« Je laisse mon cer­veau au ves­tiaire »

Un es­sai sur les abat­toirs d’Oli­via Mo­kie­jews­ki

L'Obs - - SOMMAIRE - Par ANNE CRIGNON

Pour son achar­ne­ment à dé­non­cer le sort des pous­sins mâles broyés vi­vants ou le ga­zage des co­chons à l’is­sue d’une vie d’éle­vage mi­sé­rable, l’as­so­cia­tion L214 est par­fois vio­lem­ment dé­criée. Mais ce pro­cès en ou­trance ne dis­si­mule pas la gêne que cha­cun sent au fond de soi : une cer­taine bar­ba­rie se per­pé­tue dans les usines d’abat­tage, qui di­ra le contraire? La bous­sole éthique de cha­cun s’af­fole face au trai­te­ment ré­ser­vé aux ani­maux dits « de bou­che­rie » (mais oui : pour­quoi l’agneau et pas le cha­ton?). Or une fois re­fer­mé l’ou­vrage d’Oli­via Mo­kie­jews­ki sur « le Peuple des abat­toirs », c’est le coeur qui lâche, car­ré­ment.

Oli­via Mo­kie­jews­ki est jour­na­liste et do­cu­men­ta­riste. Pen­dant trois ans, elle a ren­con­tré des ou­vriers de la viande. Ils sont 50000 en France, em­ployés dans les 917 abat­toirs ré­par­tis sur le ter­ri­toire, « des grands, des pe­tits, des cor­rects, des abo­mi­nables », écrit-elle. Recueilli au­près de l’un de ces tra­vailleurs « in­vi­sibles » re­clus loin des villes et des re­gards, un aveu ré­sume un sen­ti­ment très par­ta­gé : « Tu fais comme tout le monde, tu laisses ton cer­veau au ves­tiaire et tu pries pour que le temps passe vite. » Ils ont été nom­breux à lui ra­con­ter ce que la rou­tine et la vo­lon­té de se mettre à l’abri des états d’âme pro­duisent d’in­dif­fé­rence vis-à-vis des ani­maux. L’es­prit se clive. La pièce de viande qui passe sur la chaîne est en­vi­sa­gée comme une ma­tière pre­mière, pas da­van­tage. « Au bou­lot, je ne me dis pas que je tra­vaille sur des ani­maux, je dis­so­cie com­plè­te­ment », lui a confié une ou­vrière. Une Ma­lienne ins­tal­lée dans les Côtes-d’Ar­mor avec ses en­fants ex­plique : « Il faut avoir le men­tal. Et l’odeur, elle est hor­rible. Je mets du par­fum sous mes na­rines. »

Leur pa­role sort ra­re­ment de cet es­pace so­cia­le­ment mar­gi­na­li­sé. Pour y avoir ac­cès, Oli­via Mo­kie­jews­ki est donc en­trée comme in­té­ri­maire dans un abat­toir aux portes d’une pe­tite ville, à la sai­son des bar­be­cues, quand la ca­dence aug­mente. Elle s’est le­vée la nuit pour em­bau­cher à 4 heures dans cet uni­vers sans fe­nêtre, tout en néons, alu­mi­nium et car­re­lage blanc. Elle ra­conte tout. Le tra­vail qui com­mence dans ce qu’on ap­pelle la « par­tie sale » de l’usine, là où la vache, le veau ou le mou­ton sont en­core en­tiers. L’ou­vrier 1 en­traîne l’ani­mal. Le­quel a peur, se cabre de­vant sa mort, crie. Un pe­tit couloir mé­tal­lique le prend en étau. L’ou­vrier 2 l’étour­dit (c’est le terme tech­nique) par élec­tro­nar­cose – une pince pla­cée sur les tempes de l’ani­mal. Un cou­rant élec­trique lui tra­verse le cer­veau et pro­voque des lé­sions ir­ré­ver­sibles. A ce stade, l’ani­mal est cen­sé être in­cons­cient mais tout va très vite (ren­ta­bi­li­té oblige). Lorsque l’ou­vrier ne po­si­tionne pas bien son ou­til, ce­lui-ci glisse sur le cou ou le mu­seau et il est alors pro­bable que cer­tains mam­mi­fères sont en­core conscients lorsque com­mence la mise à mort. « Dans le sys­tème d’éle­vage in­ten­sif, les ani­maux ont à peine le temps de vivre. Ont-ils le temps de mou­rir avant d’être dé­cou­pés ? » de­mande l’au­teur.

