui se rê­vait écri­vain, tant d’au­teurs dans ce nou­veau gou­ver­ne­ment, du Pre­mier mi­nistre Edouard Philippe, le ro­man­cier de « l’Heure de vé­ri­té », à Bru­no Le Maire, le chro­ni­queur de « Jours de pou­voir », et de Fran­çois Bay­rou, le bio­graphe d’Hen­ri IV, à Ni­co­las Hu­lot, l’au­to­bio­graphe des « Che­mins de tra­verse », qu’il fal­lait bien une édi­trice pour di­ri­ger, à la ba­guette, ce choeur lit­té­raire et, sait-on, les in­ci­ter à conti­nuer d’écrire. Le choix du chef de l’Etat s’est donc por­té sur Fran­çoise Nys­sen, la pa­tronne ar­lé­sienne des édi­tions Actes Sud, qui, mal­gré sa « bien­veillance » na­tu­relle, n’avait même pas eu l’idée de re­joindre le mou­ve­ment En marche !. Pro­pul­sée, contre toute at­tente, à la tête du mi­nis­tère de la Culture, cette icône new age et ar­ty de la so­cié­té ci­vile a donc hé­ri­té du fauteuil dans le­quel se sont no­tam­ment as­sis An­dré Mal­raux, Maurice Druon, Fran­çoise Gi­roud, Jack Lang et Fré­dé­ric Mit­ter­rand. Le moins qu’on puisse dire est que, avec son vi­sage blond sans ma­quillage, son phy­sique fu­se­lé de maître shiat­su, ses im­ma­cu­lés che­mi­siers éthiques, son rire en­fan­tin et son verbe bio, cette femme gé­né­reuse et simple, qui a été épar­gnée par la va­ni­té et le nar­cis­sisme, ne res­semble guère à ses fa­meux pré­dé­ces­seurs. Elle se flatte d’ailleurs de n’être pas une po­li­tique et doute de le de­ve­nir ja­mais. Elle nous a lon­gue­ment re­çus, le 31 mai, jour de grosse cha­leur, dans son bu­reau non cli­ma­ti­sé de la rue de Va­lois, qu’elle sem­blait en­core éton­née, et un peu in­quiète, d’oc­cu­per. Sur la che­mi­née, elle a pla­cé, tel un ta­lis­man, un des­sin sur­réa­liste réa­li­sé par son fils An­toine, qui mit fin à ses jours en fé­vrier 2012, dans l’école du Mas­sa­chu­setts où, après avoir beau­coup souf­fert, cet en­fant pré­coce, bouillon­nant, dif­fé­rent, dys­lexique, dys­praxique avait connu un ré­pit et ap­pro­ché le bon­heur. Il avait 18 ans et la beau­té sau­vage des in­sou­cieux. Avant de par­tir, An­toine avait lais­sé à ses pa­rents, Fran­çoise Nys­sen et Jean-Paul Ca­pi­ta­ni, qui fon­dèrent l’Ecole Do­maine du Pos­sible en sou­ve­nir de lui, ce mot d’adieu, ce mot d’es­poir, ce man­tra : « Ça me ren­dra heu­reux de sa­voir que vous vous por­tez bien et que vous faites les choses que vous ai­mez. » Il doit alors être heu­reux, au­jourd’hui. On s’y perd. Etes-vous belge, fran­çaise ou les deux à la fois ? Je suis belge de nais­sance et je suis de­ve­nue une pre­mière fois fran­çaise par mon pre­mier ma­riage. Mais comme j’avais, pour pré­pa­rer un doc­to­rat en bio­lo­gie mo­lé­cu­laire, une bourse du gou­ver­ne­ment belge, j’ai dû re­non­cer à la na­tio­na­li­té fran­çaise. Après quoi, je suis ar­ri­vée en France, où j’ai ob­te­nu la na­tu­ra­li­sa­tion fran­çaise et j’ai alors aus­si­tôt su­bi la dé­chéance de na­tio­na­li­té. Au­tre­ment dit, les Belges n’ont plus vou­lu de moi. [Rires.] Ce n’est pas un ha­sard si vous avez une for­ma­tion de chi­miste. Vous des­cen­dez d’une fa­mille plu­tôt scien­ti­fique, n’est-ce pas ? Mon grand-père était mé­de­cin, ma