High-Tech

Re­por­tages, do­cu­men­taires, films… De plus en plus de pro­fes­sion­nels pré­fèrent uti­li­ser le té­lé­phone, à l’image de Mi­chel Gon­dry pour son nou­veau court-mé­trage

L'Obs - - Sommaire - Par BO­RIS MANENTI

Le smart­phone va-t-il en­ter­rer les ca­mé­ras ?

Une fillette de 6 ans coif­fée d’un casque rouge joue dans le sable de la plage de Sain­teC­roix, à cô­té de Mar­seille. Cam­pée sur ses pieds, la tête à l’en­vers entre ses jambes, elle ob­serve des jeunes s’amu­ser au loin dans une mer d’un bleu écla­tant. Elle court en­suite vers sa grande soeur, sous un im­mense so­leil es­ti­val. La scène est mi­gnonne comme tout et se­rait ano­dine si elle ne se dé­rou­lait pas sous l’oeil at­ten­tif d’une ving­taine de per­sonnes, di­ri­gées par Mi­chel Gon­dry, coif­fé, lui, d’un bob bleu. Le réa­li­sa­teur d’« Eter­nal Sun­shine of the Spot­less Mind » boucle ain­si deux se­maines de tour­nage d’un court-mé­trage, com­man­dé par Apple, qui doit « cé­lé­brer l’été en France ». Là en­core, ce pour­rait être to­ta­le­ment ano­din, sauf que le Fran­çais et son équipe n’ont pas uti­li­sé de ca­mé­ra « clas­sique », mais celle du der­nier iPhone.

Ca­lé dans une sorte de grosse coque équi­pée de poi­gnées sur les cô­tés, le smart­phone a été uti­li­sé pour fil­mer toutes les sé­quences du pe­tit film d’une di­zaine de mi­nutes. On constate que l’équipe de Gon­dry uti­lise une ap­pli­ca­tion spé­ciale (Fil­mic Pro) qui per­met des ré­glages pous­sés pour, no­tam­ment, ajus­ter la ba­lance des blancs, vé­ri­fier l’ex­po­si­tion, mo­di­fier la vi­tesse d’en­re­gis­tre­ment, cap­ter au ra­len­ti ou en ac­cé­lé­ré…

Pen­dant vingt mi­nutes, la scène de la plage est tour­née, en­core et en­core, sans que Mi­chel Gon­dry soit com­plè­te­ment sa­tis­fait. L’équipe tech­nique ne cesse de re­prendre les ré­glages, tan­dis que le réa­li­sa­teur ex­pé­ri­mente dif­fé­rents angles pos­sibles, avant de trou­ver le bon. « C’était nou­veau pour moi de tour­ner avec cet ap­pa­reil, mais on l’a quand même fait de ma­nière pro­fes­sion­nelle, ex­plique-t-il. J’ai dé­jà tour­né avec des ca­mé­ras non pro­fes­sion­nelles, mais là, ça ap­porte une vraie lé­gè­re­té. »

Face à l’ob­jec­tif, la pe­tite ac­trice pa­raît dé­ten­due, peut-être parce qu’elle a dé­jà l’ha­bi­tude d’être au centre de l’ob­jec­tif du té­lé­phone de ses pa­rents, bien moins im­pres­sion­nant que les énormes ca­mé­ras de ci­né­ma sur pied. Au-de­là de son ai­sance à elle, ce tour­nage avec un simple

por­table semble tout à fait nor­mal à l’en­semble de l’équipe. « J’ai fait un film, et il se trouve que c’est avec un iPhone, in­siste Mi­chel Gon­dry. Mais l’im­por­tant est plu­tôt l’his­toire qu’il ra­conte, le dé­fi de don­ner vie à un tri­cycle [per­du par la fillette dans le court-mé­trage, NDLR].» Pour­tant, un tel tour­nage était in­en­vi­sa­geable il y a quelques an­nées. Les op­tiques des té­lé­phones se sont consi­dé­ra­ble­ment amé­lio­rées, of­frant dé­sor­mais une ul­tra-haute dé­fi­ni­tion (dite 4K), des sta­bi­li­sa­teurs d’image (pour at­té­nuer les mou­ve­ments), des ef­fets de pro­fon­deur (grâce à un se­cond ob­jec­tif ), etc. De quoi ob­te­nir un ren­du de grande qua­li­té, même si le mon­tage et la post­pro­duc­tion se font en­core sur un or­di­na­teur clas­sique.

