“LA FLEXI­BI­LI­TÉ DU TRA­VAIL PRO­GRESSE, LA SÉ­CU­RI­TÉ RE­CULE”

Pour le cher­cheur An­dra­nik Tan­gian, la “flexi­cu­ri­té” n’est pas en soi une mau­vaise idée, à condi­tion de trou­ver le bon équi­libre entre sou­plesse pour l’en­tre­prise et ga­ran­ties nou­velles pour le sa­la­rié

L'Obs - - EN COUVERTURE - Pro­pos re­cueillis par PAS­CAL RICHÉ

Qui a in­ven­té ce concept de « flexi­cu­ri­té » ? Deux per­sonnes ont lan­cé ce mot en 1995, aux PaysBas. L’uni­ver­si­taire Hans Adriaan­sens in­sis­tait sur la né­ces­si­té de pas­ser de la pro­tec­tion des postes de tra­vail à la pro­tec­tion des tra­vailleurs. Puis le mi­nistre tra­vailliste des Af­faires so­ciales de l’époque, Ad Mel­kert, a pré­sen­té un rap­port, « Flexi­bi­li­té et sé­cu­ri­té », pro­po­sant d’as­sou­plir la loi pro­té­geant les contrats à du­rée in­dé­ter­mi­née et d’as­su­rer un sta­tut per­ma­nent aux tra­vailleurs tem­po­raires. Tout ce­la a dé­bou­ché sur une loi en 1999… Avant 2001, seuls les Néer­lan­dais tra­vaillaient sur ce com­pro­mis entre flexi­bi­li­té du tra­vail et sé­cu­ri­sa­tion des tra­vailleurs. Dans les autres pays, le dé­bat exis­tait, mais il était li­mi­té au monde de la re­cherche. Même au Da­ne­mark ? Le Pre­mier mi­nistre Poul Ny­rup Ras­mus­sen avait uti­li­sé l’ex­pres­sion dans les an­nées 1990... Les Da­nois aiment dire qu’ils sont à l’ori­gine de la flexi­cu­ri­té, mais le dé­bat était confi­né aux mi­lieux aca­dé­miques. Les par­te­naires so­ciaux ne s’en étaient pas em­pa­rés. Ce qui est vrai, c’est que les Da­nois ont théo­ri­sé quelque chose d’ap­pro­chant, ce qu’ils ap­pellent le « tri­angle d’or » : une pro­tec­tion faible du poste de tra­vail, un fi­let de pro­tec­tion so­ciale très ro­buste et des po­li­tiques du mar­ché du tra­vail très ac­tives (for­ma­tions, etc.). Mais ce­lui qui a po­sé la pre­mière dé­fi­ni­tion com­plète et concep­tuelle de la flexi­cu­ri­té est un autre Néer­lan­dais, Ton Wil­tha­gen, de l’uni­ver­si­té de Til­burg. Pour­quoi cette idée n’ap­pa­raît-elle que dans les an­nées 1990 ? C’est l’une des consé­quences de la chute du com­mu­nisme. Le spectre po­li­tique, dans nos pays, est de­ve­nu plus étroit. Les gou­ver­ne­ments et les prin­ci­paux par­tis po­li­tiques se sont rap­pro­chés des em­ployeurs, qui, face aux nou­veaux dé­fis po­sés par la mon­dia­li­sa­tion, en par­ti­cu­lier la concur­rence des pays émer­gents, ju­geaient in­dis­pen­sable de ren­for­cer la com­pé­ti­ti­vi­té de leurs en­tre­prises. Des me­sures concrètes ont com­men­cé à être mises en oeuvre. Mais le nombre de per­sonnes sans contrat à du­rée in­dé­ter­mi­née a crû dans les dif­fé­rents pays d’Eu­rope, po­sant des pro­blèmes dé­mo­gra­phiques, les gens ne par­ve­nant plus à se pro­je­ter pour fon­der une fa­mille, avoir des en­fants… Il fal­lait trou­ver un com­pro­mis. En 2000, lors du som­met de Lis­bonne, les mots « flexi­bi­li­té » et « sé­cu­ri­té » ont pour la pre­mière fois été liés dans les do­cu­ments of­fi­ciels eu­ro­péens. Plu­sieurs or­ga­ni­sa­tions in­ter­na­tio­nales, comme l’OCDE, ont adop­té l’idée. Les syn­di­cats ont ré­pon­du de fa­çon construc­tive : ils y voyaient alors une « sé­cu­ri­té flexible » plus qu’une « flexi­bi­li­té sé­cu­ri­sée ». Même John Monks, le se­cré­taire gé­né­ral de la Con­fé­dé­ra­tion eu­ro­péenne des Syn­di­cats, trou­vait l’idée in­té­res­sante. Ce­la

