Lé­gis­la­tives «

Les risques d’une ma­jo­ri­té toute-puis­sante ». Un en­tre­tien avec l’his­to­rien Ni­co­las Rous­sel­lier

L'Obs - - SOMMAIRE - Pro­pos re­cueillis par PIERRE STEINMETZ et MAËL THIER­RY

Avec les 66% d’Em­ma­nuel Ma­cron à la pré­si­den­tielle et le raz de ma­rée qui s’an­nonce pour ses can­di­dats aux lé­gis­la­tives, est-on dans une si­tua­tion in­édite? Pour moi, oui! On fait beau­coup la com­pa­rai­son avec 1958, mais c’est sans com­mune me­sure. A cette époque, de Gaulle sort certes de sa fa­meuse « tra­ver­sée du dé­sert », mais il a dé­jà eu un par­ti quelques an­nées au­pa­ra­vant (le RPF) et, bien sûr, il jouit d’une im­mense no­to­rié­té. Là, plus j’y pense, plus je me dis que l’évé­ne­ment est his­to­rique : Ma­cron se fait élire sans vrai par­ti, il em­porte une ma­jo­ri­té qu’on di­sait in­trou­vable, tout ce­la sans au­cune no­to­rié­té il y a en­core quelques mois! C’est une suc­cess sto­ry en ver­sion ac­cé­lé­rée. Ma­cron, c’est le phé­no­mène po­li­tique du siècle, qui oblige la science po­li­tique à se ré­in­ven­ter. Au vu des ré­sul­tats de La Ré­pu­blique en Marche, cer­tains dé­noncent au­jourd’hui la pers­pec­tive d’un par­ti unique, ce­la vous pa­raît-il per­ti­nent? Non. Il fau­drait dé­jà sa­voir ce qu’est La Ré­pu­blique en Marche, il n’est pas sûr que ce soit un par­ti. C’est un mou­ve­ment qui se dé­voile… en mar­chant! C’était un sup­port pour la can­di­da­ture de Ma­cron, et ce­la le reste. Mais quelle est sa ligne? Li­bé­rale? Ce­la ne su t pas à le dé­fi­nir. Il va fal­loir re­gar­der com­ment ce mou­ve­ment va fonc­tion­ner. Jus­qu’ici, tra­di­tion­nel­le­ment, les par­tis po­li­tiques exis­taient avant leurs can­di­dats. Le PS d’Epi­nay, c’était ça: une ma­chine à sé­lec­tion­ner, une fa­brique de pré­si­den­tiables. Même chose pour le RPR. Là, c’est in­ver­sé: le can­di­dat a créé son mou­ve­ment. Il n’y a pas de con­grès, pas de fé­dé­ra­tion, seule­ment des co­mi­tés lo­caux qui s’ap­pa­rentent un peu à des flash­mobs. On peut se re­trou­ver dans la si­tua­tion d’un pi­lo­tage di­rect de la ma­jo­ri­té pré­si­den­tielle par ce­lui qui l’a créée, c’est-à-dire le pré­sident de la Ré­pu­blique. Certes, les par­tis au pou­voir ont tou­jours eu des pro­blèmes à trou­ver leur place. Mais jus­qu’ici un tri­angle pré­sident-ma­jo­ri­té-par­ti de­meu­rait, comme sous Fran­çois Hol­lande. Les par­tis po­li­tiques tels qu’on les a connus et ana­ly­sés au

