BIEN­VE­NUE AU PA­RA­DIS DE LA “FLEXI­CU­RI­TÉ”

Pas de doute, au Da­ne­mark, le mo­dèle so­cial fonc­tionne. Est-il ex­por­table ? Rien n’est moins sûr

L'Obs - - EN COUVERTURE - De notre en­voyé spé­cial à Co­pen­hague, PAS­CAL RICHÉ

Ins­tal­lé de­vant un or­di­na­teur du Job Centre de Glos­trup, dans la ban­lieue de Co­pen­hague, un chô­meur de­mande de l’aide. Il veut dé­po­ser son CV sur la pla­te­forme nu­mé­rique Job­net.dk. Une femme sou­riante, Fio­na Bas­set-Burr, res­pon­sable de la job team, vient lui prê­ter main-forte. Le por­table de l’homme sonne, il s’ex­cuse : « Pas la peine, j’ai trou­vé, mer­ci », et re­part. Fio­na Bas­set-Burr n’est pas éton­née : « Nor­mal, c’était un plom­bier. On n’en voit d’ha­bi­tude ja­mais pas­ser. Idem pour les me­nui­siers, élec­tri­ciens, ma­çons. Ils n’ont pas be­soin de cher­cher du tra­vail pour en trou­ver. »

Bien­ve­nue au Da­ne­mark, pays mer­veilleux où le chô­mage est re­des­cen­du à 4,2%. Où vit, se­lon les son­deurs, « le peuple le plus heu­reux du monde ». Où syn­di­cats et or­ga­ni­sa­tions pa­tro­nales ri­va­lisent de com­pli­ments. Bien­ve­nue sur l’un des rares mar­chés du tra­vail eu­ro­péens par­fai­te­ment fluides, qui co­ha­bite avec un Etat-pro­vi­dence par­fai­te­ment gé­né­reux : la fa­meuse « flexi­cu­ri­té » dont rêve Em­ma­nuel Ma­cron. On parle ici du « tri­angle d’or » : 1) Il faut pou­voir vi­rer les gens fa­ci­le­ment, pour que les en­tre­prises puissent s’adap­ter sans cesse ; 2) Il faut bien in­dem­ni­ser les chô­meurs pour que les sa­la­riés ne craignent ja­mais d’être li­cen­ciés ; 3) Il faut for­mer et gui­der les de­man­deurs d’em­ploi.

S’il fonc­tionne dans ce pe­tit pays de 5,6 mil­lions d’ha­bi­tants, le mo­dèle est-il ex­por­table ? Ch­ris­tian Lyhne Ib­sen, spé­cia­liste du droit so­cial à l’uni­ver­si­té de Co­pen­hague, est scep­tique : « Notre mo­dèle n’a pas été des­si­né se­lon un plan pré­éta­bli, il s’est po­li de­puis plus d’un siècle, au gré des conflits et des ac­cords. » Seul le temps a pro­duit ce consen­sus si pro­fond entre la gauche et la droite, pa­tro­nat et syn­di­cats. Le mo­dèle passe, en­fin, par une in­ter­ven­tion pu­blique puis­sante. Avec des dé­penses pu­bliques de 54% du PIB, le Da­ne­mark ri­va­lise avec la France. Ce qui fait rê­ver les ré­for­ma­teurs en marche à Pa­ris, c’est sur­tout la par­tie « flex » de la flexi­sé­cu­ri­té da­noise. Il est vrai qu’elle est im­pres­sion­nante. Pre­nez Nunc Ther­mo Fi­sher, une usine plan­tée dans une plaine au beau mi­lieu de l’île de See­land. Pro­dui­sant 24 heures sur 24 des ob­jets en plas­tique pour la­bo­ra­toires phar­ma­ceu­tiques (tubes, se­ringues…), elle est de plus en plus ro­bo­ti­sée. Quand Tor­ben Strand, pa­tron d’al­lure spor­tive (po­lo blanc, ten­nis, pan­ta­lon mou­lant), ra­conte com­ment il a ré­duit les e ec­tifs de 550 à 330 per­sonnes en cinq ans par une sé­rie de li­cen­cie­ments secs, il n’ex­prime ab­so­lu­ment au­cun trouble. Il nous don­ne­rait la re­cette des fis­ke­fri­ka­del­ler, fa­meuses cro­quettes de ca­billaud, que le ton de sa voix ne se­rait guère di érent. « Nous dé­ter­mi­nons une sé­rie de cri­tères ob­jec­tifs de com­pé­tences et de pro­duc­ti­vi­té avec le chef d’ate­lier. Nous y ajou­tons une ap­pré­cia­tion plus sub­jec­tive. Après dis­cus­sion, nous ré­di­geons la liste des per­sonnes que nous vou­lons li­cen­cier. Puis nous la sou­met­tons au syn­di­cat de l’en­tre­prise. Il pose par­fois une ou deux ques­tions, il dit OK, et on y va… »

