L’his­toire in­édite du STO

Loin du cli­ché de jeunes re­quis pre­nant le ma­quis pour évi­ter de se re­trou­ver en Al­le­magne, le Ser­vice du Tra­vail obli­ga­toire (STO) fut un suc­cès pour l’oc­cu­pant. Nour­ri par un énorme tra­vail d’ar­chives, l’ou­vrage de l’his­to­rien Ra­phaël Spi­na comble une l

L'Obs - - Sommaire - Par MAXIME LAURENT

Un livre de Ra­phaël Spi­na

Sym­bole de la col­la­bo­ra­tion vi­chyste, le STO (Ser­vice du Tra­vail obli­ga­toire) fut long­temps « l’in­con­nu le plus cé­lèbre des an­nées noires ». Ceux qui par­tirent furent-ils des com­plices hon­teux ou des vic­times en manque de re­con­nais­sance ? Pen­dant plus d’un de­mi­siècle, une vé­ri­table guerre des mé­moires a brouillé la réa­li­té his­to­rique. Au terme de dix an­nées de re­cherche, l’his­to­rien Ra­phaël Spi­na lève le voile. Et les chiffres parlent d’eux-mêmes : entre oc­tobre 1942 et août 1943, 650 000 tra­vailleurs fran­çais furent ré­qui­si­tion­nés pour les usines du Reich, soit 93% du nombre d’ou­vriers ré­cla­més par le pou­voir na­zi au ré­gime de Vi­chy. Du­rant cette pé­riode, la France fut le pre­mier four­nis­seur d’une main-d’oeuvre qua­li­fiée et ap­pré­ciée pour son ren­de­ment. Pour le dire au­tre­ment : du point de vue de l’oc­cu­pant, le STO fut un suc­cès presque to­tal.

Il faut se re­pla­cer dans le contexte. En 1942, les forces hit­lé­riennes perdent plus de 60 000 sol­dats par mois, et leurs ar­mées en­glou­tissent sans cesse des troupes fraîches pré­le­vées dans la classe ou­vrière. Pour les rem­pla­cer, le ré­gime doit faire ap­pel à des mil­lions de tra­vailleurs étran­gers, trans­for­mant le pays, à re­bours de la doc­trine na­zie, en terre d’im­mi­gra­tion mas­sive. Entre sep­tembre 1940 et l’été 1942, 200 000 tra­vailleurs fran­çais gagnent l’Al­le­magne de leur plein gré, at­ti­rés par les sa­laires éle­vés. Mais la ma­chine de guerre du Füh­rer en ré­clame da­van­tage. Et Hit­ler put comp­ter sur l’ac­ti­visme de Pé­tain et ses séides.

Un exemple de l’im­pli­ca­tion des au­to­ri­tés fran­çaises : fin mars 1942, le gou­ver­ne­ment de l’ami­ral Dar­lan crée le Ser­vice de la Main-d’oeuvre fran­çaise en Al­le­magne, cen­sé veiller sur les fa­milles de ces ex­pa­triés vo­lon­taires. Cet en­cou­ra­ge­ment au dé­part se su­per­pose au « culte do­lo­riste » of­fi­ciel voué aux 1,8 mil­lion de pri­son­niers de guerre. Naît pro­gres­si­ve­ment l’idée de la « Re­lève », qui en­tre­ra en vi­gueur le 22 juin 1942. Son but : rem­pla­cer les sol­dats cap­tifs, no­tam­ment pay­sans, par des ou­vriers. Etaient alors vi­sés les « af­fec­tés spé­ciaux » qui avaient échap­pé à la mo­bi­li­sa­tion de 1939, et donc aux Sta­lags. Pierre La­val, re­ve­nu au pou­voir, dé­voi­le­ra à contre­coeur le dés­équi­libre de l’échange : 50 000 pri­son­niers pay­sans de re­tour au pays contre 150 000 ou­vriers spé­cia­li­sés s’ex­pa­triant en terre na­zie.