siècle sont peut-être en train de dis­pa­raître. On passe à une autre étape de la Ve Ré­pu­blique: les can­di­dats créent des par­tis qui sont des « vec­teurs » as­so­ciés à des tra­jec­toires. On de­vine cette in­ten­tion chez Be­noît Ha­mon par exemple… Est-ce une bonne chose, d’un point de vue dé­mo­cra­tique, d’avoir une ma­jo­ri­té aus­si large? N’est-ce pas dan­ge­reux? Ça fait un peu froid dans le dos, c’est vrai. C’est une ma­jo­ri­té presque en­com­brante pour le vain­queur. Mais, compte te­nu de l’évo­lu­tion de l’As­sem­blée na­tio­nale de­puis les an­nées 2000, ce n’est pas un chan­ge­ment consi­dé­rable. Que vous ayez 300 ou 450 dé­pu­tés, au fond, c’est tou­jours le même rôle qu’on at­tend de la ma­jo­ri­té. Tou­jours la même pro­blé­ma­tique. D’un cô­té, elle doit sou­te­nir de ma­nière dis­ci­pli­née toutes les ré­formes consi­dé­rées comme es­sen­tielles par l’exé­cu­tif. De l’autre, si le gou­ver­ne­ment est ha­bile, la ma­jo­ri­té conserve un peu de marge et in­ter­vient sur cer­tains su­jets. Si ce n’est pas le cas, très vite, les par­le­men­taires vont se de­man­der à quoi ils servent. Fi­na­le­ment, la per­sonne qui pour­ra ap­por­ter à cette ma­jo­ri­té le sen­ti­ment de ser­vir à quelque chose – et pas seule­ment à la marge –, c’est le pré­sident lui-même! Seul lui, son Pre­mier mi­nistre et le mi­nistre char­gé des Re­la­tions avec le Par­le­ment pour­ront don­ner le feu vert pour qu’une loi soit re­tri­co­tée ou non. C’est un jeu as­sez sub­til: on peut lais­ser à des par­le­men­taires des marges de ma­noeuvre pour qu’ils n’aient pas trop le spleen, mais ces marges au­ront quand même été dé­fi­nies à l’avance par l’exé­cu­tif. Si la ma­jo­ri­té est aus­si large qu’on l’an­nonce, où se­ra l’op­po­si­tion? Un autre match va com­men­cer, très pro­ba­ble­ment dès l’au­tomne. Au mi­ni­mum, il y au­ra des ac­tions syn­di­cales, et au maxi­mum, un mou­ve­ment so­cial. Mais di cile d’en connaître l’am­pleur. Quant au Par­le­ment, il est vrai que, dans notre his­toire

NI­CO­LAS ROUS­SEL­LIER, pro­fes­seur à Sciences-Po, a pu­blié « la Force de gou­ver­ner. Le pou­voir exé­cu­tif en France. XIX-XXIe siècles » (Gal­li­mard).

