Rock

Le re­tour so­lo de Beth Dit­to

L'Obs - - SOMMAIRE - Par FA­BRICE PLISKIN

« C’est une per­ruque ? », de­mande Beth Dit­to. Dans la chambre d’hô­tel où elle vous re­çoit, l’ex-chan­teuse du groupe Gossip exa­mine très mi­nu­tieu­se­ment la pho­to de Bri­gitte Ma­cron sur la cou­ver­ture du n° 2742 de « l’Obs ». Ne se­rait-ce que par pa­trio­tisme, vous dé­trom­pez l’ar­tiste. « Si, si, elle porte une per­ruque, ré­pète la ronde su­per­star dans sa robe-tu­nique

de sa­tin brillante et bi­gar­rée. Ce n’est pas de pro­blème », pour­suit-elle dans un ap­proxi­ma­tif et ado­rable fran­çais, avant d’ajou­ter en an­glais : « J’adore les per­ruques… » A peine re­mis de cette ex­per­tise, un se­cond scoop ca­pil­laire vous dé­coiffe. « Moi aus­si, en réa­li­té, je suis blonde… Mais pas blonde comme ça… waow baby ! », s’écrie l’Amé­ri­caine avec ad­mi­ra­tion pour la pre­mière dame de France. Puis, comme pour se dé­las­ser des ca­dences in­fer­nales et des mille in­ter­views que lui in­flige la pro­mo­tion eu­ro­péenne de « Fake Su­gar », son pre­mier disque so­lo, Dit­to conti­nue de feuille­ter l’heb­do­ma­daire avec gour­man­dise. Vous n’osez pas l’in­ter­rompre : le res­pect du lec­teur avant tout.

Tout à coup, Beth Dit­to, mi­li­tante queer, joyeuse pour­fen­deuse de l’hé­té­ro-nor­ma­ti­vi­té, émule du mou­ve­ment fé­mi­niste des Riot Grrrl, (en 2013, à Maui, une île de l’ar­chi­pel d’Ha­waï, elle a épou­sé son amie Kris­tin Oga­ta, dans une robe blanche que Jean-Paul Gaul­tier avait spé­cia­le­ment des­si­née pour elle), Beth Dit­to ar­rête son re­gard sur la pho­to d’une autre femme blonde. Elle la dé­vi­sage d’un oeil va­gue­ment émous­tillé, puis vous de­mande : « C’est quel­qu’un du “Grand Jour­nal’’ ? » Euh, non, pas exac­te­ment, c’est Ma­rine Le Pen. « Ma­rine Le Pen ? Com­ment une femme aus­si sé­dui­sante peut-elle être aus­si stu­pide ? Dieu mer­ci, ici, vous l’avez échap­pé belle. » Elle ajoute : « Vous avez un jeune pré­sident, n’est-ce pas ? » Vous lui ré­pon­dez que la va­leur n’at­tend point le nombre des an­nées, que Ma­cron a l’âge de Ka­dy­rov, le chef de la ré­pu­blique de Tchét­ché­nie, et qu’il porte toutes nos es­pé­rances (Ma­cron, pas Ka­dy­rov). « Heu­reu­se­ment, dans le monde, il y a la France et le Ca­na­da », dit Dit­to comme si elle vous re­met­tait une dé­co­ra­tion pour votre ci­visme. Après cette maxime géo­po­li­tique, elle pro­fère, en sou­riant, quelques noms d’oi­seaux contre Do­nald Trump, ce « fu­cking pré­sident », ce « so­cio­pathe in­ca­pable d’éprou­ver une émo­tion pour une autre per­sonne que lui­même. Rien que de le voir au som­met du G7, dans sa voi­tu­rette de golf, c’est pé­nible », dit-elle avec une lé­gère gri­mace de dé­goût et un pe­tit gla­pis­se­ment de honte.

