UNE AS­SEM­BLÉE SI PEU RE­PRÉ­SEN­TA­TIVE

Phi­lo­sophe, es­sayiste, spé­cia­liste de l’is­lam et des évo­lu­tions contem­po­raines de la vie spi­ri­tuelle.

L'Obs - - Les Chroniques - Par AB­DEN­NOUR BIDAR A. B.

Comme si de rien n’était alors que rien ne va plus ! Notre dé­mo­cra­tie conti­nue d’at­tri­buer le pou­voir à des élus dont la re­pré­sen­ta­ti­vi­té, pour­tant, pose dé­sor­mais très gra­ve­ment ques­tion. Qu’on en juge. Notre As­sem­blée na­tio­nale se­ra ul­tra-do­mi­née de­main par un par­ti qui n’au­ra re­cueilli au pre­mier tour des lé­gis­la­tives qu’un peu plus de 32% des voix d’un vote mar­qué par une abs­ten­tion re­cord (57,4% au se­cond tour). Faites le cal­cul, ce­la si­gni­fie que le pou­voir lé­gis­la­tif en France va ex­pri­mer la vo­lon­té d’un sixième du corps élec­to­ral to­tal, soit trois Fran­çais sur vingt. La ma­jo­ri­té ab­so­lue de La Ré­pu­blique en Marche (REM) dans cette As­sem­blée pose dès lors deux ques­tions. Celle de la fai­blesse des contre-pou­voirs, né­ces­saires au dé­bat dé­mo­cra­tique. Celle du di­vorce to­tal entre cette ma­jo­ri­té ab­so­lue à l’As­sem­blée et ce qui de­vrait nor­ma­le­ment la pro­cu­rer, à sa­voir un plé­bis­cite du peuple. Cer­tains édi­to­ria­listes se sont en­thou­sias­més pour le raz de ma­rée réa­li­sé par les can­di­dats de la nou­velle ma­jo­ri­té? Mais que vaut une telle raz­zia sur les postes de dé­pu­té quand elle ne s’ap­puie sur au­cun élan po­pu­laire d’am­pleur cor­res­pon­dante ? Comment ne pas s’in­quié­ter du dan­ger d’une telle dé­con­nexion entre le peuple et le pou­voir? Le pro­blème se po­sait dé­jà à l’is­sue de l’élec­tion pré­si­den­tielle, lorsque le nou­veau pré­sident, élu avec 66,06% des voix, ne re­cueillait en fait qu’un peu plus de 43,63% des votes du corps élec­to­ral. Et sur ce score, com­bien ont vo­té contre Ma­rine Le Pen plu­tôt que pour Em­ma­nuel Ma­cron ? La dé­mo­cra­tie est en forme quand ses élus agissent à par­tir d’une cer­taine masse cri­tique de suf­frages, qui ex­priment alors une vo­lon­té lar­ge­ment par­ta­gée dans le pays. Or nous sommes là dans un cas de fi­gure pro­blé­ma­tique. Qui en ef­fet a vo­té pour les can­di­dats REM dans ces deux élec­tions? Sur­tout la frange de la classe moyenne et ai­sée des villes. 70% des élus de La Ré­pu­blique en Marche viennent des classes su­pé­rieures. Le vrai phé­no­mène po­pu­laire, lui, se si­tuait ailleurs : dans tous les votes de co­lère so­ciale qui se sont por­tés aux ex­trêmes. Voi­là le vé­ri­table évé­ne­ment. Par­fois de ma­nière ca­la­mi­teuse, quand il vote Le Pen, notre peuple s’in­surge. En par­ti­cu­lier, il entre de plus en plus en ré­sis­tance contre l’hé­gé­mo­nie mon­diale de l’ul­tra­li­bé­ra­lisme – et si d’au­cuns veulent voir en Em­ma­nuel Ma­cron un ava­tar des grandes fi­gures de l’his­toire de France (Ver­cin­gé­to­rix, Jeanne d’Arc, Charles de Gaulle), ce­la se­ra fa­cile à vé­ri­fier dans l’ave­nir im­mé­diat : il se­ra du cô­té de cette ré­sis­tance, et non de la ca­pi­tu­la­tion. Si en re­vanche ce dé­sir d’un monde plus juste n’est pas en­ten­du, la co­lère qui monte risque d’être plus ju­pi­té­rienne que celle de notre ap­pren­ti Ju­pi­ter. Comment évi­ter ce spectre d’une in­sur­rec­tion du peuple? Il va fal­loir que notre pré­sident et les nou­veaux dé­pu­tés de son par­ti com­prennent qu’on ne di­rige pas un pays en pro­met­tant uni­que­ment en­core plus de puis­sance d’agir à ceux qui sont dé­jà les vain­queurs de la com­pé­ti­tion so­ciale, et les dé­ten­teurs de tous les ca­pi­taux, cultu­rels et éco­no­miques. Il va fal­loir qu’ils ma­ni­festent leur ca­pa­ci­té à se mettre à la place de tous les autres, qui n’ont pas eu les mêmes chances, et qu’ils té­moignent de leur sens de la so­li­da­ri­té et de la fra­ter­ni­té. Mais pas de pro­cès d’in­ten­tion, ils en sont sans doute dé­si­reux et peut-être ca­pables. Nous al­lons main­te­nant pou­voir en ju­ger.

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