po­li­tique, il est le lieu même de la dé­li­bé­ra­tion, là où l’op­po­si­tion doit se faire en­tendre. Sur le pa­pier, c’est cen­sé se pas­ser ain­si. En réa­li­té, au­jourd’hui, le Par­le­ment n’est pas réel­le­ment un lieu d’op­po­si­tion po­li­tique ni de pé­da­go­gie na­tio­nale. Très peu de gens re­gardent les dé­bats par­le­men­taires. La vé­ri­table op­po­si­tion in­ter­vient lors d’une émis­sion de ra­dio ou de té­lé, lorsque Mé­len­chon est in­vi­té par exemple. C’est ce que Ber­nard Ma­nin (1) ap­pelle « la dé­mo­cra­tie du pu­blic », c’est-à-dire le mo­ment où le dé­bat po­li­tique ne se fait plus au Par­le­ment mais dans les mé­dias. D’au­tant plus que les par­tis po­li­tiques tra­di­tion­nels, en pleine crise, risquent d’avoir du mal à se faire en­tendre… C’est vrai. Les par­tis de­viennent des vec­teurs qui ac­com­pagnent des iti­né­raires per­son­nels. On le voit avec Jean-Luc Mé­len­chon: La France in­sou­mise est in­dexée sur sa per­son­na­li­té. Ce sont les lea­ders d’opi­nion ayant créé leur mou­ve­ment per­son­nel qui vont in­car­ner l’op­po­si­tion. La vie po­li­tique se trans­forme com­plè­te­ment. La mort des par­tis tra­di­tion­nels laisse place à une forme d’op­po­si­tion beau­coup plus souple. En réa­li­té, ce­la fait dé­jà un mo­ment que le Par­le­ment est en pleine crise de mu­ta­tion. Cette bombe du ma­cro­nisme ex­plose au plus mau­vais mo­ment de l’his­toire par­le­men­taire. Car, avant Ma­cron, le Par­le­ment avait dé­jà pro­gres­si­ve­ment per­du sa mis­sion pre­mière, à sa­voir celle de confec­tion­ner des lois. Il com­pense en s’at­tri­buant un rôle d’éva­lua­tion des po­li­tiques pu­bliques. Mais il est trop tôt pour dire si ce­la va fonc­tion­ner. D’au­tant qu’on peut se po­ser une ques­tion: com­bien de temps va-t-il fal­loir aux fu­turs dé­pu­tés, to­ta­le­ment in­ex­pé­ri­men­tés, pour être ca­pables de dé­ve­lop­per un mi­ni­mum d’ex­per­tise? Le fait qu’il y ait au­tant de no­vices va-t-il chan­ger le rôle d’un dé­pu­té? On ne le sait pas en­core. On peut faire le pa­ri, op­ti­miste, que le fait d’avoir des dé­pu­tés is­sus de la so­cié­té ci­vile va être bé­né­fique à deux ni­veaux. Le pre­mier, c’est leur ca­pa­ci­té à dé­ve­lop­per une vé­ri­table ex­per­tise dans cer­tains do­maines comme ceux liés à l’en­tre­prise ou aux sec­teurs so­ciaux. Ce­la peut-être une bonne chose lors­qu’on dis­cute le bout de gras dans une com­mis­sion avec des dé­bats sou­vent très tech­niques. Le deuxième, a prio­ri fa­vo­rable, c’est que beau­coup d’entre eux ne sont pas pas­sés par le long par­cours de so­cia­li­sa­tion po­li­tique tra­di­tion­nel. Ils n’ont donc pas ap­pris l’obli­ga­tion d’une cer­taine dis­ci­pline, de res­pec­ter toutes ces conven­tions qu’on in­tègre avec le temps lors­qu’on « gran­dit » dans un vieux par­ti. Parce que dans leur vie an­té­rieure ils n’ont pas été ha­bi­tués à obéir au doigt et à l’oeil, on pour­rait ima­gi­ner qu’un cer­tain nombre d’entre eux soient plus libres dans les com­mis­sions, voire dans l’Hé­mi­cycle, et, au fi­nal, ne soient pas de simples go­dillots. Ce­la ne de­vien­drait-il pas in­gé­rable? Si ce sont les 400 dé­pu­tés qui se mettent à agir ain­si, si! D’où l’im­por­tance de l’or­ga­ni­sa­tion du fu­tur groupe En Marche ! : qui vont être les ca­dors? Qui vont être les tau­liers ? Est-ce que ce­la va être te­nu d’une main de fer? En sa­chant que la main de fer ne pour­ra pas l’être à 100% sous peine de voir les dé­pu­tés re­nâ­cler ou se re­bel­ler. Ima­gi­nez qu’un dé­pu­té is­su de la so­cié­té ci­vile, qui s’est mis en congé sans solde, qui s’est, en quelque sorte, ar­ra­ché de sa vie ci­vile, se re­trouve dans une As­sem­blée na­tio­nale pour exer­cer un mé­tier qui n’a pas de rai­son d’être… il pour­rait y avoir une crise de