a du­ré jus­qu’en 2006. Cette an­née-là, la Com­mis­sion eu­ro­péenne a pu­blié son livre vert, « Mo­der­ni­ser le droit du tra­vail pour re­le­ver les dé­fis du xxie siècle », sui­vi, en 2007, par une bro­chure, « To­wards Com­mon Prin­ciples of Flexi­cu­ri­ty ». Là, il est ap­pa­ru clai­re­ment qu’elle vou­lait sé­cu­ri­ser la flexi­bi­li­té, celle-ci étant conçue comme un idéal à at­teindre plus que comme un équi­libre. Cette ap­proche est de­ve­nue of­fi­cielle. Les syn­di­cats, dé­cou­ra­gés, ont com­men­cé à dé­non­cer la flexi­cu­ri­té comme une nou­velle forme d’ex­ploi­ta­tion. Votre fon­da­tion, Hans-Bö­ck­ler, est alors in­ter­ve­nue dans le dé­bat... Oui, nous avons dé­ve­lop­pé un sys­tème pour ana­ly­ser l’équi­libre, dans les conven­tions col­lec­tives, entre flexi­bi­li­té et sé­cu­ri­té. Le but était d’ai­der con­crè­te­ment les or­ga­ni­sa­tions so­ciales qui né­go­cient. Nous avons tra­vaillé sur plus de 5 000 conven­tions col­lec­tives aux Pays-Bas, avec une bat­te­rie de 300 cri­tères pour me­su­rer l’im­por­tance des deux no­tions. Mais lorsque nous avons pré­sen­té notre tra­vail, ce fut un bide. Pour les em­ployeurs, nous n’avions rien com­pris : dans leur es­prit, la flexi­bi­li­té est sy­no­nyme de sé­cu­ri­té, car elle as­sure com­pé­ti­ti­vi­té, donc crois­sance, donc plein em­ploi. Ce lien entre flexi­bi­li­té et com­pé­ti­ti­vi­té n’a pour­tant ja­mais été dé­mon­tré sta­tis­ti­que­ment. Les syn­di­cats, de leur cô­té, n’aiment pas l’idée de faire ju­ger l’équi­libre d’un ac­cord par un or­di­na­teur. Que vous dit votre mo­dèle de l’évo­lu­tion de la flexi­cu­ri­té en Eu­rope ? On as­siste, de­puis 2006, à une dé­gra­da­tion conti­nue de la « sé­cu­ri­té » au pro­fit de la « flexi­bi­li­té ». On le constate même aux Pays-Bas, le pays qui a in­ven­té le concept ! La flexi­cu­ri­té est-elle condam­née à n’être qu’une nou­velle pré­sen­ta­tion de la flexi­bi­li­té du mar­ché du tra­vail ? Non, ce n’est pas une fa­ta­li­té. J’ai pro­po­sé des idées pour contre­car­rer cette ten­dance. Par exemple, la « flexin­su­rance » : de même qu’on peut faire va­rier les primes d’as­su­rances d’une voi­ture en fonc­tion du risque d’ac­ci­dent, on pour­rait très bien faire va­rier les co­ti­sa­tions à l’as­su­rance-chô­mage en fonc­tion du de­gré de flexi­bi­li­té at­ta­ché au contrat, et qu’on peut me­su­rer. Ce sys­tème en­cou­ra­ge­rait les em­ployeurs à of­frir de meilleures condi­tions de tra­vail à leurs sa­la­riés, sans leur in­ter­dire de re­cou­rir à de la flexi­bi­li­té s’ils le jugent né­ces­saire. Autre pro­po­si­tion : une taxe com­pa­rable à celle qui frappe les ac­ti­vi­tés pol­luantes. Les en­tre­prises qui « pol­luent le mar­ché du tra­vail » en pro­po­sant des em­plois de faible qua­li­té se­raient da­van­tage im­po­sées... Troi­sième pro­po­si­tion, fa­vo­ri­ser les syn­di­cats de groupe. En Al­le­magne, par exemple, No­kia a fer­mé l’usine de Bo­chum pour en ou­vrir une

