Spé­cial livres de l’été

L'Obs - - Sommaire - Par NATAC HA TAT U

Le fa­bu­leux des­tin d’Agnès Mar­tin-Lu­gand

Son pre­mier livre a été AUTOÉDITÉ sur la pla­te­forme d’AMA­ZON et, de­puis, cette ro­man­cière de 38 ans a ven­du plus de DEUX MIL­LIONS d’exem­plaires. Ren­contre avec un phé­no­mène

Au Sa­lon du Livre de Li­moges, le 31 mars der­nier, la vraie star n’était pas celle qu’on at­ten­dait. Certes, la cé­lèbre es­sayiste ca­na­dienne Nan­cy Hus­ton ou en­core Ber­nard Wer­ber, pi­lier de ces foires lit­té­raires de­puis le suc­cès pla­né­taire de sa « Tri­lo­gie des four­mis », se sont taillé un jo­li suc­cès, et Yas­mi­na Kha­dra a dé­di­ca­cé ses ro­mans à jet conti­nu sous les re­gards ja­loux de ses voi­sins. Mais celle qui a créé l’évé­ne­ment ce week-end-là est une in­con­nue des mi­lieux lit­té­raires, une mère de fa­mille de 38 ans bou­dée des cri­tiques et ab­sente des pla­teaux de té­lé­vi­sion. Agnès Mar­tin-Lu­gand, qui écrit des ro­mans d’amour, n’est connue que de ses très nom­breux lec­teurs, qui l’adorent. Les or­ga­ni­sa­teurs du Sa­lon qui l’avaient pla­cée par­mi d’autres au­teurs ont dû ra­pi­de­ment l’ex­fil­trer, tant ses fans, des femmes pour la plu­part, se pres­saient pour ob­te­nir une dé­di­cace. Réins­tal­lée, seule, dans un vaste cor­ner, elle a ven­du 300 exem­plaires en deux heures. Un car­ton. Pu­blié quinze jours plus tôt, son ro­man « J’ai tou­jours cette mu­sique dans la tête », était dé­jà en tête des ventes, comme les quatre pré­cé­dents, qui se sont écou­lés à plus de 150 000 cha­cun. Dans un contexte où un ou­vrage qui dé­passe les 4 000 exem­plaires est consi­dé­ré par les édi­teurs comme un suc­cès, c’est un phé­no­mène. Mais aus­si l’em­blème d’une nou­velle gé­né­ra­tion d’écri­vains qui ne doivent leur suc­cès qu’à eux-mêmes. Et à in­ter­net !

Agnès Mar­tin-Lu­gand a en ef­fet ren­con­tré le suc­cès en ligne, grâce à l’au­toé­di­tion : un pro­cé­dé en plein boom aux Etats-Unis et qui per­met à tout un cha­cun de mettre en ligne son ma­nus­crit et de le confron­ter di­rec­te­ment au pu­blic, sans pas­ser par le filtre des mai­sons tra­di­tion­nelles. Pas be­soin d’ar­gent, de re­la­tions, ni même de ta­lent. Un uni­vers pa­ral­lèle, où la re­con­nais­sance des lec­teurs est la seule qui compte, où le billet d’une blo­geuse de 25 ans pèse plus lourd que la cri­tique d’une grande plume de la presse écrite. Comme You­Tube, qui a fait émer­ger toute une gé­né­ra­tion d’ar­tistes, avec Boo­ke­lis, Crea­teS­pace, Blurb, cha­cun a dé­sor­mais droit à l’an­goisse de la page blanche, avec le rêve de de­ve­nir E.L. James, l’au­teur de « 50 Nuances de Grey », pre­mière grande suc­cess sto­ry de l’au­toé­di­tion. La ré­vo­lu­tion de l’écri­ture est en marche. L’his­toire d’Agnès Mar­tin-Lu­gand en est une nou­velle preuve.

“C’EST UN RÊVE ÉVEILLÉ”

On la re­trouve fin avril dans une bras­se­rie pa­ri­sienne, juste avant qu’elle ne grimpe dans un Tha­lys pour une nou­velle séance de si­gna­tures en Bel­gique. De­puis la sor­tie de son

nou­veau ro­man, elle a par­cou­ru plus de 10 000 ki­lo­mètres, jus­qu’à Mos­cou, où elle a un fan-club. Me­nue dans son pan­ta­lon noir, per­fec­to en cuir et Stan Smith blanches, la jeune femme aux yeux clairs ne boude pas son plai­sir : « Ces ren­contres avec les lec­teurs sont tou­jours bou­le­ver­santes. » Celles avec les jour­na­listes un peu moins. Ti­mide et ten­due, Agnès Mar­tin-Lu­gand semble en­core tout étonnée de son suc­cès. « C’est un rêve éveillé », avoue-t-elle. C’est vrai. En y ajou­tant une pas­sion contra­riée, son his­toire pour­rait même être le fil rouge d’un de ses ro­mans. Il y est ques­tion de ré­si­lience, de pas­sion se­crète et de coup du des­tin... Ne manque plus qu’à trou­ver un de ces titres à ral­longe, bien ac­cro­cheur, dont elle a le se­cret.

