Un choeur gros comme ça

CRACK-UP, PAR FLEET FOXES (NONESUCH).

L'Obs - - ÉCOUTER - GRÉ­GOIRE LEMÉNAGER

Les hip­pies, c’est comme leurs che­veux, ça re­pousse. Même à Seat­tle, la ca­pi­tale du grunge le plus fu­rieux. La preuve avec Fleet Foxes, cette meute de jeunes bar­bus as­sez ru­sés pour dé­ployer une néo-folk rê­veuse et faus­se­ment naïve. Il y a neuf ans dé­jà, leur pre­mier al­bum était ap­plau­di un peu par­tout comme une sorte d’en­fant na­tu­rel des Beach Boys et de Cros­by, Stills & Nash. En 2011, re­be­lote avec « Hel­pless­ness Blues », qui, en plus de confir­mer l’in­fluence des bal­lades en ape­san­teur de Neil Young, si­gna­lait as­sez clai­re­ment la pré­sence de Si­mon and Gar­fun­kel dans l’arbre gé­néa­lo­gique du groupe. Et puis rien, Fleet Foxes sem­blait ren­tré dans sa ta­nière.

L’ani­mal en res­sort au­jourd’hui avec un troi­sième al­bum plein de choeurs et d’ar­chi­tec­tures so­nores im­pec­ca­ble­ment ar­ran­gés, dont le titre a été pi­qué à un es­sai de Fitz­ge­rald. Le chan­teur, Ro­bin Pe­ck­nold, a ma­ni­fes­te­ment trou­vé le temps de lire. Il dit aus­si s’être un peu « ba­gar­ré pour trou­ver une rai­son so­lide, ob­jec­tive, de vivre ». Cette mé­lan­co­lie très fitz­ge­ral­dienne court par­tout dans le disque. Il s’ouvre sur une pro­cla­ma­tion d’au­to­suf­fi­sance : « I am all that I need ». Mais suf­fi­sam­ment lan­ci­nante et in­quiète pour lais­ser af­fleu­rer une « De­cla­ra­tion of De­pen­dence » (« dé­cla­ra­tion de dé­pen­dance »), comme di­raient les Kings of Con­ve­nience : « Are you at home ? I’ll come right now / I need to see you », mur­mure un cou­plet. L’af­faire se boucle sur la chan­son « Crack-Up », qui nous dé­coche ce qu’elle ap­pelle une « phi­lip­pique à la Ci­cé­ron » :« The tigh­ter the fist / The loo­ser the sand » (« Plus le poing est ser­ré, plus le sable s’échappe »). On le voit, les textes sont sou­vent ré­jouis­sants, comme le jour où Do­nald Trump a re­ti­ré les Etats-Unis de l’ac­cord sur le cli­mat, mais cette noir­ceur est constam­ment com­pen­sée, en­lu­mi­née, trans­cen­dée par des gui­tares à douze cordes, quelques vio­lons, des per­cus­sions lé­gères, un peu de cla­ri­nette, des cla­viers dis­crets, pour sou­te­nir des har­mo­nies vo­cales raf­fi­nées qui ca­rillonnent avec can­deur comme à l’époque en­chan­tée où dé­bu­taient les Bee Gees. Ce­la, Fleet Foxes sait tou­jours aus­si bien le faire : une pop ba­roque et contem­pla­tive qui écarte les nuages pour voir s’il existe des anges quelque part. Ain­si que le di­sait Leo­nard Co­hen : « There is a crack in eve­ry­thing / That’s how the light gets in » (« Il y a une fis­sure dans chaque chose / C’est comme ça que passe la lu­mière »).

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