San­té

Les femmes sont-elles moins bien soi­gnées ?

L'Obs - - SOMMAIRE -

C’est une fa­çon de soi­gner en­core ra­ris­sime dans les hô­pi­taux fran­çais. Un par­cours de soins car­diaques ex­clu­si­ve­ment ré­ser­vé… aux femmes. Dans ce ser­vice du CHRU de Lille, bap­ti­sé « Coeu­rar­tères-femmes », les car­dio­logues oeuvrent avec les gy­né­co­logues et le mé­de­cin trai­tant des pa­tientes pour tra­quer le moindre es­souf­fle­ment et faire les exa­mens les plus adap­tés. Coïn­ci­dence ? C’est « une » car­dio­logue, Claire Mou­nier-Ve­hier, pré­si­dente de la Fé­dé­ra­tion fran­çaise de Car­dio­lo­gie (FFC), qui a mis sur pied ce ser­vice ré­vo­lu­tion­naire. «En France, une femme sur trois meurt d’une ma­la­die car­dio-vas­cu­laire. Ces ma­la­dies sont de­ve­nues la pre­mière cause de dé­cès chez elles, de­vant le cancer du sein, ex­plique-t-elle. Mais beau­coup de mé­de­cins, mieux for­més à la car­dio mas­cu­line, croient tou­jours qu’elles touchent es­sen­tiel­le­ment les hommes et ignorent que les signes avant­cou­reurs di­vergent se­lon le sexe. Ré­sul­tat: elles sont prises en charge plus tar­di­ve­ment et dé­cèdent dans 55% des cas contre 43% pour les hommes. Ça ne peut pas conti­nuer!»

Les femmes se­raient-elles moins bien soi­gnées que les hommes? Long­temps, cette ques­tion a été sau­gre­nue. Au­jourd’hui, la com­mu­nau­té scien­ti­fique s’en em­pare. Car la re­cherche –quand elle existe– le me­sure un peu plus chaque jour: ques­tion san­té, les di­ver­gences hommes-femmes sont lé­gion. Pré­dis­po­si­tions, symp­tômes, mé­ca­nismes d’ins­tal­la­tion de la ma­la­die… Les deux sexes ne tombent pas tou­jours ma­lades de la même fa­çon et ne doivent pas for­cé­ment être soi­gnés à l’iden­tique. Ain­si, en ma­tière de pré­dis­po­si­tion, « cer­taines ma­la­dies au­to-im­munes touchent cin­quante fois plus les femmes que les hommes, dé­taille l’es­sayiste Peg­gy Sastre, au­teur du livre “le Sexe des ma­la­dies” (éd. Favre). In­ver­se­ment, l’asthme et l’au­tisme frappent da­van­tage les gar­çons et, à l’âge adulte, les tu­meurs au cer­veau af­fectent qua­si­ment quatre fois plus les hommes». Cô­té signes avant­cou­reurs, en cas d’in­farc­tus par exemple, «les femmes n’ont pas tou­jours mal dans la poi­trine comme les hommes, ni la fa­meuse dou­leur au bras gauche. Elles souffrent plu­tôt d’une in­tense fa­tigue et d’es­souf­fle­ments», pré­cise Claire Mou­nier-Ve­hier.

Des études cli­niques, en­core trop rares, ont aus­si mon­tré des ré­ac­tions sexuées aux mé­di­ca­ments. C’est le cas du Stil­nox, l’un des som­ni­fères les plus consom­més au monde. En jan­vier, la Food and Drug Ad­mi­nis­tra­tion (FDA) amé­ri­caine a aler­té sur ses ac­tions re­tar­dées se­lon le sexe. A dose

égale, les femmes sont trois fois plus nom­breuses que les hommes à som­no­ler huit heures après la prise, leur or­ga­nisme éli­mi­nant le mé­di­ca­ment plus len­te­ment. Ce qui aug­mente, chez elles, le risque d’ac­ci­dents de vi­gi­lance. De ma­nière gé­né­rale, les femmes sont une fois et de­mie à deux fois plus vic­times d’ac­ci­dents liés aux ef­fets se­con­daires des mé­di­ca­ments (1).

