Ci­né­ma

Jean-Pierre Ba­cri et Oli­vier Gour­met : « L’hu­mour, c’est sé­rieux »

L'Obs - - SOMMAIRE - Pro­pos re­cueillis par FRAN­ÇOIS FO­RES­TIER

En croque-morts de la mai­son de pompes fu­nèbres Zweck, dé­pas­sés par les évé­ne­ments, ils sont im­payables. Dans « Grand Froid », Jean-Pierre Ba­cri et Oli­vier Gour­met cherchent à se dé­bar­ras­ser d’un ca­davre sa­cré­ment en­com­brant, sur des routes en­nei­gées, au mi­lieu de nulle part. La fa­mille du dé­funt – un peu louche – est dans une voi­ture ; les em­ployés de la so­cié­té fu­né­raire (Ba­cri et Ar­thur Du­pont) sont dans une autre, et, évi­dem­ment, tout le monde s’égare. Chaque dé­par­te­men­tale mène à un car­re­four bi­zarre, chaque pan­neau sème la zi­za­nie. Ba­cri, dans le four­gon mor­tuaire, se dé­mène pour trou­ver le ca­veau ; Gour­met (alias Ed­mond Zweck), au bu­reau, se fait des che­veux (tan­dis que Ba­cri les perd : sa mou­moute s’en­vole) pour sau­ver l’en­tre­prise.

Pre­mier film de Gé­rard Pau­ton­nier, la sa­ga des ha­bi­tués du ci­me­tière est sa­vou­reuse : hu­mour pince-

sans-rire, dé­ra­pages ab­surdes, un brin de fo­lie et une conclu­sion ab­so­lu­ment in­at­ten­due, digne d’Al­fred Jar­ry. Dans ce monde drôle et si­nistre (le film a été tour­né en Po­logne, en plein hi­ver), les deux ac­teurs, vê­tus de noir, jouent les tra­giques dans des si­tua­tions co­miques. Ba­cri, com­plice ha­bi­tuel d’Agnès Jaoui (« Cui­sine et dé­pen­dances », « le Goût des autres »), râle (c’est son em­ploi, râ­leur), et Gour­met (« l’Exer­cice de l’Etat », « Cho­co­lat ») dé­plore (c’est sa fonc­tion, dé­plo­reur). Drôles de zigues, tout de même. Vous êtes tous les deux des ac­teurs ex­cep­tion­nels, donc… Oli­vier Gour­met J’aime pas quand ça dé­marre comme ça, une in­ter­view. Jean-Pierre Ba­cri Non, ar­rête. C’est sym­pa. Vous avez un point com­mun : dans l’hu­mour, vous jouez avec gra­vi­té. O. G. Sur quatre-vingts films, j’ai joué soixante-dix-sept drames et trois co­mé­dies. Du coup, quand on m’en pro­pose une, je reste dra­ma­tique. L’ha­bi­tude, sans doute. J.-P. B. Tout est dans le contraste. Rien de pire que les gars qui rient de leurs propres blagues, non? L’hu­mour, c’est sé­rieux. Vous avez tous les deux une car­rière im­pres­sion­nante, mais vous avez ap­pris votre mé­tier dans des écoles de théâtre… O. G. Je suis pas­sé par le Cours Florent, mais ra­pide. En 1986, je vou­lais al­ler chez Ché­reau, aux Aman­diers. En fait, ve­nant des Ar­dennes, je cher­chais un ap­par­te­ment à Pa­ris, et pour ça il fal­lait une carte d’étu­diant. Je me suis ins­crit, j’ai eu une chambre à la Ci­té U. Pur in­té­rêt ma­té­riel. J.