BIO EX­PRESS Né à Mos­cou, An­dra­nik Tan­gian, 65 ans, ma­thé­ma­ti­cien et éco­no­miste, est cher­cheur à l’Ins­ti­tut de Re­cherche éco­no­mique et so­ciale de la fon­da­tion Hans-Bö­ck­ler de Düs­sel­dorf, et pro­fes­seur à l’uni­ver­si­té de Karls­ruhe. Il est l’au­teur de « Flexi­cu­ri­ty and Po­li­ti­cal Phi­lo­so­phy » (No­va Science Pu­bli­shers, 2011).

en Rou­ma­nie : ce­la n’au­rait pas été aus­si fa­cile s’il y avait eu des syn­di­cats dé­fen­dant les in­té­rêts de l’en­semble des tra­vailleurs du groupe. La flexi­cu­ri­té est-elle un ou­til au ser­vice des em­ployeurs ? Dans la forme ac­tuelle, c’est un ca­deau fait aux en­tre­prises. On leur pro­pose la flexi­bi­li­té, et la par­tie « sé­cu­ri­té » est fi­nan­cée par le contri­buable : l’as­su­rance-chô­mage, la for­ma­tion... A l'époque de Karl Marx, il y avait les em­ployeurs, les tra­vailleurs, un rap­port de force entre les deux ; si les em­ployeurs ne ré­mu­né­raient pas le tra­vail à sa juste va­leur, ils dé­ga­geaient un sur­plus im­por­tant, le pro­fit. Au­jourd’hui, l’Etat est un in­ter­mé­diaire. Il four­nit aux en­tre­prises une sorte de « bé­né­fice ca­ché ». L'ac­tion­naire ne tire plus seule­ment son pro­fit de sa re­la­tion avec les tra­vailleurs, mais aus­si de l'Etat lui-même. Comme on dit, les pro­fits sont pri­va­ti­sés, les dé­penses so­cia­li­sées. La flexi­bi­li­té ac­croît-elle mé­ca­ni­que­ment la pré­ca­ri­té ? Les deux no­tions sont dif­fé­rentes. Une ve­dette de ci­né­ma a un bou­lot flexible, mais elle n’est pas pré­caire. A l’in­verse, un em­ployé qui fait la plonge dans un res­tau­rant peut avoir un contrat à du­rée in­dé­ter­mi­née, mais être pré­caire : mau­vaise ré­mu­né­ra­tion, au­cune em­ploya­bi­li­té, risques de chô­mage éle­vé... Pour­tant, sta­tis­ti­que­ment, on constate un lien entre la pro­gres­sion de la flexi­bi­li­té et celle de la pré­ca­ri­té. L’idéal de la Com­mis­sion eu­ro­péenne se­rait d’abou­tir à une flexi­bi­li­sa­tion sans pré­ca­ri­sa­tion. C’est pos­sible, mais il fau­dra pour ce­la dé­ve­lop­per à la fois ima­gi­na­tion et vo­lon­té po­li­tique. Les pays scan­di­naves semblent y par­ve­nir : ils ont à la fois la flexi­bi­li­té du mar­ché du tra­vail, très peu de chô­mage et une pro­tec­tion so­ciale éle­vée... N’ou­bliez pas cer­tains fac­teurs : une so­lide tra­di­tion de dia­logue so­cial, des taux de syn­di­ca­li­sa­tion très éle­vés, de 60% à 90%... Et un sys­tème d’ex­ten­sion des conven­tions col­lec­tives si­gnées à d’autres en­tre­prises. Dans les pays plus fai­ble­ment syn­di­qués, comme l’Al­le­magne ou la France, on a be­soin de l’in­ter­ven­tion de la loi. S’il existe une vo­lon­té po­li­tique de trou­ver un nou­veau com­pro­mis réel, de se dé­bar­ras­ser de « l’avan­tage ca­ché » pour l’em­ployeur, on peut bâ­tir un sys­tème ga­gnant-ga­gnant. Ma­cron se­ra-t-il l’homme de la si­tua­tion ? Fi­na­le­ment, pour vous, la flexi­cu­ri­té, bonne ou mau­vaise idée ? Dalí a dit un jour : « Tout peut être mieux ou pire, y com­pris la pein­ture de Sal­va­dor Dalí.» C’est aus­si le cas de la flexi­cu­ri­té. En soi, elle est une très bonne idée, à condi­tion que l’équi­libre soit réel entre flexi­bi­li­té pour les em­ployeurs et sé­cu­ri­té pour les tra­vailleurs.

En fé­vrier 2008, 4 000 per­sonnes ma­ni­festent contre la fer­me­ture de l’usine No­kia, à Bo­chum, en Al­le­magne.

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