“ON MANGEAIT DE L’ÉCUREUIL”

De­puis que Gossip s’est sé­pa­ré en 2016, le gui­ta­riste du groupe, Na­than How­de­shell, est re­tour­né dans la ferme de son Ar­kan­sas na­tal. A la grande sur­prise de Dit­to, il s’est ré­con­ci­lié, si­non avec Trump, avec Dieu : il est de­ve­nu born again. Comme Na­than How­de­shell et comme John­ny Cash, Beth Dit­to, qui mène dé­sor­mais une car­rière so­lo, est aus­si ori­gi­naire de l’Etat de l’Ar­kan­sas. « “Fake Su­gar’’, le titre du disque, ne veut rien dire mais pour moi, le faux sucre, ça brille, ça scin­tille et l’ex­pres­sion sonne bien quand vous la pro­non­cez avec l’ac­cent du Sud. » Faut-il at­tri­buer la beau­té soul de sa voix à son pré­coce ta­ba­gisme ? A 6 ans, Beth Dit­to fu­mait dé­jà les Wins­ton de sa tante Jan­nie après qu’une baby-sit­ter lui eut ap­pris à en in­ha­ler la fu­mée. Loin des robes Jean-Paul Gaul­tier, des concerts pour Guc­ci, des dé­fi­lés pour Do­na­tel­la Ver­sace, l’an­ti-brin­dille a

gran­di dans une fa­mille pauvre de sept en­fants à Jud­so­nia, « une pe­tite ville si­tuée au mi­lieu de nulle part » où, en­fant de choeur per­ma­nen­tée, elle chan­tait dans l’église baptiste. « Ma grand-mère était pen­te­cô­tiste. Je ne l’ai ja­mais vue en pan­ta­lon et elle n’avait pas le droit de cou­per ses che­veux, qui lui tom­baient jus­qu’aux ge­noux. Elle avait une in­croyable che­ve­lure. »

A la mai­son, la vie était bien âpre, entre le di­vorce de ses pa­rents, les cou­pures d’élec­tri­ci­té et l’eau cou­rante non po­table. « Elle était sou­vent conta­mi­née, je ne sais plus pour­quoi. Nous étions sou­vent sous le coup d’un avis de faire bouillir l’eau, pour cuisiner ou nous bros­ser les dents. Par­fois, c’était de la boue qui sor­tait des ro­bi­nets. Je me sou­viens que pour l’an­ni­ver­saire de mes 12 ans, il n’y avait pas d’eau, donc pas de gâ­teau d’an­ni­ver­saire, donc pas d’an­ni­ver­saire. Après quoi, je n’ai plus eu d’an­ni­ver­saire à la mai­son, ra­conte l’ex-pe­tite fille pauvre d’un ton an­ti-mé­lo­dra­ma­tique. A l’école, l’ha­bi­tude, c’était que les élèves ap­portent de la nour­ri­ture pour qu’on la dis­tri­bue aux pauvres, à Noël et à Thanks­gi­ving. Chaque don per­met­tait d’ob­te­nir un point bo­nus en classe. Je vou­lais ab­so­lu­ment ces points bo­nus. Ma mère me don­nait cinq boîtes de conserve, des pois, du thon, etc, je les ap­por­tais et j’ob­te­nais cinq points bo­nus. Mais comme nous étions pauvres nous-mêmes, im­man­qua­ble­ment, à Noël, on nous re­don­nait ce que nous avions nous-mêmes don­né ! »

