SENS DE LA RÉ­PU­BLIQUE OU RÉ­PU­BLIQUE DU CENS

Es­sayiste, au­teur de « Notre France. Dire et ai­mer ce que nous sommes ».

L'Obs - - Les Chroniques - Par RA­PHAËL GLUCKSMANN R. G.

E n France, le droit de vote est uni­ver­sel et chaque ci­toyen ma­jeur est ap­pe­lé aux urnes pour dé­ci­der de l’ave­nir de tous. C’est en­ten­du. Et pour­tant, lorsque plus de 57% des ins­crits res­tent chez eux un jour d’élec­tions lé­gis­la­tives, lorsque deux tiers des plus jeunes ne se dé­placent pas, lorsque l’abs­ten­tion dé­passe 70% dans la plu­part des quar­tiers po­pu­laires, la ques­tion se pose : se di­rige-t-on, de fac­to et non de jure, vers un ré­gime cen­si­taire ? L’idéal fran­çais, ré­pu­bli­cain, d’une ci­toyen­ne­té ac­tive uni­ver­selle est-il en voie d’être rem­pla­cé par un mo­dèle amé­ri­cain de faible par­ti­ci­pa­tion élec­to­rale et d’in­té­rêt peu par­ta­gé pour la chose com­mune ? Ou s’agit-il d’un simple ac­ci­dent ?

Chaque par­ti ou mou­ve­ment – le PS ex­cep­té – peut trou­ver des rai­sons de se sa­tis­faire ou au moins de ne pas se déses­pé­rer des ré­sul­tats de di­manche soir : La Ré­pu­blique en Marche a réus­si l’un des plus grands coups po­li­tiques de notre his­toire, la droite a – mo­men­ta­né­ment – li­mi­té la casse, La France in­sou­mise par­vient à for­mer un groupe à l’As­sem­blée et à y en­voyer ses té­nors, le FN brise le pla­fond de verre des 50% dans plu­sieurs cir­cons­crip­tions et as­sure une tri­bune ins­ti­tu­tion­nelle na­tio­nale à Ma­rine Le Pen… Mais ce chiffre de 57,4% in­ter­dit toute au­to­sa­tis­fac­tion. 57,4% : un re­cord ab­so­lu pour des élec­tions na­tio­nales, le rap­pel dou­lou­reux que notre dé­mo­cra­tie reste ma­lade et qu’un re­nou­vel­le­ment des can­di­dats et des par­tis est la condi­tion né­ces­saire, mais pas suf­fi­sante, pour en­ta­mer sa gué­ri­son.

Le re­nou­vel­le­ment amor­cé ne peut épar­gner les ins­ti­tu­tions, à com­men­cer par l’As­sem­blée na­tio­nale et la ma­nière de l’élire. Comment mo­bi­li­ser les ci­toyens pour des lé­gis­la­tives qui se ré­sument à un vote de confir­ma­tion ou d’in­fir­ma­tion du scru­tin pré­si­den­tiel ? Et, qui plus est, se­lon un mode de dé­si­gna­tion qui offre les deux tiers des sièges à un par­ti ras­sem­blant 30% des suf­frages (15% des ins­crits) au pre­mier tour? Ain­si or­ga­ni­sées, les élec­tions lé­gis­la­tives visent à don­ner une ma­jo­ri­té au pré­sident et non à re­pré­sen­ter équi­ta­ble­ment les orien­ta­tions po­li­tiques struc­tu­rant la so­cié­té fran­çaise. Elles pré­sentent au lo­ca­taire de l’Ely­sée un moyen d’ac­tion pour son quin­quen­nat, elles ne re­pré­sentent pas les élec­teurs pen­dant les cinq ans qui suivent. Le sou­ve­nir hon­ni des blo­cages de la IVe Ré­pu­blique a conduit à ce­la. Mais il ne faut pas s’éton­ner alors que les élec­tions lé­gis­la­tives soient per­çues comme se­con­daires. Et peu at­trac­tives.

