Magh­reb

Laïques en terre d’is­lam

L'Obs - - SOMMAIRE -

Sans ré­ser­va­tion, in­utile d’es­pé­rer ren­trer au O’Goethe. A quatre jours du dé­but du ra­ma­dan, ce res­tau­rant branché de Ra­bat est pris d’as­saut pour la der­nière soi­rée « avec al­cool ». « Bien­ve­nue au Ma­roc! Le pays de la pro­hi­bi­tion! » s’énerve Bet­ty Lach­gar. Fer de lance du com­bat contre l’ar­ticle 222 du Code pé­nal ma­ro­cain qui condamne de un à six mois d’em­pri­son­ne­ment qui­conque, « no­toi­re­ment connu pour son ap­par­te­nance à la re­li­gion mu­sul­mane, rompt os­ten­si­ble­ment le jeûne dans un lieu pu­blic », Bet­ty Lach­gar dé­nonce cette nou­velle consigne don­née aux dé­bits de bois­sons d’ar­rê­ter de vendre de l’al­cool plu­sieurs jours avant le mois « sa­cré ». « Plus ça va, plus ils in­ventent des trucs pour im­po­ser leur obs­cu­ran­tisme », ex­plique la jeune mi­li­tante fé­mi­niste, uni­ver­sa­liste, dé­fen­seuse des mi­no­ri­tés sexuelles et de la sé­pa­ra­tion du re­li­gieux et de l’Etat. Le Mou­ve­ment al­ter­na­tif pour les Li­ber­tés in­di­vi­duelles (Ma­li) que Bet­ty Lach­gar a co­fon­dé est connu pour ses ac­tions coup de poing. Il fait plu­tôt mau­vais genre dans un pays mu­sul­man conser­va­teur et pa­triar­cal où le roi est éga­le­ment Amir al-Mou­mi­nine, le Com­man­deur des croyants. Dans sa pe­tite mai­son de la mé­di­na de Ra­bat, la jeune femme, ar­rê­tée à plu­sieurs re­prises, dé­fend obs­ti­né­ment son mode d’ac­tion : il faut « des opé­ra­tions mé­dia­tiques pour dé­ra­ci­ner le re­li­gieux des lois du pays ». « Sans nos ac­tions, on ne par­le­rait ni de laï­ci­té, ni de li­ber­té sexuelle, ni d’ho­mo­sexua­li­té sur les ré­seaux ou à la té­lé­vi­sion. »

Man­ger, boire ou fu­mer pu­bli­que­ment du­rant le ra­ma­dan, avoir des re­la­tions sexuelles hors ma­riage, se ma­rier avec un non-mu­sul­man, hé­ri­ter une part égale à celle de ses frères pour une femme, être ho­mo­sexuel, boire de l’al­cool, af­fir­mer son athéisme ou ses croyances… au­tant d’in­ter­dits re­li­gieux que des ci­toyens sou­haitent voir dis­pa­raître des lois au Ma­roc, en Tu­ni­sie et dans nombre de pays arabes. En ces pre­miers jours du mois « sa­cré », Ayoub, 21 ans, Anas et Othman, 22 ans, ont ac­cep­té de nous ren­con­trer dans un parc de Ra­bat dé­ser­té en ce dé­but d’après-mi­di étouf­fant. Mais avant de nous ra­con­ter l’en­fer qui com­mence pour eux, les trois étu­diants in­sistent pour res­ter ano­nymes. Cette an­née, le jeûne tombe en pé­riode d’exa­mens. Af­fron­ter les épreuves le ventre vide et sans eau les an­goisse. « Pour­quoi m’in­flige-t-on ça? Jeû­ner n’a au­cun sens pour moi. Je res­pecte ce choix per­son­nel très fort des re­li­gieux. Pour ma part, j’aime la joie du “ftour”, le re­pas du soir avec la fa­mille ou les amis… Mais ça s’ar­rête là ! » Anas vit avec son père qui lui­même ne jeûne pas. Pour Othman et Ayoub, la pres­sion est plus forte. Car c’est à leur propre fa­mille qu’ils cachent les quelques gor­gées d’eau vo­lées du­rant la jour­née. « Ma mère me fait par­fois ti­rer la langue. A sa cou­leur, elle pense pou­voir de­vi­ner si j’ai jeû­né ou non… », s’amuse Ayoub, in­cré­dule. « Si mon père s’apercevait que je cache un peu de nour­ri­ture le soir pour man­ger le len­de­main, ex­plique Othman, il me chasserait de la mai­son. » « La moi­tié des étu­diants ne

“SI MON PÈRE S’APERCEVAIT QUE JE CACHE UN PEU DE NOUR­RI­TURE PEN­DANT LE RA­MA­DAN, IL ME CHASSERAIT DE LA MAI­SON.” OTHMAN, 22 ANS

jeûnent pas, mais nous fai­sons tous sem­blant. Ce n’est pas de la re­li­gion, c’est de l’hypocrisie! » re­grette Anas.