Dit­to se sou­vient aus­si du triste jour où, dans la voi­ture, avec les sept en­fants, sa mère a « pleu­ré, pleu­ré, pleu­ré » quand le chien a brus­que­ment dé­vo­ré le ham­bur­ger qu’elle avait ré­cu­pé­ré, avec d’autres den­rées, par­mi les restes d’une épi­ce­rie. Vel­my­ra Es­tel, la mère de Beth, est in­fir­mière. Dans son en­fance, son père l’a vio­lée. Femme su­per­sti­tieuse et la­bo­rieuse, elle fait le mé­nage en écou­tant « I Want Your Sex » de George Mi­chael. A l’ins­tar de maintes jeunes ly­céennes de Jud­so­nia, elle est tom­bée en­ceinte à 15 ans. Beth ignore l’iden­ti­té de son père bio­lo­gique, Vel­my­ra a gar­dé pour elle ce se­cret de fa­mille. L’homme que Beth consi­dère comme son père, Ho­mer Dit­to, est mé­ca­ni­cien. Le week-end, pour son plai­sir, il fait l’in­gé­nieur du son dans les clubs de hon­ky tonk. « Chez mon père, on mangeait de l’écureuil. Il le fai­sait bouillir et sa tech­nique, c’était de su­cer la cer­velle par le nez de l’écureuil. » Ho­mé­rique ! A la mai­son, les beaux-pères suc­cèdent aux beaux­pères. Beth Dit­to se rap­pelle no­tam­ment un type « ba­vard et stu­pide, qui jouait les ma­chos mais ne tra­vaillait ja­mais. J’avais 13 ans, mais je di­sais à ma mère : “Je sais que tu es plus in­tel­li­gente que ça, ma­man.’’ Mais ma mère avait un tel be­soin d’af­fec­tion et de quel­qu’un qui l’aide à s’oc­cu­per de ses sept en­fants. » Pas­sons sur l’in­fâme oncle Lee Roy qui, de­puis que Beth a l’âge de 4 ans, ne cesse de la tri­po­ter et de la ca­res­ser de ses mains in­nom­brables, même quand ses pa­rents ne sont pas loin.

“SÉANCE DE SEX-PHONE”

A 18 ans, elle quitte Jud­so­nia pour Olym­pia, Etat de Wa­shing­ton, la ville des Riot Grrrl, vaillante pha­lange fé­mi­niste punk. Entre autres jobs, elle tra­vaille dans une bou­tique de tee-shirts qui s’ap­pelle « Tease Me » (al­lume-moi). « Quand je dé­cro­chais le té­lé­phone, je de­vais dire “Tease me’’. Tous les ma­tins, à l’ou­ver­ture à 9 heures, un vieil homme me té­lé­pho­nait, ré­glé comme une hor­loge, rien que pour m’en­tendre dire : “Al­lume-moi.’’ Chaque ma­tin, je lui of­frais, sans le vou­loir, sa séance de sex-phone gra­tuite ! » C’est en 1999, à Olym­pia, qu’elle fonde le groupe Gossip. En 2005, Gossip pu­blie le single « Stan­ding in the Way of Control », en ré­ponse à un amen­de­ment fé­dé­ral qui me­nace de rendre illé­gal le ma­riage ho­mo­sexuel. En 2008, le groupe s’en prend à Kate Per­ry qui chante « I Kis­sed A Girl », « un titre hos­tile à la culture gay », dit alors Dit­to qui dé­nonce en Per­ry la fausse les­bienne, la « bo­ner dyke » qui n’a d’autre but que d’ex­ci­ter les hommes. L’an­née sui­vante, Gossip triomphe avec le tube « Hea­vy Cross ». « Sans “Hea­vy Cross’’, je ne se­rais pas là à vous par­ler. »

Beth Dit­to ha­bite au­jourd’hui à Port­land avec sa femme. Vous lui de­man­dez quel se­rait, se­lon elle, le meilleur des slo­gans fé­mi­nistes. Elle ré­pond : « Vous êtes fé­mi­niste si vous dites que vous êtes fé­mi­niste. » A 36 ans, la chan­teuse, une les­bienne queer qui a connu sa pre­mière grande his­toire d’amour avec un homme trans­genre, est aus­si une femme ré­so­lu­ment post­mo­derne. Sa nou­velle pas­sion ? Le cro­chet. « Je n’en fi­nis plus de tri­co­ter des cou­ver­tures et des pulls pour les bé­bés de mes amies… » Après un si­lence, elle vous re­garde : « Et vous, vous sa­vez coudre ? »

Beth Dit­to au dé­fi­lé Guc­ci à Flo­rence, en mars der­nier.

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