Il y a six ans en­core, Agnès était psy­cho­logue cli­ni­cienne, en charge de la pe­tite en­fance, dans une pou­pon­nière du Havre, pas très loin de sa mai­son de Rouen où cette exPa­ri­sienne a sui­vi son ma­ri, spé­cia­liste du mar­ke­ting. Etu­diante, la jeune fille ori­gi­naire de Saint-Ma­lo n’ai­mait pas écrire et pas trop lire non plus. La ré­dac­tion de son mé­moire de fin d’études se­ra un pre­mier dé­clic : « A ma grande sur­prise, j’y ai trou­vé un vé­ri­table plai­sir. » Elle pro­fite de l’ar­ri­vée de son pre­mier fils et d’un congé pa­ren­tal pour se je­ter à l’eau. « J’avais de­puis long­temps des his­toires en tête, sans être sûre d’être ca­pable de les ra­con­ter. Je me suis dit que si je ne pro­fi­tais pas de cette pause pour es­sayer, je ne le saurais ja­mais. » Elle n’en­vi­sage d’abord pas vrai­ment de pu­blier : « Je vou­lais juste confron­ter ce rêve à la réa­li­té et éven­tuel­le­ment à l’échec », ajoute-t-elle. La jeune femme noir­cit des pages et des pages, sans souf­france. « Ça sor­tait tout seul. » Elle puise la trame de ce pre­mier ré­cit dans ses propres an­goisses : « Je me suis de­man­dé ce que je de­vien­drais si je per­dais les deux êtres que j’ai­mais le plus au monde. » Ré­sul­tat : dé­vas­tée par la mort de son ma­ri et de sa pe­tite fille dans un ac­ci­dent de voi­ture, l’hé­roïne, une tren­te­naire que toute pul­sion de vie a aban­don­née, quitte Pa­ris, son ca­fé lit­té­raire du xe, et son meilleur ami, un gay, pour s’ins­tal­ler dans un cot­tage ir­lan­dais où elle va se re­cons­truire grâce à de vieux pro­prié­taires ado­rables et à un voi­sin om­bra­geux mais sé­dui­sant. Voi­là. On ne vous en dit pas plus... Sa­chez juste qu’il fau­dra ve­nir à bout du deuxième ro­man pour ar­ri­ver au hap­py end. En un an, elle boucle la pre­mière mou­ture du pre­mier. Elle a trou­vé le titre : « Les gens heu­reux lisent et boivent du ca­fé », mais elle sent qu’il lui « manque quelque chose » pour que le ro­man soit abou­ti. Elle fait ap­pel à un coach lit­té­raire qui lui fait re­tra­vailler le ma­nus­crit : « Il m’a ai­dé à struc­tu­rer ma pen­sée, à ne pas me lais­ser

em­bar­quer par mes per­son­nages, à trou­ver ma tech­nique. » A rac­cour­cir le texte, aus­si, deux fois trop long.

“DANS L’ÉDI­TION UBÉRISÉE, L’AU­TEUR FAIT TOUT”

Le ma­nus­crit, en­voyé à quatre grands édi­teurs pa­ri­siens, est re­je­té. Comme sou­vent, deux d’entre eux ne prennent même pas la peine de lui ré­pondre. Ce­la ne la dé­cou­rage pas, au contraire. Elle re­tra­vaille son ou­vrage, « en­core et en­core ». Et dé­cide de se lan­cer toute seule. Après avoir traî­né sur des fo­rums d’écri­vains ama­teurs, elle dé­couvre un cré­neau en plein boom : l’au­toé­di­tion. Rien à voir avec l’édi­tion à compte d’au­teur tra­di­tion­nelle, fa­çon L’Har­mat­tan, cette mai­son des an­nées 1970, pion­nière en la ma­tière, dont les livres étaient ven­dus dans la rue par des étu­diants... « Il fal­lait payer pour chaque étape, je ne le sen­tais pas. » Dé­sor­mais, des pla­te­formes en ligne pro­posent aux au­teurs d’édi­ter eux-mêmes leur ma­nus­crit en ver­sion élec­tro­nique. Quelques clics suf­fisent. Dans ce mar­ché en plein boom, Kindle Di­rect Pu­bli­shing, la pla­te­forme d’Ama­zon, se taille for­cé­ment la part du lion. Ici, tout le monde à sa chance. Pas de co­mi­té de lec­ture pour sé­lec­tion­ner les au­teurs, pas de cor­rec­teur, pas de gra­phiste pour trou­ver une cou­ver­ture, pas d’at­ta­chée de presse... Dans l’édi­tion ubérisée, c’est l’au­teur qui fait tout. Cer­taines pla­te­formes pro­posent en op­tion des ser­vices payants comme la cor­rec­tion ou le coa­ching ex­press, qu’il est libre d’ac­cep­ter. Il dé­cide lui­même du prix d’achat, et se dé­brouille en­suite pour le faire connaître. Fu­tée, Agnès Mar­tin-Lu­gand pro­pose son e-book au prix plan­cher de 89 cen­times d’eu­ro. Mais de­mande à tout son ré­seau d’amis et de re­la­tions de l’ache­ter. Bin­go ! Elle es­pé­rait en vendre quelques di­zaines. Le soir même, à 20 heures, « Les gens heu­reux… » entre dans le Top 100 d’Ama­zon. Elle n’en croit pas ses yeux : « On cli­quait sur la page toutes les cinq mi­nutes pour suivre la pro­gres­sion... C’était la fête. » Le buzz fonc­tionne, Agnès Mar­tin-Lu­gand, qui n’avait même pas de page Fa­ce­book per­son­nelle, dé­couvre les res­sorts du mar­ke­ting vi­ral. C’est l’ef­fet boule de neige. Elle gagne 50 places en vingt-quatre heures, et ar­rive dans le top 10 en quatre jours. Des blo­geurs in­fluents s’em­parent du livre. En une se­maine, elle a ven­du 400 exem­plaires. Trois se­maines plus tard, c’est la consécration : elle est nu­mé­ro un chez Ama­zon !