mère, ki­né­si­thé­ra­peute, et son se­cond ma­ri, Re­né Tho­mas, dé­cé­dé en jan­vier der­nier, était un grand bio­chi­miste et pro­fes­seur de gé­né­tique à l’uni­ver­si­té de Bruxelles. Il était aus­si mu­si­cien et al­pi­niste. Qu’au­rait pen­sé votre père, l’écri­vain et édi­teur Hu­bert Nys­sen, de votre no­mi­na­tion ? Contrai­re­ment à moi, il était très sen­sible aux hon­neurs. Lorsque j’ai été éle­vée au grade d’of­fi­cier de la Lé­gion d’hon­neur, je la lui ai dé­diée. En sor­tant de mon en­tre­tien d’em­bauche avec Em­ma­nuel Ma­cron, mon pre­mier ré­flexe a été d’ap­pe­ler Ch­ris­tine Le Boeuf, la femme d’Hu­bert, pour lui de­man­der : « Sais-tu ce que mon père au­rait dit ? » Elle m’a ré­pon­du : « Il au­rait été fier, il au­rait ado­ré ! » An­toine, lui aus­si, était sen­sible aux hon­neurs… An­toine, votre fils, qui, avant de dis­pa­raître, vous ex­hor­ta à « faire les choses que vous ai­mez ». Vous croyez que nos morts agissent dans nos vies, qu’ils ont même un rôle dé­ci­sif ? Oui, ab­so­lu­ment. C’est grâce à An­toine que, Jean-Paul et moi, nous avons eu l’éner­gie de créer l’Ecole Do­maine du Pos­sible. C’est grâce à lui que nous avons l’éner­gie d’avan­cer. C’est grâce à lui que je suis ici. An­toine m’amène là où je n’au­rais ja­mais ima­gi­né pou­voir al­ler. Il y a un mo­ment cru­cial où j’ai com­pris ce­la. C’était il y a trois ans. Nous avions été in­vi­tés en Inde, dans une école ex­tra­or­di­naire, où avait été or­ga­ni­sé un col­loque au cours du­quel des gens du monde en­tier confron­taient leur ex­pé­rience. Et là-bas, on m’a de­man­dé de faire, en an­glais, la syn­thèse des tra­vaux. Eh bien, me croi­rez-vous, j’ai fait un dis­cours d’une traite, comme si la langue de Sha­kes­peare m’était na­tu­relle. C’était, j’en suis sûr, An­toine qui me l’avait souf­flé. Ce­la n’ex­plique pas, pour au­tant, le choix qu’a fait le pré­sident Ma­cron de vous nom­mer mi­nistre de la Culture. Com­ment tout ce­la a-t-il com­men­cé ? Ça a com­men­cé par une pa­nique ba­nale de­vant la mon­tée de Ma­rine Le Pen. En mai der­nier, entre les deux tours, il y a eu, à la Fa­bricA d’Avi­gnon, un ras­sem­ble­ment d’ac­teurs cultu­rels or­ga­ni­sé par le pré­sident de ré­gion, Ch­ris­tian Es­tro­si, contre le Front na­tio­nal. Il y avait no­tam­ment Charles Ber­ling, Iri­na Brook et la di­rec­trice de la Criée, Ma­cha Ma­keïeff, qui avait pré­pa­ré un texte ma­gni­fique. La plu­part ont sur­tout ex­pri­mé leur re­jet fa­rouche des idées du Front. Moi, je n’avais rien pré­pa­ré, mais j’ai dit au mi­cro que je vo­te­rais avec joie et dé­ter­mi­na­tion pour Em­ma­nuel Ma­cron, qui avait d’ailleurs eu ma voix dès le pre­mier tour. Et j’ai re­pris les mots de Gram­sci : « Le pes­si­misme de la rai­son nous