Le fait qu’un réa­li­sa­teur os­ca­ri­sé comme Gon­dry passe au smart­phone est ré­vé­la­teur d’une ten­dance de fond. On l’a vu ré­cem­ment avec « Tan­ge­rine », de Sean Ba­ker, prix du ju­ry au Fes­ti­val de Deau­ville, qui a été en­tiè­re­ment tour­né avec un iPhone. « Pour être hon­nête, c’était plu­tôt fa­cile, a ex­pli­qué son réa­li­sa­teur au site Al­lo­ci­né. Nous avons pu cap­tu­rer la vie de la rue sans avoir be­soin de l’an­non­cer, comme si nous tour­nions une vi­déo ama­teur. Ça me dé­range un peu car j’aime le Cel­lu­loïd et la pel­li­cule, […], mais les smart­phones ont été créés pour des gens comme nous, qui ne peuvent pas se payer quelque chose de mieux et sont obli­gés d’en pas­ser par là. » Avant lui, Ma­lik Bend­jel­loul avait dû aus­si, faute de moyens, op­ter pour un té­lé­phone pour ter­mi­ner son do­cu­men­taire, « Sear­ching for Su­gar Man », pri­mé par l’Aca­dé­mie des Oscars.

Autre exemple ré­cent : BFM Pa­ris. La nou­velle chaîne de té­lé lo­cale a dé­ci­dé que son équipe de re­por­ters ne se­rait équi­pée que de smart­phones pour les tour­nages. « Pour BFM Pa­ris comme pour de nom­breux réa­li­sa­teurs, c’est avant tout un choix éco­no­mique, note Bru­no Smad­ja, pré­sident du Mo­bile Film Fes­ti­val, qui ré­com­pense des courts-mé­trages tour­nés au por­table. Pour au­tant, je ne crois pas que ce­la va de­ve­nir la norme du do­cu­men­taire, du clip, et en­core moins du ci­né­ma. Les ca­mé­ras pro­fes­sion­nelles offrent en­core des qua­li­tés tech­niques et une sen­si­bi­li­té d’image in­éga­lées. »

Il n’em­pêche, les choses changent. L’ha­bi­tude quo­ti­dienne de fil­mer ses en­fants, ses va­cances et à peu près tous ses sou­ve­nirs, en­cou­ra­gée par les ré­seaux so­ciaux, Fa­ce­book en tête, tou­jours plus gour­mands de vi­déos, voire de sé­quences en di­rect, in­fluence le monde pro­fes­sion­nel.

Si son zoom de­meure fai­blard, le smart­phone per­met de se fau­fi­ler par­tout, de cap­ter à la vo­lée la moindre scène, rin­gar­di­sant les en­com­brantes ca­mé­ras. Pour preuve, le mar­ché du Ca­mé­scope s’est to­ta­le­ment ef­fon­dré ces der­nières an­nées, rem­pla­cé par les pe­tites ac­tion cams (type GoP­ro) et les ca­mé­ras fil­mant à 360°. Mais ces nou­veau­tés ne suf­fisent pas, et le mar­ché des en­re­gis­treurs vi­déo est en baisse (-2% l’an der­nier). Dans le sillage du mar­ché de la pho­to (à -19%), lui aus­si rem­pla­cé par les por­tables. « C’est très agréable de tour­ner avec un té­lé­phone, c’est beau­coup plus spon­ta­né, in­siste Sé­ve­rine Ro­bic, réa­li­sa­trice de courts-mé­trages. Ça ap­porte de la fraî­cheur et peut at­ti­rer de nom­breuses per­sonnes vers la réa­li­sa­tion… »

Tout le monde pour­ra-t-il ce­pen­dant se pro­cla­mer réa­li­sa­teur ? Peut-être une jeune gé­né­ra­tion de créa­teurs ins­pi­rés, pour­quoi pas, par le tra­vail de Mi­chel Gon­dry. Mais c’est sans doute Bru­no Smad­ja, du Mo­bile Film Fes­ti­val, qui a la bonne for­mule : « Nous sa­vons tous écrire, mais nous ne sommes pas tous écri­vains. »

« Dé­tour », de Mi­chel Gon­dry, se­ra pré­sen­té le 29 juin à l’Ely­sées Biar­ritz et le 30 juin à l’Apple Mar­ché SaintGer­main à Pa­ris à l’oc­ca­sion de « Pers­pec­tives », avant d’être dif­fu­sé sur les sites d’Apple et dans les ci­né­mas.

A Mar­tigues, près de Mar­seille, Mi­chel Gon­dry (au centre et à droite, avec le bob bleu) tourne une scène d’un court-mé­trage pro­duit par Apple, avec pour seule ca­mé­ra celle, hy­per-ma­niable, d’un iPhone der­nier cri (à gauche).

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