C’est ain­si que Flo­rian La­fa­ni, char­gé du dé­ve­lop­pe­ment nu­mé­rique aux Edi­tions Mi­chel La­fon, la re­père. « La cou­ver­ture et le titre fonc­tion­naient bien en­semble. Le texte était à la hau­teur, avec des per­son­nages cré­dibles au­quel le lec­teur s’iden­ti­fie, et une forme d’em­pa­thie. » Dans cette jungle de l’au­toé­di­tion, où le meilleur cô­toie le pire, c’est son job de re­pé­rer ces pé­pites. « Aux Etats-Unis, le phé­no­mène existe de­puis dix ans, avec des suc­cès re­ten­tis­sants. Tous les édi­teurs sont à l’af­fût. Mais n’al­lez pas croire que ce sont des au­teurs de deuxième ca­té­go­rie. Cer­tains pré­fèrent res­ter dans l’au­toé­di­tion, car ils maî­trisent tout, le conte­nu et les droits. D’autres bas­culent dans l’édi­tion tra­di­tion­nelle. Il faut en­suite que le texte cor­res­ponde à la ligne édi­to­riale de la mai­son. » Le ro­man d’Agnès Mar­tin-Lu­gand colle par­fai­te­ment. Il l’ap­pelle pour lui pro­po­ser un contrat, un vrai, avec à-va­loir et droits d’au­teur. « J’ai d’abord cru à un gag », di­telle. Pu­blié le 26 dé­cembre, « Les gens heu­reux lisent et boivent du ca­fé » s’écoule en moins d’un mois à 8 000 exem­plaires. Cinq ans et quatre ro­mans plus tard, avec plus de 2 mil­lions d’exem­plaires ven­dus, édi­tions de poche et tra­duc­tions com­prises, Agnès Mar­tin-Lu­gand est de­ve­nue la lo­co­mo­tive de la mai­son. Et pour cou­ron­ner le tout, un pro­duc­teur de Hol­ly­wood a ra­che­té les droits de son pre­mier ro­man. Les édi­teurs qui avaient re­fu­sé son ma­nus­crit s’en mordent en­core les doigts.

Au­jourd’hui, Agnès Mar­tin-Lu­gand a aban­don­né son mé­tier de psy­cho­logue et pu­blie un ro­man par an, qu’elle ré­dige dans sa mai­son rouen­naise, avec une ré­gu­la­ri­té de mé­tro­nome. Son contrat avec Mi­chel La­fon lui per­met de « vivre confor­ta­ble­ment ». Et cer­tai­ne­ment un peu plus. Elle écrit à l’aube, avant de dé­po­ser ses en­fants à l’école, des his­toires d’amour où les hé­roïnes fument beau­coup en écou­tant de la mu­sique. Comme elle. Elle avoue écrire des ro­mans po­pu­laires, « et ce n’est pas un gros mot ». C’est vrai. On s’y plonge comme dans une boîte de cho­co­lats, avec culpa­bi­li­té et un brin d’écoeu­re­ment, mais sans pou­voir s’em­pê­cher de la fi­nir. Ses ré­cits s’ins­crivent dans la droite ligne des ro­mans de Marc Le­vy ou d’Alexandre Jar­din, l’au­teur qui l’a « fait en­trer dans la lec­ture », avoue-t-elle, comme Ka­the­rine Pan­col ou An­na Ga­val­da. A son pan­théon lit­té­raire, quelques au­teurs an­glo-saxons à suc­cès, Ar­mis­tead Mau­pin et ses « Chro­niques de San Fran­cis­co », ou Tom Wolfe, ce monstre sa­cré. Comme eux, Agnès Mar­tin-Lu­gand sait ra­con­ter des his­toires. Et c’est dé­jà beau­coup.

Née en 1979 à Saint-Ma­lo, AGNÈS MAR­TIN-LU­GAND est l’au­teur de « Les gens heu­reux lisent et boivent du ca­fé » (2012), « Entre mes mains le bon­heur se fau­file » (2014), « La vie est fa­cile, ne t’in­quiète pas » (2015), « Dé­so­lée je suis at­ten­due » (2016).

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