Les abs­ten­tion­nistes ont certes tou­jours tort. Ils sou­lignent néan­moins, cons­ciem­ment ou in­cons­ciem­ment, les dé­rives ac­tuelles de nos ins­ti­tu­tions. Nous sommes pas­sés de fac­to d’un ré­gime se­mi-pré­si­den­tiel, vo­lon­tai­re­ment bâ­tard, à un ré­gime pré­si­den­tiel dés­équi­li­bré. La Consti­tu­tion amé­ri­caine donne le pou­voir exé­cu­tif au pré­sident, mais elle sanc­tua­rise un pou­voir lé­gis­la­tif et un pou­voir ju­di­ciaire ex­trê­me­ment forts et in­dé­pen­dants. La France, elle, a lais­sé le fa­meux « es­prit de la Ve Ré­pu­blique » – cette ombre du roi dont parle Em­ma­nuel Ma­cron – l’em­por­ter sur sa lettre. Elle se re­trouve du coup avec un corps lé­gis­la­tif dont les pré­ro­ga­tives sont peu claires et la fonc­tion de re­pré­sen­ta­tion peu évi­dente (comment nier par exemple que le FN re­pré­sente plus dans notre so­cié­té que 8 dé­pu­tés sur 577 ?). Pas éton­nant que les ci­toyens aient l’im­pres­sion d’avoir dé­jà dé­ci­dé en mai des cinq an­nées qui viennent : c’est fon­da­men­ta­le­ment vrai.

Mais, au-de­là des ins­ti­tu­tions à chan­ger, les frac­tures entre classes so­ciales et classes d’âge que ré­vèlent les va­ria­tions du taux d’abs­ten­tion se­lon les re­ve­nus et les dates de nais­sance entrent en col­li­sion avec le pro­jet ré­pu­bli­cain d’un es­pace pu­blic uni­ver­sel. On peut ju­ger ce pro­jet uto­pique et se sa­tis­faire des évo­lu­tions ac­tuelles. Mais, si nous croyons à nos propres dis­cours sur le sens de la Ré­pu­blique, alors il faut pro­po­ser et si­gner un nou­veau contrat so­cial entre les re­pré­sen­tés et leurs re­pré­sen­tants, un contrat qui per­mette aux classes pro­gres­si­ve­ment mises à l’écart de la chose com­mune de se sen­tir à nou­veau par­ties pre­nantes d’un pro­jet col­lec­tif, du dé­bat na­tio­nal, d’un peuple po­li­tique unique. Nous en sommes loin.

Cette an­née fut mar­quée par le « dé­ga­gisme » (co­py­right Jean-Luc Mé­len­chon). Nous en avions un be­soin pres­sant. Nous avons as­sis­té en place de Grève au spec­tacle fas­ci­nant de la guillo­tine élec­to­rale. Comment ne pas se ré­jouir de la mort des vieux ba­rons et de l’ef­fon­dre­ment de l’ordre an­cien ? Le chaos que les Grecs met­taient à l’ori­gine du monde est né­ces­saire à toute (re)créa­tion du corps po­li­tique. Mais il n’est que la condi­tion de pos­si­bi­li­té, et non la condi­tion suf­fi­sante, de l’avè­ne­ment du neuf.

Si les jeunes mar­cheurs se plaisent dans les meubles de la Ve Ré­pu­blique et ne s’éman­cipent pas des dé­ter­mi­nismes de leur (notre) classe so­cio­cul­tu­relle, la « ré­vo­lu­tion » pro­mise n’au­ra été qu’un coup de com. Et la farce se re­joue­ra dans cinq ans, sous une forme in­fi­ni­ment plus tra­gique.

“LES ABS­TEN­TION­NISTES ONT CERTES TOU­JOURS TORT. ILS SOU­LIGNENT NÉAN­MOINS LES DÉ­RIVES AC­TUELLES DE NOS INS­TI­TU­TIONS.”

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