oblige à l’op­ti­misme de la dé­ter­mi­na­tion. » Or, si j’ai tou­jours été de gauche, ten­dance éco­lo, je n’étais pas membre d’En Marche ! et je n’ai dé­cou­vert que tar­di­ve­ment, dans son pro­gramme, la place prio­ri­taire ac­cor­dée à la culture et à l’édu­ca­tion cultu­relle. Et vous n’aviez ja­mais ren­con­tré au­pa­ra­vant Em­ma­nuel Ma­cron ? Si, une seule fois, lors de sa vi­site, en mars der­nier, au Sa­lon du Livre de Pa­ris, où je l’ai vu au titre du Syn­di­cat na­tio­nal de l’Edi­tion, dont j’étais alors membre. C’est par la presse, no­tam­ment le long en­tre­tien qu’il vous avait ac­cor­dé, que j’ai dé­cou­vert sa pas­sion sin­cère de la lit­té­ra­ture. Je connais­sais Erik Or­sen­na et Marc Sch­wartz [char­gé de la culture dans l’équipe du can­di­dat Ma­cron, il est de­ve­nu le di­rec­teur de ca­bi­net de Fran­çoise Nys­sen, NDLR] aux­quels, me mê­lant de ce qui ne me re­gar­dait pas, j’ai dit, avant ma no­mi­na­tion, que Ma­cron de­vrait créer, comme ce fut le cas avec Jack Lang en 1992-1993, un grand mi­nis­tère réunis­sant l’Edu­ca­tion et la Culture… « Est-ce qu’un poste te ten­te­rait ? », m’ont-ils l’un et l’autre de­man­dé, et j’ai ré­pon­du, dans un grand éclat de rire : « Pas ques­tion ! » Qui vous a alors convain­cue et com­ment avez-vous été ap­pro­chée ?

Ma vieille ma­man de 92 ans, veuve de­puis cinq mois, qui vit à Bruxelles, était ve­nue pas­ser quelques jours chez moi, à Arles. Le lun­di 15 mai, nous sommes al­lées déjeuner toutes les deux. En re­ve­nant tran­quille­ment, un nu­mé­ro que je ne connais pas s’af­fiche sur mon por­table. Et j’en­tends : « C’est Em­ma­nuel Ma­cron. » Moi, trou­blée. Il faut vous dire que la veille, avec ma­man, on s’était fait une jour­née à la Léon Zi­trone en re­gar­dant, à la té­lé, son in­ves­ti­ture et on avait trou­vé for­mi­dable son dis­cours inau­gu­ral à l’Ely­sée. Avant même qu’il ne me parle, je lui dis au té­lé­phone avec exal­ta­tion com­bien ce qu’il avait dit était en­thou­sias­mant. Lui, d’un ton beau­coup plus calme : « Est-ce que l’on pour­rait se voir de­main ? Pour­riez-vous ve­nir à Pa­ris ? » Je lui ré­ponds que ça m’em­bête, car j’ai pro­mis d’ac­com­pa­gner un de mes onze pe­tits-en­fants à un ren­dez-vous mé­di­cal. « Je connais ça, me dit-il, moi, j’en ai sept. » Fi­na­le­ment, je prends l’avion le mar­di à 6 heures du ma­tin, j’ar­rive à l’Ely­sée à 10h30, avec la convic­tion que le pré­sident va me de­man­der conseil ou me confier une mis­sion. Et là, il me pro­pose la Culture. Le choc. Je lui dis que je suis émue et ho­no­rée, mais que je n’en ai pas la com­pé­tence. Avec l’ac­cent qu’on lui connaît, il m’ex­plique que ce mi­nis­tère a be­soin d’être ins­pi­ré et in­car­né, qu’il faut le ré­en­chan­ter, et que, au re­gard de mon par­cours, je suis la per­sonne adé­quate. Je ré­siste un peu, il s’obs­tine avec cette force de per­sua­sion et ce cha­risme qui le ca­rac­té­risent. Je lui de­mande un temps de ré­flexion. « Pre­nez-le, je vous laisse jus­qu’à ce soir, mais ne ré­flé­chis­sez pas trop. » Et le soir, j’ai ac­cep­té en lui di­sant que ce se­rait pé­ché d’or­gueil et in­dé­cent de re­fu­ser. Ce­la vous a aus­si­tôt obli­gée, pour échap­per au conflit d’in­té­rêts, à aban­don­ner toutes vos fonc­tions, à com­men­cer par la pré­si­dence du di­rec­toire d’Actes Sud. Oui, évi­dem­ment. Jean-Paul, mon ma­ri, a été gé­nial. Après m’avoir en­cou­ra­gée à ac­cep­ter cette res­pon­sa­bi­li­té, il a bien vou­lu as­su­rer la conti­nui­té de la di­rec­tion d’Actes Sud, un groupe dont nous avons tou­jours as­su­ré