Même le très pieux théo­lo­gien ma­ro­cain Ah­med Raïs­sou­ni s’est pro­non­cé l’an der­nier pour une dé­pé­na­li­sa­tion de la rup­ture du jeûne, ju­geant que la ques­tion re­lève de la li­ber­té de conscience. Anas, Ayoub et Othman sou­hai­te­raient sim­ple­ment avoir le choix, « comme en Tu­ni­sie, où il n’y a pas de loi ré­gis­sant vos heures de re­pas ! »

A quelques mil­liers de ki­lo­mètres à l’est, pour­tant, c’est la conster­na­tion. En ce dé­but du mois « sa­cré », quatre Tu­ni­siens ont été condam­nés à Bi­zerte à un mois de pri­son pour avoir man­gé dans un jar­din pu­blic. Chef d’ac­cu­sa­tion : « Ou­trage à la pu­deur. » A Sfax, c’est un couple qui a été in­ter­pel­lé en rai­son de la pré­sence d’une bou­teille d’al­cool, pour­tant vide, dans le coffre de leur voi­ture. Im­mé­dia­te­ment, une pé­ti­tion a été si­gnée par plu­sieurs cen­taines de Tu­ni­siens et une ma­ni­fes­ta­tion a été or­ga­ni­sée ave­nue Bour­gui­ba à Tu­nis pour rap­pe­ler que la li­ber­té de conscience a été ins­crite dans la nou­velle Cons­ti­tu­tion.

« C’est une ba­taille per­ma­nente », com­mente la psy­cha­na­lyste Ra­ja Ben Sla­ma. Ni les pro­cès à la suite de plaintes d’is­la­mistes ni même les me­naces de morts n’ont réus­si à dé­cou­ra­ger cette mi­li­tante laïque. A l’heure de l’ap­pel à la prière du ven­dre­di, la pré­si­dente de la Bi­blio­thèque na­tio­nale veut convaincre : « La sé­cu­la­ri­sa­tion gagne du ter­rain. Nous avons ob­te­nu que le ca­rac­tère ci­vique de l’Etat soit men­tion­né dans la nou­velle Cons­ti­tu­tion. Il faut main­te­nant que les codes soient mo­di­fiés dans ce sens ! »

Même en Tu­ni­sie, où Bour­gui­ba pro­mul­gua il y a plus de soixante ans le Code du Sta­tut per­son­nel ga­ran­tis­sant des droits im­por­tants aux femmes, « dé­fendre ces ac­quis reste un com­bat quo­ti­dien ! » sou­ligne Mo­nia Ben Je­mia, la pré­si­dente de l’As­so­cia­tion tu­ni­sienne des Femmes dé­mo­crates (ATFD). « Les is­la­mistes au pou­voir sou­haitent mettre en oeuvre leur ré­fé­rent re­li­gieux, et les autres, par op­por­tu­nisme, surfent sur la re­li­gion pour res­ter au­dibles. Ce­la ne laisse guère de place aux laïques pour se faire en­tendre… » Plu­sieurs ini­tia­tives ont vu le jour ces der­nières an­nées. En avril der­nier en­core, de jeunes mi­li­tants li­bé­raux ont fon­dé le Conseil tu­ni­sien du Sé­cu­la­risme.