Pour­quoi toutes ces dif­fé­rences? Pour com­prendre, il faut re­mon­ter aux ori­gines. « Dès la concep­tion, avec une paire dif­fé­rente de chro­mo­somes sexuels – XY pour le gar­çon et XX pour la fille–, 30% des gènes des hommes et des femmes ne sont pas ac­tifs de la même ma­nière, ex­plique Clau­dine Ju­nien, gé­né­ti­cienne et cher­cheuse à l’Ins­ti­tut na­tio­nal de la Re­cherche agro­no­mique. Ces dif­fé­rences liées au sexe existent dans toutes nos cel­lules –celles du foie, du cer­veau ou des or­ganes re­pro­duc­teurs.» A leur tour, elles en en­gendrent beau­coup d’autres. «Elles pro­voquent des dif­fé­rences ana­to­miques au ni­veau du coeur, des vais­seaux san­guins, du cer­veau, mais aus­si du sys­tème di­ges­tif et im­mu­ni­taire. Les femmes, par exemple, ont des ar­tères co­ro­naires plus pe­tites, et les hommes, eux, bé­né­fi­cient, grâce à leur chro­mo­so­meY, d’un mé­ca­nisme les pro­té­geant da­van­tage des ma­la­dies au­to-im­munes. » Le hic, c’est que la re­cherche, bien sou­vent, ne prend pas en compte le sexe. Une étude de 2010 dans la re­vue «Na­ture» a mon­tré que la pa­ri­té en re­cherche bio­mé­di­cale n’est tou­jours pas at­teinte. «Seules 30% des études cli­niques re­pré­sentent les femmes et en­vi­ron 80% des études chez l’ani­mal ne portent que sur des mâles», confirme Peg­gy Sastre (2). Eh oui, sa­chez-le, le ma­chisme sé­vit dès la paillasse… «Les dif­fé­rences bio­lo­giques entre les sexes res­tent sous-es­ti­mées dans la re­cherche et la mé­de­cine, ren­ché­rit Clau­dine Ju­nien. La mé­de­cine ap­pli­quée aux femmes est donc beau­coup moins ba­sée sur l’évi­dence scien­ti­fique que celle ap­pli­quée aux hommes.»

Pas de mal­veillance der­rière ce dés­équi­libre, plu­tôt les si­rènes de la fa­ci­li­té. Car in­clure des femmes, c’est de­voir prendre en compte leurs fluc­tua­tions hor­mo­nales. «Ce­la com­plique le pro­ces­sus, re­con­naît le pro­fes­seur An­toine Ma­gnan, pré­sident du Co­mi­té na­tio­nal de Co­or­di­na­tion de la Re­cherche. Elles doivent par ailleurs s’en­ga­ger à ne pas tom­ber en­ceintes pen­dant l’étude cli­nique pour ne pas mettre en dan­ger le foe­tus, ce qui en dé­cou­rage plus d’une. » Peg­gy Sastre elle-même n’hé­site pas à poin­ter leur part de res­pon­sa­bi­li­té dans leur sous-re­pré­sen­ta­tion: «Elles sont plus sou­vent in­fluen­cées dans leur dé­ci­sion par leur en­vi­ron­ne­ment fa­mi­lial, et peut-être moins en­clines à prendre le risque de ce genre d’ex­pé­riences.» Mais se­lon le pro­fes­seur Ma­gnan, «le vrai pro­blème ré­side plu­tôt dans le fait que, même lorsque des femmes sont in­cluses, il n’y a pas for­cé­ment d’ana­lyse pré­cise des ef­fets se­con­daires par sexe –on part du prin­cipe qu’ils se­ront les mêmes pour tout le monde…»

Heur­tée par cette «in­jus­tice thé­ra­peu­tique», Clau­dine Ju­nien or­ga­ni­sait, il y a un an, à l’Aca­dé­mie de Mé­de­cine, une confé­rence sur «le Corps, ce grand ou­blié de la pa­ri­té ». « Il est temps que l’on s’in­té­resse à toutes les dif­fé­rences liées au sexe ! Au mieux, on prend en compte la dif­fé­rence hor­mo­nale, et en­core… » Dans ce do­maine, la re­cherche tient de nou­velles pistes. Cher­cheur en gas­tro-en­té­ro­lo­gie à l’In­ra de Tou­louse, Eric Hou­deau ex­plore l’in­fluence des hor­mones sur les ma­la­dies in­tes­ti­nales. « On sait dé­sor­mais que les oes­tro­gènes jouent un rôle dans la pré­dis­po­si­tion à en dé­ve­lop­per cer­taines, ou pas, ex­plique-t-il. L’épi­dé­mio­lo­gie a mon­tré que si seule­ment une femme pour trois hommes a des ul­cères gas­tro-duo­dé­naux, c’est parce que les oes­tro­gènes, en pro­dui­sant du bi­car­bo­nate de soude dans l’in­tes­tin grêle, la pro­tègent da­van­tage. Dans le cas du syn­drome du cô­lon ir­ri­table, c’est aus­si pour des rai­sons hor­mo­nales que les femmes res­sentent plus la dou­leur que les hommes. Ce qui fait croire, à tort, qu’elles sont plus frap­pées par cette ma­la­die ou plus douillettes.»

