Na­po­léon et moi

JE SUIS LE GAR­DIEN DU TOM­BEAU VIDE, PAR MICHEL DAN­COISNE-MAR­TI­NEAU, FLAM­MA­RION, 416 P., 21 EU­ROS.

L'Obs - - LIRE - JÉ­RÔME GAR­CIN

En somme, Na­po­léon lui a don­né un père, un nom, une si­tua­tion, une mai­son et le titre de consul ho­no­raire de France. En guise de gra­ti­tude, Michel Dan­coisne-Mar­ti­neau (pho­to) s’ap­plique à en­tre­te­nir, de­puis trente ans, sur l’île de Sainte-Hé­lène, sa der­nière ré­si­dence, ses jar­dins et son tom­beau. Vide, le tom­beau, puisque l’Em­pe­reur re­pose aux In­va­lides. Et pour­tant, l’ac­tuel gar­dien de Long­wood n’avait pas l’âme d’un gro­gnard. Rien ne des­ti­nait en ef­fet ce gar­çon, né dans une fa­mille mi­sé­reuse, sur­en­det­tée et ul­tra­ca­tho­lique de la Somme, à croi­ser la grande His­toire et à re­pré­sen­ter la France sur une île an­glaise noyée au mi­lieu de l’océan At­lan­tique Sud. Der­nier d’une fra­trie de huit en­fants, te­nu même pour un « gê­neur », né­gli­gé voire re­pous­sé par ses pa­rents, l’élève du ly­cée agri­cole d’Amiens s’était ré­fu­gié dans la lit­té­ra­ture – de Lau­tréa­mont à Ara­gon – pour mieux fuir son mi­lieu. Et parce qu’il avait lu, avec fer­veur, « Lord By­ron, la ma­lé­dic­tion du gé­nie », il avait écrit en 1984 une lettre à son au­teur, Gil­bert Mar­ti­neau, aux bons soins des Edi­tions Tal­lan­dier. Il avait été sur­pris de re­ce­voir une ré­ponse pos­tée à Sainte-Hé­lène. Michel Dan­coisne ve­nait non seule­ment d’ap­prendre que Gil­bert Mar­ti­neau était le veilleur de Long­wood, mais aus­si qu’il était in­vi­té à le re­joindre dans ses quar­tiers d’été, sur l’île de Ré. Entre l’an­cien of­fi­cier de ma­rine na­po­léo­nien, gaul­liste, cé­li­ba­taire, ho­mo­sexuel, et le fu­gueur de 18 ans, par­ti pour tou­jours de chez lui, na­quit alors une ami­tié si forte que le pre­mier dé­ci­da d’adop­ter le se­cond et de l’em­me­ner avec lui, dans son exil bru­meux et hu­mide de Sainte-Hé­lène. Sous son nou­veau nom, Michel Dan­coisne-Mar­ti­neau hé­ri­ta, en 1987, de la charge et du do­maine de seize hec­tares que, sept ans avant de dis­pa­raître, son père lui confia et que la Ré­pu­blique fran­çaise of­fi­cia­li­sa. De­puis cette date, le nou­veau consul a ré­no­vé la de­meure de Long­wood, qui pre­nait l’eau, pour­ris­sait sur pied et at­ti­rait les nui­sibles, re­des­si­né les jar­dins ori­gi­nels, net­toyé le tom­beau, ré­pa­ré le pa­villon des Briars, ren­du à ce lieu de mé­moire son pres­tige, que le temps avait ef­fa­cé. Et c’est ain­si que l’en­fant « en­do­gé » de Pi­car­die se prit de pas­sion pour Na­po­léon et fit, de Sainte-Hé­lène, son em­pire. Il y par­tage au­jourd’hui la vie d’un Sud-Afri­cain, avec le­quel il s’est ma­rié au Cap, et af­fiche son bon­heur, sous le dra­peau fran­çais, dans une mai­son res­tau­rée, dont, sans en chas­ser le ca­far­deux fan­tôme, il a re­ti­ré la chape de cha­grin et net­toyé le moi­si de l’en­nui. A l’exact op­po­sé du beau livre mé­lan­co­lique de Jean-Paul Kauff­mann, « la Chambre noire de Long­wood » (1997), ce ré­cit au­to­bio­gra­phique est l’his­toire éton­nante d’une pa­lin­gé­né­sie : celle d’un homme qui, en gar­dant un tom­beau vide, a res­sus­ci­té.

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