-P. B. Moi, c’était le Cours Si­mon, puis le Cours Pé­ri­mo­ny. Ça m’a ap­pris à dire un texte, à af­fron­ter le trac, à mon­ter sur une scène. Mais c’est un mé­tier qu’on ap­prend sur le tas, faut dire. Vous avez eu des dé­buts dif­fi­ciles? O. G. Un jour, il y a vingt ans, pour plai­san­ter, j’ai dit à un jour­na­liste du « Nou­vel Obs » que j’avais dé­bu­té comme ac­teur por­no et qu’on me nom­mait « le San­glier ar­den­nais ». Il l’a im­pri­mé. Je me suis va­che­ment fait en­gueu­ler par mon père. Tu parles de dé­buts… J.-P. B. Avant de faire « Cui­sine et dé­pen­dances » avec Agnès Jaoui, donc avant d’avoir de l’argent, j’ai tra­vaillé pour sur­vivre. J’en avais rien à foutre, il y avait un rôle à jouer, je jouais. Anes­thé­siste, bar­man, ins­pec­teur… O. G. A mes dé­buts, j’avais de tout pe­tits rôles. Main­te­nant, ça va mieux. Je tourne beau­coup, c’est vrai, mais parce qu’il y a un peu de tout dans le pa­nier : des pre­miers rôles, des pa­nouilles, des silhouettes, ça s’en­chaîne. Quand je reste à rien faire, je pa­nique. J.-P. B. De­puis que j’ai des ronds, je suis plus sé­lec­tif. J’adore écrire. Le mé­tier d’ac­teur a chan­gé, au cours des ans? O. G. Ce qui a chan­gé, c’est la place de la té­lé dans le fi­nan­ce­ment des films. Il faut que ça soit ven­deur à 21 heures. J.-P. B. C’est ça, le pire. Quand on vous dit : « Votre film n’a pas fait d’au­dience sur la chaîne. » Va te faire voir, avec ton au­dience sur la chaîne. J’ai fait un mil­lion d’en­trées en salles! O. G. Sur un film d’au­teur, ils n’in­ter­viennent pas trop. Mais dès qu’il y a de l’argent… J.-P. B. … Ils pié­tinent les plates-bandes. Voi­là. Là, nous ve­nons de fi­nir un scé­na­rio, avec Agnès Jaoui, eh bien, pour fi­nan­cer le film, ça a été dur. Au­tre­fois, vu le suc­cès de « Cui­sine et dé­pen­dances », c’était fa­cile. Main­te­nant, il faut se battre. O. G. Du coup, les Fran­çais viennent tour­ner chez nous, en Bel­gique. On a le sys­tème du Tax Shel­ter qui est bien. J.-P. B. C’est ce qui s’est pas­sé avec « Grand Froid », fi­nan­cé en par­tie par les Belges. Vous êtes tous deux is­sus de mi­lieux très mo­destes… O. G. Mon père était mar­chand de bes­tiaux, comme son père et son grand-père. Et mon frère a re­pris la ferme. Nor­ma­le­ment, j’au­rais dû le faire : je suis l’aî­né. Mais la vie a pris un autre che­min. Mes pa­rents m’ont ins­crit en cours de la­tin-grec, j’ai ren­con­tré un prof de fran­çais qui m’a fait faire mes pre­miers pas, je me suis ren­du compte que j’avais un pe­tit ta­lent pour faire rire mes ca­ma­rades de classe, et j’ai com­men­cé par par­ti­ci­per à des concours de poé­sie. C’était lu­dique. Ça le reste, d’ailleurs. C’est du jeu, dans tous les sens du terme. J.-P. B. En Al­gé­rie, mon père était fac­teur. Je fai­sais des tour­nées avec lui. A 14 ans, je suis de­ve­nu té­lé­gra­phiste, pis­ton­né par mon pa­ter­nel. Il dis­tri­buait les