Mais, après une brève flam­bée des dé­parts at­ti­sée par la pro­pa­gande, l’opé­ra­tion se solde par un échec. Les craintes qu’ins­pire la vie dans l’Etat na­zi – dont les usines sont dé­sor­mais la proie des bom­bar­de­ments – eurent rai­son d’un mar­ché de dupes, dé­non­cé par les jour­naux de la Ré­sis­tance et force ma­ni­fes­ta­tions. La « Re­lève » eut un autre ef­fet per­vers : conco­mi­tante à la dé­por­ta­tion des juifs, elle fit croire aux vic­times de la rafle du Vel’d’Hiv’ que leur ar­res­ta­tion s’ins­cri­vait dans une lo­gique de tra­vail au ser­vice de l’oc­cu­pant.

L’étape sui­vante, dé­ci­sive, sur­vient en sep­tembre 1942 avec la loi « sur l’orien­ta­tion et la di­rec­tion de la main-d’oeuvre ». Il s’agit, en fait, d’une « Re­lève for­cée », ou d’un STO qui ne dit pas en­core son nom. Fait ex­cep­tion­nel dans l’his­toire de Vi­chy, quatre mi­nistres du gou­ver­ne­ment La­val re­fusent un temps d’ap­po­ser leur si­gna­ture au bas du texte dic­té par les Al­le­mands, et l’un d’eux bas­cu­le­ra dans la Ré­sis­tance… Res­pon­sable du re­cru­te­ment de la main-d’oeuvre pour l’en­semble du Reich, Fritz Sau­ckel, dit « le né­grier de l’Eu­rope », ob­tient que 250 000 tra­vailleurs, préa­la­ble­ment re­cen­sés dans les usines fran­çaises, partent pour l’Al­le­magne. « Cas unique en Eu­rope oc­cu­pée, c’est une loi de leur propre pays qui oblige les tra­vailleurs à s’ex­pa­trier en Al­le­magne », note Spi­na.

L’ÉGA­LI­TÉ DANS LA SER­VI­TUDE

Cette par­ti­cu­la­ri­té contri­bue de fac­to à rendre ac­cep­table l’exil for­cé : nul be­soin de re­cou­rir à des rafles, aus­si rares que trau­ma­ti­santes, pour pous­ser des in­di­vi­dus amers à se sou­mettre. La crainte des dé­la­tions et une forme de pres­sion so­ciale, prô­nant une « éga­li­té dans la ser­vi­tude », jettent l’op­probre sur les jeunes ré­frac­taires. Fuir ne re­vient-il pas à faire par­tir à sa place un père de fa­mille ? « Plus am­bi­guë, cette contrainte laisse une marge de choix, et contri­bue ain­si au ma­laise qui en­toure à ja­mais le STO dans la mé­moire col­lec­tive », pré­cise l’his­to­rien. Le pays achève de se di­vi­ser entre les fils de bour­geois épar­gnés et ces jeunes ou­vriers convo­qués sous 48 heures, ré­ti­cents à bra­ver la loi ou in­ca­pables de trou­ver si vite une so­lu­tion de re­pli. « La contrainte est d’abord lé­gale, psy­cho­lo­gique, mo­rale, faute de voir une al­ter­na­tive », sou­tient-il.

Le 16 fé­vrier 1943 est ins­tau­ré le STO pro­pre­ment dit. Tou­jours aus­si éle­vés, les ob­jec­tifs de 250 000 re­quis fixés par Ber­lin sont de nou­veau at­teints. Cette fois, les convo­ca­tions s’ef­fec­tuent par classe d’âge. Toutes les ca­té­go­ries so­ciales sont donc tou­chées, et une forme d’uni­té fran­çaise re­naît. Si la troi­sième « Ak­tion Sau­ckel » d’avril-dé­cembre 1943, mar­quée cette fois par une sys­té­ma­ti­sa­tion des rafles, se sai­sit de 170 000 jeunes gens sur les 220 000 at­ten­dus, le nombre de ré­frac­taires at­teint un ni­veau tel qu’il de­vient im­pos­sible de les pour­chas­ser. De sur­croît, on dé­nombre 100 000 « in­sou­mis », c’est-à-dire des in­di­vi­dus qui re­fusent de se faire re­cen­ser. Sur­tout, l’ad­mi­nis­tra­tion re­nâcle, les forces de l’ordre os­cil­lent entre im­puis­sance et com­plai­sance, la France ru­rale, dé­sor­mais ci­blée par le STO, entre en ef­fer­ves­cence, et la po­pu­la­tion pro­tège les re­belles. Per­pé­trant des opé­ra­tions de sa­bo­tage et des at­ten­tats contre les an­tennes lo­cales du STO, la Ré­sis­tance, par­ve­nue à in­cen­dier le fi­chier cen­tral des re­quis, est

