LE SCAPHANDRIER DU NÉANT

L'Obs - - LES CHRONIQUES - Par MA­RIE DARRIEUSSECQ Écri­vain M. D.

En­fin libre. Libre de ne pas dor­mir. Libre de choi­sir mes an­goisses. Plus de po­li­tique pour moi avant un bon mo­ment, s’il vous plaît. Je vais vo­ter, oui, et je vais pour­suivre mes in­som­nies pri­vées, où les ré­sul­tats élec­to­raux n’in­fluencent plus aus­si di­rec­te­ment la qua­li­té de mon som­meil. Mar­gue­rite Du­ras dif­fé­ren­ciait les in­som­nies d’an­goisse (« les sou­cis de la vie qui conti­nuent la nuit ») et la vraie in­som­nie. Quand James Co­mey, le pa­tron li­mo­gé du FBI, dit que son en­tre­tien du ven­dre­di avec Trump l’a « ré­veillé dans la nuit du lun­di », et que c’est là, dans son lit, qu’il a pris la dé­ci­sion de faire fui­ter leurs pro­pos, c’est ty­pi­que­ment de l’in­som­nie d’an­goisse. Mais dans « la bru­ta­li­té du non-som­meil », dit Du­ras, il n’y a plus de « thème » à l’in­som­nie : c’est le som­meil lui-même qui de­vient l’exi­gence. On entre dans une boucle aus­si dé­crite par Cioran : la pen­sée n’a plus de sup­port, elle ne dé­sire que s’in­ter­rompre elle-même. Dor­mir de­vient la seule ob­ses­sion du « scaphandrier du néant ». Dor­mir, dit-elle…

Cioran et Du­ras étaient insomniaques, comme bien d’autres écri­vains. Mais c’est Proust, le pa­tron. « Long­temps je me suis cou­ché de bonne heure » : cette pre­mière phrase si­gnale dé­jà un sé­rieux pro­blème avec le fait même de se cou­cher. Et quand l’at­tente, le soir, du bai­ser d’une mère, dé­ter­mine à ce point l’équi­libre des jours, la mort de la mère rend la vie im­pos­sible. Ain­si se ré­sume « A la Re­cherche du temps per­du ». Mar­cel Proust ne s’est plus ja­mais vrai­ment cou­ché : il vi­vait dans son lit. At­teint de cli­no­phi­lie (la ma­nie de res­ter al­lon­gé), il écri­vait ados­sé à des masses de tri­cots. L’asthme qui le dé­vo­rait était pro­ba­ble­ment sa pre­mière cause d’in­som­nie. Il était aus­si le pa­tron des ano­rexiques puisque, les der­nières an­nées, il ne se nour­ris­sait que de ca­fé au lait, ce qui n’ar­ran­geait pas son som­meil. Se le­ver était pour lui un évé­ne­ment : c’est qu’il avait be­soin d’un ren­sei­gne­ment, de la cou­leur de la robe que por­tait telle du­chesse, ou d’une pho­to que seule pos­sé­dait telle ac­trice. Céleste Al­ba­ret, sa gou­ver­nante, a ra­con­té les sept der­nières an­nées de l’écri­vain dans son livre de sou­ve­nirs, « Mon­sieur Proust » (1973). Elle ra­conte les bou­chons d’oreille, l’ob­ses­sion du bruit, la pho­bie du té­lé­phone. Elle dit com­ment la mai­son se pé­tri­fiait aux quelques heures, diurnes, où Mar­cel ten­tait non de dor­mir, mais de « se re­po­ser ». La jeune Céleste dor­mait dé­jà très mal et de­vint in­som­niaque par so­li­da­ri­té. Leur ac­cord de tra­vail put ain­si se faire « dans ce monde ren­ver­sé qu’était sa vie ». « Le vrai pro­blème, confie-t-elle pu­di­que­ment, c’était la fa­tigue. »

Dans « le Som­meil de Mar­cel Proust » (1992), que m’a conseillé la psy­chiatre qui soigne mes in­som­nies ( je vous ra­con­te­rai), le neu­ro­logue Do­mi­nique Ma­bin fait la liste de tous les sé­da­tifs uti­li­sés par l’écri­vain dans sa chambre ca­pi­ton­née de liège. Proust abu­sait du Ch­lo­ral (le pre­mier hyp­no­tique in­ven­té), du Trio­nal, du Vé­ro­nal, du Dial, et du Pan­to­pon (à base d’opium). Sont ci­tés dans « la Re­cherche » le da­tu­ra, le chanvre, l’éther, la bel­la­done, l’opium, la va­lé­riane… Les deux der­niers textes que Proust pu­blia, quelques jours avant sa mort, furent des ex­traits de « la Pri­son­nière », in­ti­tu­lés « La re­gar­der dor­mir » et « Mes ré­veils ». Paul Mo­rand dé­crit son ami « le vi­sage et la voix man­gés par l’usage de la nuit » : pas ce­lui des boîtes ou des mai­sons closes, non, ce­lui du lit d’écri­ture, pour ce long der­nier souffle qu’a été « la Re­cherche ».

CIORAN ET DU­RAS ÉTAIENT INSOMNIAQUES, COMME BIEN D’AUTRES ÉCRI­VAINS.

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