A la ter­rasse du Ja­mai­ca, un « roof­top » du cen­tre­ville de Tu­nis, Ol­fa et Sa­mar at­tendent quelques amis. « Etre une femme est très dif­fi­cile en Tu­ni­sie. Non seule­ment en rai­son du pa­triar­cat, mais aus­si à cause des lois. L’Etat n’est pas de notre cô­té », sou­pire Ol­fa, 28 ans, ar­chi­tecte. Cette mi­li­tante de gauche as­pire à une Tu­ni­sie plus sé­cu­la­ri­sée. « Es­sayez de por­ter plainte pour vio­lences conju­gales, les po­li­ciers vous ren­ver­ront vers votre bour­reau à la mai­son sans prendre une note ! »

Sa­mar, 23 ans, s’em­porte : « Cer­taines fa­milles exigent un test de vir­gi­ni­té de leur fille avant le ma­riage. Je ne sais pas ce qui est le pire : la mère qui me­nace de chas­ser sa fille si elle n’est plus vierge ou le mé­de­cin qui joue lé­ga­le­ment avec son ave­nir pour l’équi­valent de 15 eu­ros ! Je croyais qu’on avait ins­crit dans la Cons­ti­tu­tion l’éga­li­té homme/femme ? »

Dans sa mai­son de la Mar­sa, ban­lieue cos­sue de Tu­nis, Yadh Ben Achour sa­lue, lui, cette avan­cée consti­tu­tion­nelle. Ju­riste et his­to­rien, il di­ri­gea en 2011 la Haute Ins­tance pour la Réa­li­sa­tion des Ob­jec­tifs de la Ré­vo­lu­tion, char­gée de la tran­si­tion dé­mo­cra­tique. « Nous avons ga­gné. Les is­la­mistes sou­hai­taient par­ler d’une femme “com­plé­men­taire” de l’homme. Nous avons ob­te­nu qu’hommes et femmes y soient qua­li­fiés d’égaux de­vant la loi. » Une contro­verse qui a pous­sé des mil­liers de per­sonnes des deux camps dans la rue. « La tran­quilli­té des dé­bats, c’est la dic­ta­ture », as­sure Ben Achour, qui se fé­li­cite que des su­jets jus­qu’ici ta­bous se soient im­po­sés dans les dé­bats publics : « L’édu­ca­tion, le ma­riage mixte, l’éga­li­té homme/femme dans l’hé­ri­tage, ou même l’ho­mo­sexua­li­té… » Même s’il reste beau­coup à faire. Ain­si, l’ar­ticle 230 du Code pé­nal tu­ni­sien condamne tou­jours à la pri­son les ho­mo­sexuels, lé­gi­ti­mant contre eux les pires ma­ni­fes­ta­tions de haine. A Si­di Bou Saïd, près de Tu­nis, ils sont une poi­gnée à avoir dû trou­ver re­fuge dans une pe­tite mai­son gé­rée par l’an­cienne Fe­men Ami­na. Tous ont fui de chez eux entre 15 et 18 ans, dé­mas­qués par leur en­tou­rage. Roués de coups dans la rue parce que tra­ves­tis, condam­nés à vivre dans des squats, ils ont tous dé­jà connu la pri­son où les au­to­ri­tés pra­tiquent le moyen­âgeux test anal. Quant à l’hé­ri­tage, en Tu­ni­sie comme au Ma­roc et dans la plu­part des pays où la lé­gis­la­tion est d’ins­pi­ra­tion mu­sul­mane, les filles conti­nuent de re­ce­voir moi­tié moins que leurs frères. Mais, au Ma­roc, des signes laissent en­tendre que le Pa­lais pour­rait per­mettre une évo­lu­tion : pas moins de trois ouvrages qui dé­fendent une ré­forme de la loi viennent de pa­raître; et la ga­le­rie Kulte à Ra­bat ex­pose une ins­tal­la­tion de l’ar­tiste Ymane Fa­khir sur le su­jet. « Chaque sé­ri­gra­phie sym­bo­lise l’équa­tion ma­thé­ma­tique des règles de l’hé­ri­tage dans une fa­mille don­née. Dans tous les cas, les femmes, filles, épouses ou mères sont per­dantes… De cette ini­qui­té est né mon tra­vail ar­tis­tique », ex­plique la pho­to­graphe et vi­déaste.