l’in­dé­pen­dance. J’avais dé­jà quit­té mes fonc­tions d’ad­mi­nis­tra­trice d’Eu­ro­paCorp, la so­cié­té de Luc Bes­son, du Mu­sée du Quai-Bran­ly et, au CNC, la pré­si­dence de la com­mis­sion de sou­tien au scé­na­rio. Et je viens d’aban­don­ner mes autres man­dats à la BnF et au SNE, ain­si que dans le conseil d’ad­mi­nis­tra­tion de la So­cié­té mar­seillaise de Cré­dit. J’ai 65 ans, l’âge de pou­voir être to­ta­le­ment libre et me consa­crer plei­ne­ment à cette tâche. Rien à voir, ce­pen­dant, entre la pré­si­dence d’une mai­son d’édi­tion et la charge énorme du mi­nis­tère de la Culture… Je sais bien. J’ai d’ailleurs avoué à Em­ma­nuel Ma­cron com­bien j’étais im­pres­sion­née par l’am­pleur de la fonc­tion et de la tâche. Et il a eu ce jo­li mot : le trac ac­com­pagne le ta­lent. Jus­qu’au mer­cre­di 15 heures, quand la liste du gou­ver­ne­ment a été an­non­cée, j’ai en­core dou­té d’avoir été nom­mée. Comme si je vou­lais me pro­té­ger et re­pous­ser l’échéance. Ima­gi­nez que, par su­per­sti­tion, j’ai at­ten­du d’en­tendre Alexis Koh­ler pro­non­cer mon nom sur le per­ron de l’Ely­sée pour oser ap­pe­ler celle à qui j’al­lais suc­cé­der, Audrey Azou­lay. Je dis « oser » parce que je me sen­tais gê­née de prendre la place d’une femme à la fois élé­gante et com­pé­tente, qui a si bien gé­ré des dossiers com­pli­qués, dont ce­lui des in­ter­mit­tents du spec­tacle. Après l’avoir eue au té­lé­phone, j’ai fon­cé rue de Va­lois, où elle m’a dé­taillé tous les dossiers en cours et elle m’a sou­dain an­non­cé que la pas­sa­tion de pou­voirs au­rait lieu, dans le sa­lon d’à cô­té, à 17h30. Elle avait pré­pa­ré un pe­tit dis­cours, moi, rien. C’est vous dire que tout s’est dé­rou­lé à une vi­tesse d’au­tant plus si­dé­rante que j’igno­rais tout du pro­to­cole et du dé­rou­le­ment des choses. Dès le len­de­main ma­tin, jeu­di 18 mai, avait lieu le pre­mier conseil des mi­nistres. Ma fille Pau­line m’a dit que, sur les pho­tos, j’avais l’air très en­jouée en ar­ri­vant à l’Ely­sée pour le conseil, mais dé­jà un peu son­née en sor­tant.

Vous sen­tiez-vous écra­sée par le poids de la charge mi­nis­té­rielle ou le poids de ce qu’Em­ma­nuel Ma­cron at­tend de vous ? Pas « écra­sée », parce que ce sont des res­pon­sa­bi­li­tés qu’on doit as­su­mer plei­ne­ment, à la se­conde où on les ac­cepte. C’est ce que je fais. Mais j’ai pris la me­sure de ces deux poids. La culture, pour le pré­sident Ma­cron, est plus que la culture. Elle est le mo­teur de sa po­li­tique gé­né­rale. Lors­qu’il s’est agi de re­ce­voir le pré­sident Pou­tine à Ver­sailles, il vou­lait que je sois à ses cô­tés. C’est tout un sym­bole : la culture doit ac­com­pa­gner le pro­gramme de ce nou­veau gou­ver­ne­ment. Mais la charge est aus­si mi­nis­té­rielle. Il y a tant à faire. Et il faut al­ler vite et faire vite. Un de vos pré­dé­ces­seurs vous a-t-il par­ti­cu­liè­re­ment mar­quée ? Jack Lang, bien sûr, dont la loi sur le prix unique du livre, vo­tée dès août 1981, a sau­vé la li­brai­rie et la lit­té­ra­ture. J’ai beau­coup pen­sé à lui lors de mon bap­tême du feu, à Bruxelles, le 23 mai, lorsque, avec mes ho­mo­logues eu­ro­péens, nous