En­rou­ler la chaîne au­tour d’une patte afin que l’ani­mal soit pro­pul­sé en l’air et sus­pen­du est la tâche de l’ou­vrier 3. Ap­pe­lé pro­saï­que­ment « le tueur » dans toutes les usines d’abat­tage, l’ou­vrier 4 le saigne en lui tran­chant la gorge. Tout ani­mal doit être vi­dé de son sang pour être consom­mé et ce­la ne peut se faire que s’il est vi­vant (le coeur doit battre pour que le sang s’écoule). L’ob­ser­va­trice note que le tueur tranche les gorges à la chaîne « comme s’il ser­rait des bou­lons ». Oli­via Mo­kie­jews­ki consigne le tout. La ving­taine d’ou­vriers cos­tauds, leur blouse ma­cu­lée, l’odeur âcre des graisses et des dé­jec­tions, le va­carme des ma­chines, la di­vi­sion du tra­vail, la dé­coupe des vaches par mor­ceau – cha­cun sa par­tie. Le bo­vin qui ne doit pas pas­ser plus de 60 mi­nutes sur la table (la ren­ta­bi­li­té, en­core). Hommes et femmes en blanc tra­vaillent au coude à coude comme un bou­cher. La tri­pe­rie où sont trai­tés les boyaux ex­hale l’odeur la plus ir­res­pi­rable. Les têtes sont dans des bacs et les vis­cères sus­pen­dus à des cro­chets.

Des na­celles montent et des­cendent le long des car­casses. Oli­via Mo­kie­jews­ki est sur l’une d’elles. Sa tâche consiste à cou­per la patte ar­rière droite, en­core chaude, note-t-elle, de chaque mou­ton, au ni­veau du ge­nou, et à la je­ter dans un bac ; se concen­trer sur une par­tie per­met d’ou­blier le mam­mi­fère. Une autre fois, on la met­tra sur la chaîne, avec 209 agneaux « à faire » – c’est le jar­gon d’usage – ce jour-là. Une autre fois, elle se­ra un peu plus loin sur le ta­pis, « à la moelle épi­nière »… Son ré­cit fait pen­ser au do­cu­men­taire de Georges Fran­ju sur les abat­toirs de la Villette et de Vau­gi­rard en 1949, « le Sang des bêtes », et au livre d’Up­ton Sin­clair, « la Jungle » pu­blié en 1905 pour dé­crire le tay­lo­risme dans les usines de Chi­ca­go. Tout est si sem­blable. Face aux bêtes me­nées mé­ca­ni­que­ment à la mort, Up­ton Sin­clair se de­man­dait dé­jà com­ment il était pos­sible de « les pendre ain­si avec froid dé­ta­che­ment ».

On ne s’éton­ne­ra guère, dès lors, que l’abat­toir (on dit « slaugh­te­rhouse » en an­glais, la mai­son du mas­sacre) soit frap­pé par les ma­la­dies pro­fes­sion­nelles. Avec des in­jonc­tions à « faire », par exemple, 850 porcs par heure, soit 30 000 par se­maine, le corps

est usé par le stress, les gestes ré­pé­ti­tifs, la po­si­tion de­bout. Après des an­nées de su­ru­ti­li­sa­tion d’un muscle ou d’un ten­don, une lé­sion à l’épaule, au dos ou au poi­gnet pro­dui­ra comme des dé­charges élec­triques – par­fois à vie. Il y a beau­coup d’ac­ci­dents : am­pu­ta­tions, écra­se­ment des mains, coups de sa­bot, de corne, grif­fures pro­fondes, ec­zé­ma, der­mites, asthme, in­toxi­ca­tion aux gaz de pu­tré­fac­tion.

