Etats-Unis

Trump, un pré­sident en sur­sis

L'Obs - - SOMMAIRE -

Aquoi se rac­cro­cher ? A des dé­tails, de vieilles choses. Des sou­ve­nirs ras­su­rants. « Dans le cas de Nixon, vous aviez des en­re­gis­tre­ments ; dans ce­lui de Clin­ton, la robe bleue de Mo­ni­ca Le­wins­ky », rap­pe­lait la se­maine der­nière Dou­glas Brink­ley, l’his­to­rien pré­si­den­tiel. Le Rus­sia­gate n’a en­core rien four­ni de tel. Et il existe une autre dif­fé­rence, pour le coup énorme : sous Nixon et Clin­ton, la Chambre des Re­pré­sen­tants était aux mains du par­ti op­po­sé au pré­sident. Mais pour le reste…

Moins de cinq mois après sa pres­ta­tion de ser­ment, Do­nald Trump est un pré­sident en per­di­tion, un homme en sur­sis dont on se de­mande com­ment il pour­ra al­ler jus­qu’au bout de son man­dat. Le tour­nant, bien sûr, a été l’au­di­tion de l’ex-di­rec­teur du FBI James Co­mey de­vant le Sé­nat, un « J’ac­cuse » his­to­rique dont le score d’au­dience mas­sif (plus de 19 mil­lions de té­lé­spec­ta­teurs) a dû par­ti­cu­liè­re­ment vexer Trump. « L’au­di­tion de Co­mey n’a pas pro­duit de “pis­to­let fu­mant” [preuves tan­gibles], c’est vrai. Mais le plan­cher est cou­vert de douilles vides, l’air sent la poudre, il y a des im­pacts de balles sur les murs. Et, sur la table, une arme en­core chaude », ré­sume Da­vid Frum, l’ex-speech­wri­ter de George W. Bush, dans « The At­lan­tic ». Et ceux qui font mine d’es­pé­rer que la contre-at­taque de Trump – en sub­stance, « Co­mey a men­ti et il faut pré­fé­rer ma pa­role d’homme sin­cère aux men­songes de ce “lâche” et “fri­meur” du FBI » – met­tra fin au scan­dale savent par­fai­te­ment qu’une telle ligne de dé­fense ne tient pas cinq mi­nutes.

Non seule­ment le scan­dale ne s’en­lise pas, mais il s’ac­cé­lère à une vi­tesse éton­nante. Main­te­nant qu’il a re­çu les fa­meux mé­mos de Co­mey et pris note de son té­moi­gnage, il est plus que pro­bable que le pro­cu­reur spé­cial Ro­bert Muel­ler (lui-même an­cien di­rec­teur du FBI) en­quête dé­sor­mais sur Trump lui-même, ce qui n’était pas le cas au mo­ment du li­mo­geage de Co­mey. Ce der­nier a en ef­fet dé­taillé une sé­rie de com­por­te­ments chez le pré­sident qui consti­tuent des dé­lits sus­cep­tibles de pour­suites pé­nales, en pre­mier lieu l’obs­truc­tion de jus­tice. Et la pa­role de Trump, dans cette en­quête, ne pè­se­ra pas grand-chose face aux faits. Le pré­sident nie avoir de­man­dé à Co­mey de « lais­ser tom­ber » l’en­quête sur Mi­chael Flynn, l’ex-conseiller à la Sé­cu­ri­té na­tio­nale contraint de dé­mis­sion­ner après les ré­vé­la­tions sur ses nom­breux contacts avec les Russes, et ses men­songes à leur su­jet. Mais, dans ce cas, pour­quoi Dan Coats (di­rec­teur du Ren­sei­gne­ment) et Mike Ro­gers (pa­tron de l’agence d’es­pion­nage NSA) ont-ils re­fu­sé de dire, de­vant le Con­grès, si on leur avait « de­man­dé d’in­fluen­cer » une en­quête en cours ? Com­bien de temps pour­ront-ils se mu­rer dans ce si­lence ? Le pa­ral­lèle avec le Wa­ter­gate est trou­blant : plus sub­til que Trump, Nixon n’avait pas en­joint lui-même le di­rec­teur du FBI de re­gar­der ailleurs : il avait de­man­dé au di­rec­teur de la CIA et à d’autres de faire pres­sion sur lui. Il n’est pas dif­fi­cile d’ima­gi­ner Trump, frus­tré de voir Co­mey igno­rer sa re­quête, se tour­ner vers Coats et Ro­gers pour faire pas­ser le mes­sage.