spleen au bout de six mois! Je pense qu’Em­ma­nuel Ma­cron et son en­tou­rage sont conscients de ce­la. Qu’est-ce qui vous fait dire ça? Em­ma­nuel Ma­cron s’est nour­ri de la phi­lo­so­phie po­li­tique de Paul Ri­coeur, dont il a été l’as­sis­tant. C’est une phi­lo­so­phie « pro-dé­li­bé­ra­tion », da­van­tage fa­vo­rable à une dé­mo­cra­tie re­pré­sen­ta­tive, dé­li­bé­ra­tive, par­le­men­taire, qu’à une dé­mo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive et di­recte. C’est une phi­lo­so­phie qui in­tègre la contra­dic­tion de l’Autre avec un grand A. Avec 50% d’abs­ten­tion et des par­tis po­li­tiques sous-re­pré­sen­tés dans cette fu­ture As­sem­blée, n’est-il pas né­ces­saire de chan­ger de mode de scru­tin? C’est qua­si in­évi­table. La ré­forme à opé­rer, qui semble être la plus in­tel­li­gente et la plus sub­tile, est d’in­tro­duire une dose mo­dé­rée de scru­tin pro­por­tion­nel. De la sorte, les dif­fé­rentes op­po­si­tions se­raient re­pré­sen­tées par des groupes par­le­men­taires, et le dé­bat au­rait lieu, du moins son spec­tacle. Mais je pense qu’Em­ma­nuel Ma­cron se gardera bien d’al­ler trop loin dans la ré­forme. Pour­quoi? Parce que si vous al­lez trop loin dans la pro­por­tion­nelle, vous pou­vez très bien vous re­trou­ver avec une As­sem­blée na­tio­nale sans ma­jo­ri­té ab­so­lue. Ce n’est pas ce qu’ont vou­lu les élec­teurs ma­cro­nistes qui ont vo­té pour don­ner au vain­queur les moyens de gou­ver­ner. C’est ain­si que Ma­cron est pas­sé de 24% au pre­mier tour de la pré­si­den­tielle à 32% aux lé­gis­la­tives et peut-être 70% des sièges ! Au xxie siècle, beau­coup d’élec­teurs ne votent plus pour la fa­mille po­li­tique à la­quelle ils sont cen­sés ap­par­te­nir. Ils de­viennent soit des stra­tèges qui dé­cident de la force à don­ner au gou­ver­ne­ment soit des pro­tes­ta­taires. Fi­na­le­ment Em­ma­nuel Ma­cron ne ré­ha­bi­lite-t-il pas plei­ne­ment la Ve Ré­pu­blique? Pen­dant la cam­pagne pré­si­den­tielle, il s’était fait re­mar­quer parce qu’il était le seul, avec Fran­çois Fillon, à avoir mis de cô­té l’as­pect ins­ti­tu­tion­nel. Il a ten­té de le mas­quer en par­lant du nombre de dé­pu­tés et de la dose de pro­por­tion­nelle, mais en réa­li­té il s’est tou­jours bien gar­dé d’évo­quer quoi que ce soit qui au­rait pu pa­raître an­xio­gène, comme un chan­ge­ment de Cons­ti­tu­tion. C’est d’ailleurs un des points qui le dif­fé­ren­ciaient le plus de Mé­len­chon et d’Ha­mon. Eux étaient des can­di­dats de la VIe Ré­pu­blique, pas lui. Il a sanc­tua­ri­sé la Ve Ré­pu­blique dès le dé­part. En tant que pré­sident, il a adop­té un style ex­trê­me­ment tra­di­tion­nel. Fi­na­le­ment, dans un mo­ment où elle est vi­ve­ment at­ta­quée, il s’est qua­si­ment im­po­sé comme le ga­rant de la Ve ! On s’aper­çoit aus­si que la Ve Ré­pu­blique et son mode de scru­tin ma­jo­ri­taire n’em­pêchent pas le re­nou­vel­le­ment… Ab­so­lu­ment. Il y a un re­nou­vel­le­ment des fi­gures, des par­cours, des par­tis et en même temps la Cons­ti­tu­tion est com­plè­te­ment ren­for­cée par ce qui se passe. On est dans un se­cond âge de la Ve Ré­pu­blique. Tous ses ins­tru­ments sont uti­li­sés sans ta­bou par Em­ma­nuel Ma­cron. Ses pré­dé­ces­seurs de la gauche tra­di­tion­nelle, Mit­ter­rand ou Hol­lande, avaient une cer­taine re­te­nue dans l’usage de la Ve Ré­pu­blique. Ma­cron n’a pas ces in­hi­bi­tions. Il au­ra re­cours à des or­don­nances et, au be­soin, il uti­li­se­ra le 49.3. C’est une pé­riode to­ta­le­ment nou­velle qui s’an­nonce. (1) Po­li­to­logue fran­çais, di­rec­teur d’études à l’EHESS et pro­fes­seur à la New York Uni­ver­si­ty.

“MA­CRON S’EST QUA­SI IM­PO­SÉ COMME LE GA­RANT DE LA VE RÉ­PU­BLIQUE.” NI­CO­LAS ROUS­SEL­LIER

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