Décryptage

La croi­sière gra­phique de Louis Vuit­ton

L'Obs - - SOMMAIRE - Par ELVIRE EMPTAZ

Il faut rou­ler une pe­tite heure en par­tant de Kyo­to. Sur­git alors, ni­ché entre les mon­tagnes de Shi­ga, le mu­sée Mi­ho, édi­fice de mé­tal et de verre en par­tie en­ter­ré. Ache­vé en 1997, il est l’oeuvre de Ieoh Ming Pei, à qui l’on doit la py­ra­mide du Louvre. C’est ici que Louis Vuit­ton a pré­sen­té, il y a trois se­maines, sa col­lec­tion croi­sière. Les lignes du long pont sur le­quel les man­ne­quins dé­fi­laient ap­pa­rais­saient sur les sacs, les arbres du parc na­tu­rel étaient bro­dés sur des robes et on re­trou­vait la géo­mé­trie des marches sur des blou­sons bi­kers. Ni­co­las Ghes­quière, di­rec­teur ar­tis­tique de la mai­son, nous confie avoir tou­jours été très at­ti­ré par l’ar­chi­tec­ture : « J’aime no­tam­ment le tra­vail de Fu­ji­mo­to, un vi­sion­naire qui réa­lise des construc­tions in­croyables à tra­vers le monde, in­té­grant les en­jeux éco­lo­giques. Je re­cherche avant tout un lieu qui m’ins­pire. Après le dé­sert et Palm Springs, la mer et Rio, je sou­hai­tais faire dé­cou­vrir un autre pay­sage : une im­mer­sion dans un océan de ver­dure. »

Ce n’est ef­fec­ti­ve­ment pas la pre­mière fois que le créa­teur pense son dé­fi­lé de ma­nière aus­si im­mer­sive. En mai 2015, sa col­lec­tion croi­sière était pré­sen­tée dans la villa de John Laut­ner à Palm Springs, en Ca­li­for­nie. Les ma­té­riaux du cé­lèbre bâ­ti­ment six­ties se re­flé­taient alors sur les sièges faits de cubes de verre, bé­ton et acier. Et ses courbes de­ve­naient les cou­tures des te­nues pré­sen­tées.

L’an­née sui­vante, c’est au Bré­sil, dans le su­blime mu­sée d’Art contem­po­rain de Ni­terói de l’ar­chi­tecte Os­car Nie­meyer, que l’on dé­cou­vrait des créa­tions fai­sant écho à la forme de co­quillage du lieu. L’ar­chi­tecte

Fé­lix Millo­ry aime ces al­lers-re­tours entre mode et ar­chi­tec­ture. « Il y a des si­mi­li­tudes dans la phase de construc­tion du vê­te­ment ou du buil­ding. Le vo­ca­bu­laire est aus­si le même dans les deux dis­ci­plines. Le dé­fi­lé croi­sière 2017 de Vuit­ton est in­té­res­sant car plein de cor­res­pon­dances. Il joue sur la ques­tion de l’échelle, qui est au ni­veau des cen­ti­mètres dans l’ha­bit et se compte en mètres en ar­chi, voire en ki­lo­mètres dans le cas du mu­sée Mi­ho qui com­prend un long tun­nel! »

Cette os­mose par­ti­cu­lière existe dans le tra­vail d’ autres créa­teurs, comme Aless an dro Mi­chele qui o re un re­nou­veau à Guc­ci, Hus­sein Cha­layan et ses créa­tions de meubles, ou chez l’in­dé­pen­dante et ex­cen­trique Iris Van Her­pen. Mais chez Vuit­ton, les liens sont d’une lisibilité in­édite. Un vé­ri­table mi­roir. « Ghes­quière des­sine des pro­po­si­tions très poin­tues, avec des ré­fé­rences et un rap­port pré­cis à la construc­tion, à la ma­tière. Le lien au lieu est cal­cu­lé pour mettre en va­leur tout ce­la. Il a tou­jours eu une ap­proche un peu fu­tu­riste, qui se voit dans le choix d’en­droits qui évoquent la science-fic­tion », ana­lyse l’his­to­rien de la mode Jean-De­nis Fra­noux.