Toutes ces connais­sances, mal­heu­reu­se­ment, ir­riguent en­core peu la pra­tique. «De plus en plus, les gas­tro-en­té­ro­logues re­con­naissent le rôle des hor­mones, mais ils en tiennent peu compte dans les trai­te­ments», re­grette le cher­cheur. Même constat de Claire Mou­nier-Ve­hier : « A part les gy­né­co­logues, peu de mé­de­cins s’in­té­ressent à ces consi­dé­ra­tions qui ne sont pas as­sez en­sei­gnées à la fac. Sou­vent ils savent que le risque car­diaque aug­mente chez la femme après la mé­no­pause, quand baisse son taux d’oes­tro­gènes. Mais ils ignorent ou né­gligent qu’il aug­mente aus­si au tout dé­but du cycle, par exemple, quand ce taux est très bas.»

A l’étran­ger, des pays font fi­gure de pion­niers. Aux Etats-Unis, les Na­tio­nal Ins­ti­tutes of Health (ins­ti­tuts qui s’oc­cupent de la re­cherche mé­di­cale et bio­mé­di­cale) n’al­louent plus, de­puis 2014, de fi­nan­ce­ment aux études qui n’in­cluent pas les deux sexes, chez l’homme ou l’ani­mal. Et des mé­di­ca­ments sexués ont fait leur ap­pa­ri­tion, comme le fa­meux Stil­nox qui s’y vend dé­sor­mais en deux boîtes, la rose à 5 mg pour les femmes, la bleue à 10 mg pour les hommes. «Cette mo­di­fi­ca­tion de po­so­lo­gie a sus­ci­té l’ire de plu­sieurs as­so­cia­tions fé­mi­nistes, pour les­quelles cette dif­fé­ren­cia­tion était sexiste», pré­cise Peg­gy Sastre. Même évo­lu­tion en Suisse où, de­puis 2008, toutes les études doivent in­té­grer des co­bayes mâles et fe­melles. «Si ce n’est pas le cas, il faut jus­ti­fier pour­quoi », ra­conte An­toi­nette Pe­chère-Bert­schi, pro­fes­seur des Hô­pi­taux uni­ver­si­taires de Genève. A Ber­lin, c’est un Ins­ti­tut du Genre en Mé­de­cine qui a vu le jour, à l’hô­pi­tal uni­ver­si­taire de la Cha­ri­té, dès 2003. Sa fon­da­trice, la car­dio­logue Ve­ra Re­gitz-Za­gro­sek, y pro­meut une mé­de­cine soi­gnant dif­fé­rem­ment les deux sexes. Grâce à cet ins­ti­tut, les études de mé­de­cine, en Al­le­magne, ont in­té­gré cette di­men­sion.

Chez nous, un an après la confé­rence à l’Aca­dé­mie de Mé­de­cine, et mal­gré la cu­rio­si­té qu’elle a sus­ci­tée, les mentalités peinent à évo­luer. «Des col­lègues me ques­tionnent en­core sur l’in­té­rêt d’une mé­de­cine dif­fé­ren­ciée, dé­plore Claire Mou­nier-Ve­hier. Et une consoeur, à Pa­ris, n’ar­rive pas à mettre sur pied un par­cours comme le nôtre.» Pour Peg­gy Sastre, «la France est peut-être lé­sée par son ré­pu­bli­ca­nisme. On se mé­fie tou­jours, ici, des dif­fé­rences vues comme une pente glis­sante vers les dis­cri­mi­na­tions. Il ne faut pas sous-es­ti­mer, non plus, l’in­fluence d’un cer­tain fé­mi­nisme voyant dans la bio­lo­gie une sorte de bras ar­mé du sexisme ». Ce n’est pour­tant pas «en niant les dif­fé­rences hommes-femmes qu’on par­vien­dra à l’éga­li­té de trai­te­ment», es­time Clau­dine Ju­nien. Pour sa part, la Fé­dé­ra­tion de Car­dio­lo­gie s’em­ploie à les faire connaître, no­tam­ment avec un spot d’in­for­ma­tion ac­tuel­le­ment dif­fu­sé dans les salles de ci­né. Et dans les faits, la de­mande existe. Au CHRU de Lille, le ser­vice «Coeur-ar­tères-femmes» ne désem­plit pas.

“EN CAS D’IN­FARC­TUS, LES FEMMES N’ONT PAS FOR­CÉ­MENT DE DOU­LEUR AU BRAS GAUCHE.” CLAIRE MOUNIERVEHIER, CAR­DIO­LOGUE

Cam­pagne de la Fé­dé­ra­tion fran­çaise de Car­dio­lo­gie met­tant en scène des femmes mi­mant un in­farc­tus.

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