Li­cen­cier au Da­ne­mark, c’est aus­si simple que ce­la. Il faut certes res­pec­ter un pré­avis (de zé­ro à trois mois, en fonc­tion de l’an­cien­ne­té), mais le « coût » pour l’en­tre­prise est qua­si nul. En nous fai­sant vi­si­ter

son usine de plus en plus ro­bo­ti­sée, en blouse et en char­lotte, Tor­ben Strand ad­met que li­cen­cier n’est « pas très drôle » car ce­la « per­turbe la vie » des gens. « Per­turbe », rien de plus. An­nette Mad­sen, 42 ans, tech­ni­cienne chez Nunc Ther­mo Fi­sher de­puis quatre ans, est l’une des re­pré­sen­tantes syn­di­cales de LO, le grand syn­di­cat des ou­vriers de l’in­dus­trie. Elle juge « OK » les re­la­tions dans l’en­tre­prise et re­la­ti­vise les plans so­ciaux qu’elle a vé­cus. « Certes, c’était stres­sant de voir par­tir des col­lègues. Mais quand les gens perdent leur tra­vail, on s’oc­cupe bien d’eux. » Ils touchent un re­ve­nu ver­sé par l’as­su­rance-chô­mage que gère le syn­di­cat (l’équi­valent de 2400eu­ros pen­dant deux ans), leur im­pôt di­mi­nue puis­qu’ils n’ont plus à payer la taxe sur les sa­laires de 8%, et « ils ont droit à une for­ma­tion de six se­maines [sou­vent pour ac­qué­rir des com­pé­tences nu­mé­riques, l’ob­ses­sion da­noise, NDLR] ». Sans comp­ter qu’ils re­trouvent fa­ci­le­ment du tra­vail, en moins de trente jours pour la plu­part. C’est le meilleur pays au monde où se faire vi­rer.

An­nette Mad­sen est at­ta­chée à la flexi­bi­li­té, qu’elle juge bonne pour les en­tre­prises mais aus­si pour les tra­vailleurs. « En chan­geant sou­vent d’em­ploi, ils se forment, en­ri­chissent leur ex­pé­rience et leur CV. » Se mettre en grève ? Im­pen­sable : « De toute fa­çon, nous n’avons pas le droit entre deux ac­cords de branche, qui sont si­gnés tous les trois ans entre DI [l’or­ga­ni­sa­tion pa­tro­nale de l’in­dus­trie] et LO. » La grève ne peut avoir lieu que lors de ces grandes né­go­cia­tions trien­nales.

Quand il s’agit de pro­té­ger ses tra­vailleurs, le Da­ne­mark ne re­garde pas à la dé­pense. Mal­gré le faible chô­mage, le gou­ver­ne­ment consacre 3,4% de son PIB à la bonne marche de son mar­ché du tra­vail, contre 2,4% en France et… 0,7% en Gran­deB­re­tagne. Seule la moi­tié de cette dé­pense re­pré­sente des al­lo­ca­tions : l’autre moi­tié (contre un tiers en France) va à la for­ma­tion et au coa­ching des chô­meurs.

Consé­quence de ce sys­tème, le taux de chô­mage peut grim­per très vite lors des crises (il est pas­sé de 3,5% à 7,6% entre 2008 et 2010) mais il re­des­cend aus­si ra­pi­de­ment une fois l’orage pas­sé. Et les Da­nois sont dé­sor­mais les cham­pions eu­ro­péens de la mo­bi­li­té. « Un sa­la­rié du pri­vé sur quatre change de bou­lot dans l’an­née, constate, au siège du pa­tro­nat de l’in­dus­trie (DI) à Co­pen­hague, le très calme sous-

di­rec­teur Steen Niel­sen. L’avan­tage, énorme pour l’éco­no­mie, c’est que chaque tra­vailleur se trouve là où il est le plus pro­duc­tif. » La ma­trice ori­gi­nelle du mo­dèle, c’est le « Com­pro­mis de sep­tembre » de 1899. Cet ac­cord avait mis fin à un gi­gan­tesque conflit so­cial. Pour contrer les grèves, les pa­trons avaient peu à peu fer­mé la moi­tié des usines : me­nui­se­rie, construc­tion, acier… Le 1er sep­tembre, après sept mois de conflit, Niels An­der­sen, lea­der des em­ployeurs, et Jens Jen­sen, se­cré­taire gé­né­ral du syn­di­cat, avaient si­gné cet ac­cord fon­da­teur, en­core sur­nom­mé la «Cons­ti­tu­tion du mar­ché du tra­vail». Po­sant les grands prin­cipes : le gou­ver­ne­ment ne peut in­ter­fé­rer dans le mar­ché du tra­vail, qui est l’a aire des seuls par­te­naires so­ciaux ; les pa­trons ont le droit de di­ri­ger le tra­vail ; le droit syn­di­cal est re­con­nu ; les sa­laires et les condi­tions de tra­vail sont fixés par des ac­cords cen­tra­li­sés ; la grève et le lock out sont in­ter­dits entre deux né­go­cia­tions…