Oli­via Mo­kie­jews­ki a beau­coup par­lé avec « les Gad », à l’usine fi­nis­té­rienne de Lam­paul-Gui­mi­liau, lors de la fer­me­ture du site en 2014. Elle dé­crit leur sen­ti­ment d’être je­tés comme des riens, la cé­ré­mo­nie du der­nier jour sur l’air fa­meux « Pleu­rez, pleu­rez mes yeux » chan­té par la Cal­las – mais aus­si les di­vorces et les sept sui­cides. De plus en plus, les abat­toirs tournent avec des tâ­che­rons, ces tra­vailleurs in­dé­pen­dants re­cru­tés par des pres­ta­taires de ser­vices. Moins chers. Moins en­com­brants qu’un sa­la­rié en dé­pres­sion.

La bles­sure mo­rale est là aus­si dans les consciences meur­tries. Cer­tains ont quit­té le mé­tier et parlent, les dé­nis se dé­font. Ils sup­portent mal d’avoir par­ti­ci­pé à cette ma­chine de mort in­dus­trielle – que le phi­lo­sophe Pe­ter Sin­ger a mise en pa­ral­lèle avec les camps de concen­tra­tion. D’autres n’ont pas pu faire ce tra­vail. Un jour, ils ont ré­pon­du à une pe­tite an­nonce, en­fi­lé bottes, char­lotte, blouse et casque. Au bout d’une heure, ils ont de­man­dé à al­ler aux toi­lettes et on ne les a ja­mais re­vus. Mais pour ceux qui res­tent et se mi­thri­da­tisent, quels dé­gâts sur le psy­chisme? L’au­teur a iden­ti­fié une forme de honte so­ciale. Des ou­vriers qui disent « je tra­vaille “à l’usine” » plu­tôt qu’« à l’abat­toir » et n’en parlent ja­mais, pas même à leur femme.

Cette réa­li­té qui ras­semble chaque jour des mil­liers d’hommes et d’ani­maux dans un même tra­vel­ling in­sou­te­nable pour le com­mun des mor­tels, les in­dus­triels s’em­ploient à la faire ou­blier par un « pa­cka­ging » cham­pêtre et des nappes à car­reaux. Ce sub­ter­fuge mar­ke­ting ac­com­pagne le mou­ve­ment amor­cé au dé­but du xixe siècle pour es­ca­mo­ter l’in­dus­tria­li­sa­tion de la mise à mort des ani­maux.

Long­temps les bêtes furent tuées par les bou­chers en pleine rue. Le siècle des Lu­mières s’en of­fusque. En 1810, Na­po­léon ouvre des abat­toirs dans Pa­ris. Ils y res­te­ront jus­qu’à l’avè­ne­ment du ca­mion fri­go­ri­fique dans les an­nées 1950. Les usines sont alors dé­pla­cées à la cam­pagne, près des lieux d’éle­vage. Puis le pro­duc­ti­visme crée l’en­fer à grande échelle dans ces sys­tèmes clos. « On ne tue plus les ani­maux pour se nour­rir, on fa­brique de la viande. A quel mo­ment le sys­tème a-t-il dé­raillé? » in­ter­roge l’au­teur. Est-il ci­vi­li­sé de dé­lé­guer le sale bou­lot aux mêmes toute une vie ? D’éri­ger en norme la cruau­té et l’in­hu­ma­ni­té pour pro­duire trop et mal? Les ques­tions po­sées par Oli­via Mo­kie­jews­ki dans ce livre pro­fond sont es­sen­tielles. Ver­ti­gi­neuses aus­si.

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