lettres, moi, j’en ai en­le­vé une, le f, et il res­tait le mot « ac­teur »… Mais quand je suis ar­ri­vé en mé­tro­pole, je sa­vais pas ce que je vou­lais faire. Je suis de­ve­nu pla­ceur à l’Olym­pia, j’ai fait de la pu­bli­ci­té, et fi­na­le­ment le des­tin m’a pous­sé. L’un vient du Nord, l’autre du Sud. Bonne com­bi­nai­son, non? J.-P. B. Tous les deux, nous ve­nons d’une co­lo­nie fran­çaise, oui. O. G. Je pro­teste. J.-P. B. Pro­teste, pro­teste, vas-y. Vous avez des ad­mi­ra­tions? J.-P. B. Moi, j’ad­mire Louis Jou­vet. Ce qui m’épate, chez ce mec, c’est qu’il a une fa­çon très per­son­nelle de jouer, pas na­tu­ra­liste du tout, et il a une telle per­son­na­li­té qu’il m’em­mène chaque fois. Je crois tou­jours à ses per­son­nages. Il y a une vé­ri­té, chez lui. O. G. Je n’ai pas d’ad­mi­ra­tions, je ne suis pas ama­teur de culte, je n’ai ja­mais eu de pos­ter de qui que ce soit dans ma chambre, chan­teur, groupe ou star. Des in­fluences, oui. Ro­bert De Ni­ro, par exemple. Ou Jack Ni­chol­son. Ils viennent de l’Ac­tors Stu­dio, c’est une fa­çon de tra­vailler qui peut me­ner au cabotinage, OK. Ni­chol­son, ça lui ar­rive de ca­bo­ti­ner, et alors? C’est bien quand même. Il reste cré­dible. Il est vrai. Vous êtes tous deux à l’op­po­sé de l’Ac­tors Stu­dio, dans l’exer­cice de votre mé­tier. O. G. Je veux tou­jours jouer en des­sous du per­son­nage, m’ef­fa­cer der­rière lui. Etre le plus sobre pos­sible. Je m’abrite der­rière le rôle. J.-P. B. Ce que je re­cherche, c’est un jeu qui soit na­tu­ra­liste. Donc exac­te­ment le contraire de Jou­vet. Ce qui ne m’em­pêche pas d’être ad­mi­ra­tif. Chaque fois que je re­vois « En­trée des ar­tistes » ou « Quai des Or­fèvres », je suis scié. Quelle a été votre ré­ac­tion en re­ce­vant le scé­na­rio de « Grand Froid » ? J.-P. B. Bluffé par la sin­gu­la­ri­té de l’écri­ture. Tous les per­son­nages sont ori­gi­naux, et ce n’est ja­mais forcé. L’ami­tié de l’em­ployé et du pa­tron des pompes fu­nèbres, on y croit. A leur dé­sar­roi aus­si… Même les per­son­nages se­con­daires sont justes, que ce soit le pa­tron de bis­trot ou la vieille dame dans la rue. O. G. J’ai ai­mé le cô­té bur­lesque et ab­surde. Il y a une vraie hu­ma­ni­té là-de­dans. A la lec­ture, ça m’a fait rire. Et ça ne res­semble à au­cun autre film. Vous avez joué dans des na­nars? O. G. Peut-être, je ne sais pas. Tant que c’est pas pré­ten­tieux, je veux bien me cas­ser la gueule. J.-P. B. J’ai ja­mais joué dans un film dont j’aie honte. Ça me manque peut-être… Quel a été le point tour­nant de votre car­rière? O. G. Pour moi, c’est ma ren­contre avec les Dar­denne. J’ai joué dans « la Pro­messe », « Ro­set­ta », « le Fils », tout ça… C’est dans ces films-là que les spec­ta­teurs ont com­men­cé à me re­con­naître. J.-P. B. « Cui­sine et dé­pen­dances », en 1993. Puis il y a eu les films d’Alain Res­nais, comme « On connaît la chan­son »… Y a-t-il un rôle dont vous rê­vez? O. G. J’ai­me­rais jouer un rôle de femme. J.-P. B. C’est vrai, ça, Oli­vier ? O. G. Oui. Sans que mon nom ap­pa­raisse. J.-P. B. Et qu’on se dise : elle est pas mal, celle-là ? Ce­la dit, j’ai joué une femme, moi ! Dans « le Grand Car­na­val », en 1983. On fai­sait un nu­mé­ro de danse avec Gé­rard Dar­mon ! Un rôle de com­po­si­tion, je te dis pas ! L’un et l’autre, vous avez fait du théâtre, et on ne vous voit plus que ra­re­ment sur les planches. Pour­quoi ? O. G. Je suis pa­res­seux. Le ci­né­ma, c’est plus fa­cile. Le théâtre, faut ap­prendre du texte, ré­pé­ter, ça dure, ça dure. Et le ci­né­ma, c’est plus mar­rant : là, pour le nou­veau film de Pierre Schoel­ler, le réa­li­sa­teur de « l’Exer­cice de l’Etat », je suis en train d’ap­prendre le mé­tier de souf­fleur de verre. L’ac­tion se passe sous la Ré­vo­lu­tion, tout est vu du cô­té du peuple. Les gestes de l’ar­ti­san du verre, c’est pas­sion­nant. Faut faire comme ça… (Il souffle dans sa main en cor­net.) Puis comme ça… (Il tourne le poi­gnet.) Puis… J.-P. B. Bon, bon. Quand on me de­mande pour­quoi je fais du théâtre une fois tous les dix ans, je dis pa­reil : je suis pa­res­seux. Le théâtre, c’est un mé­tier. Le ci­né­ma, c’est pas du tra­vail. Sauf si on est le San­glier ar­den­nais, évi­dem­ment. O. G. Mer­ci de me le rap­pe­ler, Jean-Pierre.

Jean-Pierre Ba­cri et Oli­vier Gour­met dans le pa­tio de l’Hô­tel de l’Ab­baye, à Pa­ris.

Gour­met, Ar­thur Du­pont et Ba­cri dans une scène de « Grand Froid », tour­né en Po­logne.

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