Au ver­nis­sage de l’ex­po­si­tion, le jour­na­liste Hi­cham Hou­daï­fa, connu pour ses en­quêtes sur les condi­tions de vie pré­caires des Ma­ro­caines, dé­fend une ap­proche qui n’op­pose pas sa­cré et droit po­si­tif. « Les Ma­ro­cains sont sé­cu­la­ristes au quo­ti­dien mais res­tent at­ta­chés au re­li­gieux. » Une opi­nion par­ta­gée par l’uni­ver­si­taire Nouzha Guessous. Pre­mière femme à avoir par­ti­ci­pé à une com­mis­sion de ré­flexion nom­mée par Mo­ham­med VI sur la Mou­da­wa­na (le Code de la Fa­mille) en 2004, cette mi­li­tante des droits hu­mains, laïque elle-même, em­prunte la voie de la pru­dence. « Les lois ma­ro­caines sont de­ve­nues de droit po­si­tif. Le seul code en­core in­fluen­cé par la ju­ris­pru­dence mu­sul­mane est ce­lui de la fa­mille. Mais il est très dif­fi­cile de faire la part du cultu­rel et du re­li­gieux. » C’est pour­quoi elle in­siste sur le tra­vail à me­ner au­près des po­pu­la­tions. « Nous avons ar­ra­ché il y a treize ans l’in­ter­dic­tion du ma­riage des mi­neurs. Mais les mentalités n’ont pas évo­lué au rythme de la loi. » Faute de cam­pagne d’in­for­ma­tion et d’amé­lio­ra­tion de la si­tua­tion éco­no­mique, les ré­gions re­cu­lées du Ma­roc ont vu ex­plo­ser le nombre de ma­riages cou­tu­miers hors-la-loi. Les fa­milles ma­rient par­fois dès l’âge de 13 ou 14 ans les jeunes filles, res­sen­ties comme des charges au sein des foyers déshé­ri­tés. Mais ces cé­ré­mo­nies illé­gales ne donnent au­cun droit aux épouses, qui donnent nais­sance à des en­fants sans état ci­vil… « Nous sommes constam­ment confron­tés à ce ques­tion­ne­ment : est-ce au droit de faire évo­luer la so­cié­té ou faut-il at­tendre un chan­ge­ment des mentalités pour mo­di­fier le droit ? » in­ter­roge Nouzha Guessous.

Au quo­ti­dien, les si­tua­tions sont par­fois kaf­kaïennes. Lors­qu’elle ren­contre Adam dans un ca­fé de Ra­bat, Sa­rah est loin d’ima­gi­ner les dures ba­tailles qui les at­tendent. Alors que les deux jeunes gens com­mencent à se fré­quen­ter, elle l’ac­com­pagne dans l’est du pays, à Fi­guig, où il a hé­ri­té d’une ferme. Mais le couple n’est pas ma­rié et, dans la très conser­va­trice pro­vince, la po­lice les met en garde : soit ils se ma­rient, soit Sa­rah se­ra pour­sui­vie pour pros­ti­tu­tion. De re­tour à Ra­bat, un autre cou­pe­ret s’abat sur le couple. Car Adam est né aux Etats-Unis. Certes de père ma­ro­cain et donc pré­su­mé mu­sul­man. Mais lui­même n’a ac­com­pli au­cune dé­marche pour prou­ver sa ma­ro­ca­ni­té… ou sa re­li­gion. Or il est in­ter­dit à Sa­rah d’épou­ser un non-mu­sul­man ! Che­veux longs, barbe brous­sailleuse, Adam cu­mule à sa na­tio­na­li­té amé­ri­caine un look de sur­feur ha­waïen qui n’aide pas à convaincre l’ad­mi­nis­tra­tion. Soit Sa­rah est en­voyée en pri­son, soit Adam doit se conver­tir à l’is­lam. « Il a mis la nuit en­tière à ap­prendre la cha­ha­da sans rien y com­prendre. J’avais tel­le­ment peur qu’il se trompe, com­mente Sa­rah. Ma vie était sus­pen­due à sa pro­fes­sion de foi. Je vou­drais que plus au­cune autre femme n’ait à vivre cette ter­reur. »

“EST-CE AU DROIT DE FAIRE ÉVO­LUER LA SO­CIÉ­TÉ OU FAUT-IL AT­TENDRE UN CHAN­GE­MENT DES MENTALITÉS POUR MO­DI­FIER LE DROIT ?” NOUZHA GUESSOUS, UNI­VER­SI­TAIRE MA­RO­CAINE, MI­LI­TANTE DES DROITS HU­MAINS

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2 A Ra­bat, Adam a dû se conver­tir à l’is­lam et épou­ser Sa­rah pour lui évi­ter la pri­son.

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3 Un couple à Tu­nis. Les gestes tendres entre hommes et femmes non ma­riés sont au­jourd’hui très mal vus en pu­blic.

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1 Mi­na, trans­sexuelle, vit au re­fuge de Si­di Bou Saïd, près de Tu­nis, de­puis plu­sieurs mois.

En Tu­ni­sie comme au Ma­roc, les filles conti­nuent d’hé­ri­ter moi­tié moins que leur frère.

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