Il est vrai que le créa­teur est très sen­sible au bru­ta­lisme, mou­ve­ment ar­chi­tec­tu­ral des an­nées 1950, axé sur la net­te­té des formes, l’uti­li­sa­tion du bé­ton brut, du verre et la mise en avant de la struc­ture ha­bi­tuel­le­ment ca­chée du bâ­ti­ment. « Ce qui me sé­duit, c’est la pu­re­té. Il y a une forme de ra­di­ca­li­té et d’uni­té des tex­tures que j’ap­pré­cie », pré­cise-t-il. On trouve aus­si ces ré­fé­rences aux construc­tions bru­ta­listes comme la Ci­té ra­dieuse de Le Cor­bu­sier, à Mar­seille, dans les créa­tions du la­bel Ve­te­ments, chez Pra­da ou Rick Owens. Ni­co­las Ghes­quière a pous­sé le concept jus­qu’à pré­sen­ter ses ré­fé­rences de­si­gn dans les construc­tions qui l’ins­pirent. « A l’heure où la mode est de­ve­nue la lo­co­mo­tive de la culture de masse, ce­la per­met de re­mettre un coup de pro­jec­teur sur l’ar­chi­tec­ture que tout le monde ne connaît pas », se ré­jouit Fé­lix Millo­ry.

De­puis le dé­but, nous ne par­lons que des col­lec­tions croi­sières et non des dé­fi­lés « clas­siques » de la marque. Car c’est lors de ce mo­ment par­ti­cu­lier que la sym­biose est la plus pro­bante. Les col­lec­tions au­tomne-hi­ver et prin­temps-été des fa­shion weeks, Vuit­ton les pré­sente dans des lieux sans lien di­rect avec les ha­bits. Ni­co­las Ghes­quière jus­ti­fie ce choix : « La croi­sière est sy­no­nyme de voyage et de mou­ve­ment. Un voyage ar­chi­tec­tu­ral propre à la mai­son Louis Vuit­ton. Nous nous trans­por­tons dans un rap­port entre la na­ture, une géo­gra­phie, une ar­chi­tec­ture et la vi­sion d’un grand ar­chi­tecte, comme c’était le cas avec John Laut­ner et Os­car Nie­meyer. » Voi­là pour la vi­sion ar­tis­tique.

Il y a aus­si un pan plus prag­ma­tique qu’il convient d’ex­pli­quer. Avec toutes les mo­di­fi­ca­tions des ca­len­driers de ventes et de pré­sen­ta­tions, les col­lec­tions croi­sières, au­tre­fois les lignes les plus com­mer­ciales, ont mué de­puis quelques an­nées. « Ce­la a com­men­cé en 2004 quand le dé­fi­lé des Mé­tiers d’Art de Cha­nel a été pré­sen­té pour la pre­mière fois non plus rue Cam­bon mais à To­kyo, nous ex­plique Jean-De­nis Fra­noux. Cette idée de lieux in­so­lites s’est ré­pan­due par­mi les grandes mai­sons du luxe. Il y a eu un dé­pla­ce­ment in­té­res­sant so­cio­lo­gi­que­ment. La “croi­sère” est de­ve­nue de plus en plus vi­suelle, mé­dia­tique. » Ce­la donne lieu à des shows à la fois com­plexes, puisque les créa­tions semblent en­core plus tra­vaillées qu’à d’autres mo­ments, et évi­dents.

Ins­tal­lés dans un cadre puis­sant, les vê­te­ments prennent une am­pleur sans pré­cé­dent. « Je pense que ce qui est im­por­tant, c’est la connexion entre la femme qui évo­lue avec ses te­nues et l’en­vi­ron­ne­ment dans le­quel elle est en contraste, ou avec le­quel elle ins­taure un rap­port un peu or­ga­nique. A ce mo­ment pré­cis, il y a une ho­mo­gé­néi­té, quelque chose qui existe, qui n’ap­par­tient qu’à ce temps-là. C’est ce que je re­cherche : quand je crée des vê­te­ments, j’ai en­vie de les mettre en contexte », sou­ligne Ni­co­las Ghes­quière.

De­puis trois sai­sons, il s’at­tache donc à o rir des ins­tants fu­gaces mais in­tenses. Dans une époque où la concen­tra­tion se ré­duit comme peau de cha­grin, il pré­pare pen­dant des mois des évé­ne­ments spec­ta­cu­laires, uni­que­ment ré­ser­vés à l’élite de la mode, jour­na­listes, in­fluen­ceurs et ache­teurs les plus im­por­tants, mais ex­trê­me­ment re­layés mé­dia­ti­que­ment, ce qui jus­ti­fie un tel in­ves­tis­se­ment… Quelques mi­nutes pré­cises, fortes, pen­dant les­quelles on plonge dans son in­cons­cient, dans son uni­vers, ses dé­si­rs. Et Jean-De­nis Fra­noux de conclure, amu­sé : « Il y a une forme de sur­en­chère dans la somp­tuo­si­té des en­droits choi­sis. Bien­tôt, les col­lec­tions croi­sières se­ront pré­sen­tées sur la Lune ! »

CETTE AN­NÉE, LA COL­LEC­TION CROI­SIÈRE A ÉTÉ PRÉ­SEN­TÉE DANS LE CADRE DU PRES­TI­GIEUX MU­SÉE MI­HO, PRÈS DE KYO­TO.

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