Coau­teur de « la France en chiffres », sous la di­rec­tion d’Oli­vier Wie­vior­ka, RA­PHAËL SPI­NA en­seigne l'his­toire à l'uni­ver­si­té d'Aix-Mar­seille. Son « His­toire du STO » est pu­bliée ces jours-ci chez Per­rin.

dé­sor­mais apte à pro­duire mas­si­ve­ment des faux pa­piers pour ceux qui af­fluent dans les fermes et les mon­tagnes. Le nombre de dé­parts de­vient dé­ri­soire et, face à l’am­pleur du mou­ve­ment, « ni Vi­chy ni les Al­le­mands ne peuvent plus rien », constate Spi­na.

240 000 RÉ­FRAC­TAIRES

La ma­jo­ri­té de ceux qui échappent au tra­vail en Al­le­magne n’eut pas à pas­ser dans la clan­des­ti­ni­té. Dé­si­gnés par l’au­teur comme les « re­fu­sants », ces hommes s’y sont sous­traits par des moyens lé­gaux : des faux cer­ti­fi­cats mé­di­caux à l’em­bauche dans les bu­reaux du STO, voire au sein de la si­nistre Mi­lice, les so­lu­tions sont mul­tiples. Quant aux fa­meux ma­quis, d’abord lieux de re­fuge plu­tôt que de com­bat, ceux-ci ne furent qu’une op­tion par­mi d’autres, choi­sie par 40 000 des 240 000 ré­frac­taires. Les autres se ca­chaient par­fois… à do­mi­cile. Les ap­pren­tis ma­qui­sards, eux, mirent à l’épreuve une « ar­mée des ombres » certes bru­ta­le­ment ra­jeu­nie et ru­ra­li­sée, mais plus que ja­mais dé­nuée de moyens.

95% de ceux qui par­tirent en re­vinrent. La mé­moire étant par na­ture sé­lec­tive, celle du STO au­ra conser­vé le sceau d’in­fa­mie frap­pant ses vic­times, as­si­mi­lées à de « qua­si-vo­lon­taires ». En at­testent les ac­cu­sa­tions por­tées contre le chef du PCF Georges Mar­chais, qui, jeune ou­vrier apo­li­tique, se conten­ta comme tant d’autres de ré­pondre à une convo­ca­tion. Que l’on y ait cé­dé ou qu’on l’ait fui, l’im­pact du STO prend des formes di­verses : l’écri­vain Fran­çois Ca­van­na tom­ba amou­reux d’une ou­vrière so­vié­tique, le chan­teur Georges Bras­sens y construi­sit un ré­per­toire pour dis­traire ses ca­ma­rades re­quis, tan­dis que le des­si­na­teur Al­bert Uder­zo se ca­cha dans une ferme bre­tonne qui lui ins­pi­ra la lo­ca­li­sa­tion du vil­lage des ir­ré­duc­tibles Gau­lois.

« Do­tés d’un contrat de tra­vail et d’un sa­laire, in­fi­ni­ment moins mal­trai­tés et dis­cri­mi­nés que les “sous­hommes’’ po­lo­nais et so­vié­tiques », les ex-re­quis fran­çais, re­grou­pés pour un gros tiers d’entre eux au sein d’une puis­sante fé­dé­ra­tion, dé­fen­dirent de­vant les tri­bu­naux leur vo­lon­té d’ob­te­nir le titre de « dé­por­tés », ré­ser­vé aux vic­times de la Shoah, aux dé­te­nus po­li­tiques et autres ré­sis­tants mar­ty­ri­sés dans les camps. Re­con­nus en 2007 comme « tra­vailleurs for­cés », les an­ciens du STO avaient brouillé des dé­cen­nies du­rant les contours de leur his­toire. La dé­ci­sion d’ou­vrir les ar­chives de leur fé­dé­ra­tion à Ra­phaël Spi­na marque un tour­nant im­por­tant. Le cher­cheur a pu s’im­mer­ger dans le des­tin de jeunes gens qui, par confor­misme, par peur ou par ab­sence de choix, ac­ce­ptèrent un exil dont la consé­quence pre­mière fut une pro­lon­ga­tion de la guerre.

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