Quand Pi­cas­so ai­mait Ol­ga

OL­GA PI­CAS­SO, MU­SÉE PI­CAS­SO, PA­RIS-3E ; 01-85-56-00-36. JUS­QU’AU 3 SEP­TEMBRE. CA­TA­LOGUE DE L’EX­PO, MU­SÉE PI­CAS­SO/GAL­LI­MARD, 336 P. , 39 EU­ROS

L'Obs - - SORTIR - BER­NARD GÉNIÈS

De toutes les femmes qui ont tra­ver­sé la vie de Pi­cas­so, Ol­ga Kho­kh­lo­va a été cer­tai­ne­ment la plus sin­gu­lière. La re­la­tion entre cette fille d’un an­cien co­lo­nel de l’ar­mée tsa­riste et un ar­tiste qui al­lait au len­de­main de la Se­conde Guerre mon­diale re­joindre les rangs du Par­ti com­mu­niste fran­çais ne manque pas de sel. Dan­seuse dans la troupe des Bal­lets russes di­ri­gés par Dia­ghi­lev, Ol­ga avait aus­si un pe­tit faible pour les soi­rées mon­daines. Les spé­cia­listes de Pi­cas­so parlent en­core de cette pé­riode (soit entre 1917 et le dé­but des an­nées 1930) comme celle de sa « pé­riode du­chesse », al­lu­sion à un train de vie qui ne sé­dui­sait qu’à de­mi Pi­cas­so – contraint de mettre des pa­tins lors­qu’il en­trait dans l’ap­par­te­ment oc­cu­pé par le couple, rue La Boé­tie à Pa­ris. L’ex­po­si­tion pré­sen­tée au Mu­sée Pi­cas­so sur deux étages évoque pour une part im­por­tante la vie d’Ol­ga. De nom­breuses pho­tos ain­si que des lettres té­moignent de l’his­toire de sa propre fa­mille et des rap­ports que la jeune femme conti­nue à en­tre­te­nir avec ses pa­rents de­meu­rés de l’autre cô­té du ri­deau de fer. Du­rant ces mêmes an­nées, Pi­cas­so suc­combe à l’ap­pel du clas­si­cisme. Ou­bliant (mais pas tou­jours) le cu­bisme, il cède à la ten­ta­tion d’un des­sin pré­cis et épu­ré. De cette ten­ta­tion « in­gresque » naî­tront ses fa­meux por­traits d’Ol­ga en train de lire ou de rê­vas­ser. Au­tant de fi­gures mé­lan­co­liques han­tées par la dé­li­ca­tesse de nuances roses ou na­crées. La nais­sance de leur fils Paul (en 1921) sus­ci­te­ra quant à elle des scènes de ma­ter­ni­té tout aus­si apai­sées. La rup­ture se fait jour lorsque Pi­cas­so fait la connais­sance d’une jeune fille (en­core mi­neure), Ma­rie-Thé­rèse Wal­ter. Les étreintes de­viennent car­nas­sières (« le Bai­ser »), le corps de la belle Ol­ga de­vient flasque (« Grand Nu au fauteuil rouge ») et Pi­cas­so, son­geant à sa nou­velle maî­tresse, de­vient le « Mi­no­taure vio­lant une femme ». Contrai­re­ment à Fran­çoise Gi­lot ou à Do­ra Maar (autres com­pagnes de Pi­cas­so), Ol­ga n’a pas été une muse. En sa com­pa­gnie, Pi­cas­so de­vient un peintre d’in­té­rieurs (voir toutes les scènes d’ate­lier ou de leur ap­par­te­ment). La nais­sance de leur fils Paul puis leur rup­ture pro­voquent à l’in­verse chez lui un sur­saut créa­tif : parce qu’il doit men­tir (et se men­tir peut-être), Pi­cas­so est contraint de se ré­fu­gier der­rière un vo­ca­bu­laire es­thé­tique plus fé­cond, plus no­va­teur. Et dé­jà, on voit ap­pa­raître dans les ta­bleaux de la fin des an­nées 1920, d’autres courbes, d’autres formes plus épa­nouies, plus har­mo­nieuses. Pi­cas­so était amou­reux : alors, il créait.

« La Femme et l’en­fant », 1921.

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