sommes par­ve­nus à un ac­cord sur la ré­vi­sion de la di­rec­tive SMA (Ser­vice de Mé­dias au­dio­vi­suels) et avons por­té à 30% le quo­ta d’oeuvres eu­ro­péennes sur les pla­te­formes de VOD. De­ve­nir mi­nistre, c’est aus­si faire l’ap­pren­tis­sage de la po­lé­mique. Et dès votre no­mi­na­tion, Jean-Luc Mé­len­chon vous a ac­cu­sée d’être, par votre Ecole Do­maine du Pos­sible, « liée aux sectes » au pré­texte, se­lon lui, que l’Ecole ap­pli­que­rait la mé­thode pé­da­go­gique de l’an­thro­po­sophe Ru­dolf Stei­ner. Ce­la vous a-t-il at­teinte ? Non, ce­la m’au­rait at­teinte si on s’at­ta­quait à la mi­nistre et à son ac­tion cultu­relle. Mais s’at­ta­quer à la per­sonne, c’est seule­ment dé­ri­soire, ri­di­cule et, en l’oc­cur­rence, hon­teux. D’au­tant que l’idée se­lon la­quelle l’Ecole se­rait liée à une secte est le type même de la fake news. M. Mé­len­chon s’est conten­té de re­prendre à son compte le blog de quel­qu’un qui était an­thro­po­sophe et a bas­cu­lé en­suite dans une con­tes­ta­tion des écoles Stei­ner. Mon fils An­toine a pas­sé un an dans une de ces écoles. Je connais bien cette pé­da­go­gie, qui n’a rien d’une dé­rive sec­taire. Cet en­sei­gne­ment est re­con­nu dans tous les pays, sauf en France, pays peu­têtre trop car­té­sien. C’est Jack Lang, en­core lui, qui a, en son temps, sou­te­nu et dé­fen­du, contre les at­taques, les écoles Stei­ner, où l’on est très res­pec­tueux du dé­ve­lop­pe­ment de l’en­fant, où l’on consi­dère que l’ap­pren­tis­sage doit se faire en temps utile, où l’on adopte des rythmes par­ti­cu­liers et où l’on ap­plique le prin­cipe d’Aris­to­phane pour qui édu­quer, c’est plus al­lu­mer le feu sous le chau­dron que le rem­plir. Reste que l’Ecole Do­maine du Pos­sible n’est pas une école Stei­ner, dont l’en­sei­gne­ment com­mence à da­ter. Elle em­prunte à dif­fé­rentes pé­da­go­gies pour en créer une nou­velle. C’est l’école de de­main. Audrey Azou­lay s’est van­tée que le bud­get 2017 de la Culture ait dé­pas­sé le sym­bo­lique 1%, avec une aug­men­ta­tion de 5,5% par rap­port à 2016, soit 3,6 mil­liards d’eu­ros. Avez-vous l’as­su­rance qu’il conti­nue­ra d’aug­men­ter ? Oui, ab­so­lu­ment. Ce­la dit, une po­li­tique cultu­relle, aus­si am­bi­tieuse soit-elle, ne se me­sure pas seule­ment à l’argent qu’on lui consacre. On peut aus­si chan­ger les choses, sans aug­men­ter le bud­get. Je vous rap­pelle que je suis une mi­nistre re­cru­tée sur tra­vaux pra­tiques. Et qu’est-ce qu’on a fait à Arles si­non ré­in­ven­ter la vie cultu­relle et pri­vi­lé­gier l’édu­ca­tion cultu­relle ? Ça ne coûte pas plus cher, par exemple, de faire ve­nir les en­fants, le di­manche ma­tin, aux ré­pé­ti­tions de grands mu­si­ciens. Pour au­tant, il fau­dra aus­si dé­blo­quer les fonds né­ces­saires pour ap­pli­quer le pro­gramme d’Em­ma­nuel Ma­cron, ou­vrir les bi­blio­thèques et les mé­dia­thèques le week-end, créer le pass cultu­rel de 500 eu­ros pour les jeunes de 18 ans, etc. De­puis quelques an­nées, l’im­plan­ta­tion de fon­da­tions d’art se mul­ti­plie en France, Vuit­ton et Pi­nault à Pa­ris, Hoff­mann à Arles. Or l’Etat n’im­pulse plus de grand