A court d’ar­gu­ments, Paul Ryan, le porte-pa­role de la Chambre, a mis le com­por­te­ment de Trump sur le compte de l’in­ex­pé­rience : « Tout ce­la est nou­veau pour le pré­sident », il n’était « pro­ba­ble­ment pas au fait des pro­to­coles so­li­de­ment éta­blis ». Ar­gu­ment sur­réa­liste, qui ne tient pas la route une se­conde : Trump n’a pas dis­trai­te­ment de­man­dé à James Co­mey, en pas­sant, de lais­ser tom­ber l’en­quête sur Flynn. Il a or­don­né qu’on le laisse seul avec le di­rec­teur du FBI dans le Bu­reau ovale, alors que Jeff Ses­sions (mi­nistre de la Jus­tice) et Ja­red Ku­sh­ner, le gendre du pré­sident, s’at­tar­daient, ap­pa­rem­ment dans le sou­ci de lui évi­ter un tel tête-à-tête. Ce sont des faits qui pour­ront être cor­ro­bo­rés par l’en­quête de Ro­bertMuel­ler.

Jeff Ses­sions, en par­ti­cu­lier, pour­rait ra­pi­de­ment se ré­vé­ler une planche pour­rie pour Trump. Dans son au­di­tion de­vant les sé­na­teurs, fer­mée au pu­blic, Co­mey a in­di­qué l’exis­tence pos­sible, si­non pro­bable, d’une troi­sième ren­contre entre Ses­sions

et l’am­bas­sa­deur russe dans un hô­tel de Wa­shing­ton, alors que Ses­sions a nié sous ser­ment l’exis­tence de celle-ci. Il risque de se re­trou­ver dan­ge­reu­se­ment en porte à faux avec la loi. Et l’on peut dou­ter, de la part d’un homme qui a dé­jà of­fert une fois sa dé­mis­sion, de sa fi­dé­li­té sans faille à l’égard du pré­sident.

Et puis il y a le fond de l’en­quête. Muel­ler a non seule­ment dans sa ligne de mire pas moins de sept as­so­ciés du can­di­dat Trump, de Ja­red Ku­sh­ner à Jeff Ses­sions, mais aus­si le dés­in­té­rêt to­tal du pré­sident, de­vant Co­mey, pour l’in­tru­sion des Russes dans le pro­ces­sus élec­to­ral. Plus grave en­core, il y a son ob­ses­sion à dé­fendre Flynn, avec des coïn­ci­dences de dates remarquables : Trump a de­man­dé à Co­mey de l’as­su­rer de sa « loyau­té » le len­de­main du jour où Sal­ly Yates (alors mi-nistre de la Jus­tice ad­jointe) a aler­té la Mai­son-Blanche sur la col­lu­sion de Mi­chael Flynn avec les Russes. Et il a ap­pe­lé Co­mey à « lais­ser tom­ber » l’en­quête sur Flynn au len­de­main de sa dé­mis­sion. Pour­quoi cet achar­ne­ment à dé­fendre Mi­chael Flynn ? La crainte de le voir tout dé­bal­ler ? Là en­core, l’en­quête de Muel­ler de­vrait ap­por­ter un éclai­rage pré­cieux.

Le pro­blème, pour Do­nald Trump, est qu’il n’y a pas un seul scan­dale mais une mul­ti­tude, le plus sou­vent pro­vo­qués ou am­pli­fiés par lui-même. « Ce qui est stu­pé­fiant, c’est que chaque er­reur a été non pro­vo­quée, re­marque Bar­ry Ri­tholtz, le com­men­ta­teur de Bloom­berg TV. Le pré­sident a ser­vi chaque balle dans le fi­let, gâ­ché toutes les oc­ca­sions de ne pas ag­gra­ver la si­tua­tion. » Cette si­tua­tion a évi­dem­ment des consé­quences po­li­tiques : Trump consume lit­té­ra­le­ment toute l’éner­gie de l’ad­mi­nis­tra­tion, et ses chances de faire une ré­forme fis­cale im­por­tante, voire même de rem­pla­cer l’Oba­ma­care, s’ame­nuisent de jour en jour. Bar­ry Ri­tholtz, l’un des jour­na­listes éco­no­miques les plus in­fluents, avoue s’être trom­pé sur les pos­si­bi­li­tés du pré­sident de faire adop­ter un pro­gramme ma­jeur de ré­formes : le 9 no­vembre, il éva­luait la pro­ba­bi­li­té à 96% ; en mars, elle était en­core de 75%. Au­jourd’hui ? 25%, « et c’est peut-être op­ti­miste »… La se­maine der­nière était cen­sée être la « se­maine des in­fra­struc­tures ». Mais ce pro­jet pha­rao­nique an­non­cé par le pré­sident, qui a don­né lieu à d’in­nom­brables blagues à cause de son in­ti­tu­lé, est en train de fi­nir comme le fa­meux « pont vers nulle part » construit en Alas­ka : en cul-de-sac.