Ce com­pro­mis est tou­jours va­lide. Ici, pas de Code du Tra­vail, pas de lé­gis­la­tion sur le temps de tra­vail, pas même de smic. Dans chaque branche, une con­ven­tion est si­gnée tous les deux ou trois ans. En mai, par exemple, dans l’in­dus­trie, LO et DI se sont mis d’ac­cord après une dure né­go­cia­tion de deux mois. Les pa­trons ont ob­te­nu plus de flexi­bi­li­té dans l’or­ga­ni­sa­tion du temps de tra­vail (37 heures, avec des va­ria­tions pos­sibles de 32 à 42 heures), et les sa­la­riés ont ob­te­nu une aug­men­ta­tion du sa­laire mi­ni­mum de plus de 5% sur trois ans.

Au siège de LO, un im­meuble mo­derne sur les an­ciens docks de Co­pen­hague, un quar­tier de­ve­nu ré­si­den­tiel et pro­pret mais res­té «rouge», le ju­riste du syn­di­cat, Jør­gen Røn­now Bruun, vante le sys­tème : « Nous ne haïs­sons pas nos par­te­naires pa­tro­naux, nous co­opé­rons pour ré­soudre les pro­blèmes d’in­té­rêt mu­tuel. Et, entre deux ac­cords, c’est la paix. That’s the spi­rit… » Mais, se­lon lui, pour qu’un tel mo­dèle fonc­tionne, plu­sieurs « pré­con­di­tions » doivent être réunies. « Il faut que les conven­tions col­lec­tives couvrent une très grande par­tie des tra­vailleurs. » C’est le cas de 84% des sa­la­riés au Da­ne­mark. (Là, la France a bon : 92%.) « Il faut en­suite que la plu­part des tra­vailleurs soient syn­di­qués. » 70% le sont au Da­ne­mark. (Hum, pro­grès à faire en France : 11%. L’as­su­rance-chô­mage étant au Da­ne­mark gé­rée par les syn­di­cats, l’in­ci­ta­tion à adhé­rer est certes plus forte.) « Il faut par­ler d’une seule voix. La concur­rence entre or­ga­ni­sa­tions est la plaie du syn­di­ca­lisme. » Unies, les quatre cen­trales ont cha­cune leur « clien­tèle » : les ou­vriers (LO), les fonc­tion­naires et em­ployés (FTF), les di­plô­més de l’uni­ver­si­té (AC) et les cadres (LH). Rien à voir avec la zi­za­nie fran­çaise.

Quant à la ques­tion, si sen­sible en France, de l’ar­ti­cu­la­tion entre les ac­cords de branche et d’en­tre­prises, elle est ré­glée de fa­çon simple. L’ac­cord gé­né­ral in­ter­pro­fes­sion­nel l’em­porte sur les ac­cords de branche, qui l’em­portent sur les ac­cords d’en­tre­prises. « Si le lé­gis­la­teur ten­tait ici de ren­ver­ser cette hié­rar­chie des normes, ce se­rait un énorme scan­dale », as­sène Jør­gen Røn­now Bruun. Pour écor­ner les dis­po­si­tions de l’ac­cord de branche, une en­tre­prise doit avoir le feu vert des par­ties qui l’ont si­gné. Mais les « branches » peuvent cé­der aux en­tre­prises des do­maines de com­pé­tence. Les ré­mu­né­ra­tions, par exemple : « 80% des sa­laires sont au­jourd’hui fixés au ni­veau lo­cal », se fé­li­cite Steen Niel­sen, le sous-di­rec­teur de DI. Quand on évoque le risque d’une concur­rence par les bas sa­laires, il hausse les épaules : « Le Da­ne­mark et ses sa­laires éle­vés prouvent que ce rai­son­ne­ment n’est pas cor­rect. »

Li­cen­cie­ment ai­sé, bonne in­dem­ni­sa­tion des chô­meurs, for­ma­tion des de­man­deurs d’em­ploi : tel est le « tri­angle d’or » da­nois.

Au siège de LO, le grand syn­di­cat ou­vrier, sur les docks de Co­pen­hague.

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