pro­jet. Votre mi­nis­tère doit-il se conten­ter de n’être qu’un simple ges­tion­naire des ins­ti­tu­tions exis­tantes ? Mais ces grands mé­cènes sont aus­si por­teurs de grands pro­jets ! L’er­reur se­rait de les dia­bo­li­ser. L’Etat doit co­opé­rer avec eux. L’ave­nir ar­tis­tique dé­pend de notre bonne en­tente, de notre com­pli­ci­té. Il faut que ce mi­nis­tère crée avec eux les mêmes liens de tra­vail que ceux mis en place par le pré­sident Ma­cron avec les pays étran­gers, y com­pris ceux avec qui on par­tage des désac­cords. Les cor­rec­teurs de l’édi­tion, qui font un tra­vail ad­mi­rable, mais sont à la peine, vous ont adres­sé une lettre ou­verte pour vous aler­ter sur leur pré­ca­ri­té – ils n’ont ni ga­ran­tie de tra­vail ni droit au chô­mage. Que pou­vez-vous leur ré­pondre ? Leur si­tua­tion est sui­vie au mi­nis­tère du Tra­vail. Mais l’évo­lu­tion de leur si­tua­tion doit être dis­cu­tée avant tout avec les édi­teurs. Dans le cas de la mai­son que j’ai di­ri­gée, Actes Sud, la ma­jo­ri­té des cor­rec­teurs étaient sa­la­riés et avaient donc les droits propres à tout sa­la­rié. Ils fai­saient par­tie in­té­grante de l’équipe. Deux cor­rec­teurs ont même évo­lué au sein de la mai­son et sont de­ve­nus édi­teurs. Il faut ab­so­lu­ment que le Syn­di­cat de l’Edi­tion dia­logue avec les cor­rec­teurs et qu’ils trouvent, en­semble, une so­lu­tion digne et viable. Y a-t-il un dos­sier à trai­ter sans tar­der qui vous in­quiète par­ti­cu­liè­re­ment ? Ce qui m’in­quiète, c’est de ne pas faire. Je veux faire. Et si je n’ar­rive pas à faire, je cé­de­rai ma place. Je n’ai au­cun ego, je n’ai que la vo­lon­té de faire au mieux. Et de tra­vailler à ce que la culture ne soit plus dé­sor­mais un entre-soi, qu’elle ne soit pas seule­ment ré­ser­vée à quelques-uns, qu’elle soit un moyen d’être en­semble. L’ac­tion de ce mi­nis­tère doit res­sem­bler à l’or­chestre Dé­mos, où des en­fants de quar­tiers dé­fa­vo­ri­sés s’ini­tient à la mu­sique clas­sique, et au film de Sté­phane de Frei­tas, « A voix haute », sur les étu­diants de Seine-Saint-De­nis qui par­ti­cipent à un concours d’élo­quence. Voi­là ce qui me touche le plus. J’ai tou­jours pen­sé qu’édi­ter, c’était à la fois ac­com­pa­gner un au­teur et mettre son livre dans les mains du lec­teur. La po­li­tique cultu­relle, c’est pa­reil. Ce n’est pas un ha­sard si j’ai ré­ser­vé ma pre­mière sor­tie de mi­nistre au parc de la Villette car ma prio­ri­té, c’est l’édu­ca­tion ar­tis­tique dès le plus jeune âge. Où trou­vez-vous la force de pa­raître si calme alors que le dé­fi est si grand ? Je suis une adepte du yo­ga et du shiat­su. Chaque ma­tin, je ré­serve une heure pour la mé­di­ta­tion et je pra­tique les cinq ti­bé­tains, des exer­cices qui pro­viennent des mo­nas­tères de l’Hi­ma­laya. Ils chassent le stress et aug­mentent le ni­veau d’éner­gie vi­tal. C’est dire com­bien ils me sont né­ces­saires. [Sou­rire.]

L’un des der­niers des­sins de son fils dis­pa­ru, An­toine.

Fran­çoise Nys­sen (à droite) avec Em­ma­nuel Ma­cron et Ni­co­las Hu­lot, après le pre­mier conseil des mi­nistres.

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