Der­rière l’op­ti­misme de fa­çade, une réa­li­té s’im­pose : le pré­sident n’est pas seule­ment impuissant, il est de­ve­nu radioactif. Les can­di­dats pres­sen­tis à des postes nor­ma­le­ment dé­si­rables in­ventent toutes les ex­cuses pour se dé­fi­ler. A en croire Ya­hoo! News, Trump a même es­suyé le re­fus de quatre ca­bi­nets d’avo­cats avant d’en trou­ver un qui veuille as­su­rer sa dé­fense !

Dans un tel contexte, on au­rait pu s’at­tendre à ce que les dé­mo­crates sonnent la charge de l’im­peach­ment – ce que de­mande leur base. Ce­la au­rait été le cas, ô com­bien, des ré­pu­bli­cains, si une Hilla­ry Clin­ton élue pré­si­dente avait com­mis le ving­tième des faits re­pro­chés à Trump. Mais la gauche reste pru­dente, pour trois rai­sons. D’abord, il faut at­tendre que l’en­quête avance. « Vous de­vez vrai­ment per­sua­der le Con­grès, ain­si que le pays, que la conduite du pré­sident a été si dis­qua­li­fiante qu’elle jus­ti­fie ce re­mède [de la des­ti­tu­tion], et non qu’il s’agit d’une ma­noeuvre pour an­nu­ler l’élec­tion par d’autres moyens », rap­pe­lait la se­maine der­nière l’élu dé­mo­crate du Con­grès Adam Schiff. En­suite, et peut-être parce que l’élec­tion de Trump est très ré­cente, l’élec­to­rat dans son en­semble n’est pas (en­core) ob­sé­dé par cette ques­tion de l’im­peach­ment. La dé­mo­li­tion de l’Oba­ma­care ou les coupes dans les pro­grammes so­ciaux pré­oc­cupent bien da­van­tage l’Amé­ri­cain moyen, et les dé­mo­crates surfent ha­bi­le­ment sur ce mé­con­ten­te­ment. En­fin, la pers­pec­tive d’un pré­sident Pence trop vite ins­tal­lé à la Mai­son-Blanche ne se­rait pas for­cé­ment une bonne nou­velle pour la gauche.

Les dé­mo­crates pour­ront-ils res­ter long­temps sur le banc de touche ? Les or­ga­ni­sa­tions ac­ti­vistes comme Mo­veOn.org et In­di­vi­sible les pressent dé­jà de mon­ter le vo­lume. Mais la ten­ta­tion de jouer la montre est d’au­tant plus forte que, du cô­té des ré­pu­bli­cains, on as­siste à un crash au ra­len­ti. Der­rière leur sou­tien de plus en plus cris­pé à Trump, on sent mon­ter de jour en jour la pa­nique, la peur gla­çante d’une dé­cu­lot­tée his­to­rique en no­vembre 2018 aux élec­tions de mi-man­dat et ce, sans avoir fait pas­ser la moindre ré­forme d’am­pleur. La peur, aus­si, du mo­ment où Ro­bert Muel­ler ren­dra ses conclu­sions. Ce ne se­ra évi­dem­ment pas lui qui ini­tie­ra une mise en ac­cu­sa­tion du pré­sident Trump. La dé­ci­sion ap­par­tient au Con­grès et elle est lar­ge­ment po­li­tique. Mais « si Muel­ler sug­gère que le pré­sident pour­rait être mis en ac­cu­sa­tion, il se­ra dif­fi­cile de ré­sis­ter aux pro­cé­dures de des­ti­tu­tion », re­marque l’édi­to­ria­liste Ro­ger Co­hen, dans le « New York Times ». Le mo­ment se­ra alors peut-être ve­nu de sug­gé­rer à Trump, sans frois­ser son ego, qu’il se­rait bon pour tout le monde qu’il passe la main à son fi­dèle Mike Pence.

Trump peut-il ac­cep­ter ce scé­na­rio idéal pour sau­ver ce qui peut l’être des ré­pu­bli­cains ? On peut en dou­ter. Une pro­cé­dure d’im­peach­ment en fe­rait une star ab­so­lue, cô­té au­dience. Et James Co­mey, avec ses 19 mil­lions de té­lé­spec­ta­teurs, pour­rait al­ler se rha­biller !

LE PRÉ­SIDENT N’EST PAS SEULE­MENT IMPUISSANT, IL EST DE­VE­NU RADIOACTIF.

Le 8 juin, l’ex-di­rec­teur du FBI James Co­mey té­moigne, au Sé­nat, sur ses re­la­tions avec Do­nald Trump.

Le pro­cu­reur Ro­bert Muel­ler, char­gé de l’en­quête sur la cam­pagne de Trump.

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