Lettres ou le néant

Né dans une fa­mille juive anal­pha­bète, Mau­rice Olen­der est de­ve­nu his­to­rien, phi­lo­logue et l’in­com­pa­rable édi­teur de “la Li­brai­rie du xxie siècle”. Le psy­cha­na­lyste Fe­thi Bens­la­ma a lu pour “l’Obs” “Un fan­tôme dans la bi­blio­thèque”

L'Obs - - Sommaire - Par FE­THI BENS­LA­MA

Un ou­vrage de Mau­rice Olen­der

Le fan­tôme dans la bi­blio­thèque dé­signe la pra­tique, dans les salles de lec­ture en ac­cès libre, qui consiste à mettre une fiche por­tant le nom de l’em­prun­teur à la place du livre absent des rayons. S’il n’y a pas de fan­tôme là où manque le livre, c’est la réa­li­té de ce der­nier elle-même qui s’ef­face. En somme, le fan­tôme est le ga­rant de l’exis­tence de l’absent. On en­tend, dans cet énon­cé, en quoi l’usage du fan­tôme comme re­pré­sen­tant de ce qui n’est plus là peut at­teindre l’ex­pres­sion d’une di­men­sion éthique et his­to­rique cru­ciale, sans la­quelle les morts dis­pa­raî­traient, le pas­sé n’au­rait plus de trace au pré­sent, ce qui était se­rait anéan­ti par l’amné­sie.

En­fant né de la sur­vie à l’ex­ter­mi­na­tion des juifs po­lo­nais, Mau­rice Olen­der a écrit un livre sur l’étrange che­min par le­quel il adopte le rôle d’un fan­tôme gar­dien de ses sem­blables. Rien d’hé­roïque, au­cun des­sein tra­cé d’avance, mais la ten­ta­tive de l’en­fant de sur­vivre à la sur­vie, quand il dé­couvre l’ex­ter­mi­na­tion pour « rai­son de nais­sance », quand la ra­di­ca­li­té de la dis­pa­ri­tion ré­duit la consis­tance du monde à un songe de cendres. L’en­fant vit dans l’en­fer oni­rique d’une des­truc­tion tou­jours à ve­nir. Il cherche à tra­vers les bords de sa cou­ver­ture l’as­su­rance qu’il est bien ré­veillé du cau­che­mar où il se voit ra­flé et dé­por­té dans un train comme tant d’autres. Sa pro­tes­ta­tion prend la forme d’un re­fus de lire et d’écrire : « Comment a-t-on le droit d’ap­prendre à lire, à écrire, si la lec­ture et l’écri­ture peuvent conduire à lé­gi­ti­mer la mort de mil­lions de jeunes hommes va­lides, ni sol­dats ni com­bat­tants, d’en­fants, de femmes, de vieillards ? » La han­tise de l’ex­ter­mi­na­tion dans la réa­li­té psy­chique en­fan­tine a créé le symp­tôme d’une « vo­lon­té d’anal­pha­bète ».

Par quel ren­ver­se­ment le pro­cès en tra­hi­son fait à l’écrit en tant que haut lieu de la loi se trans­forme-t-il en un site d’où lève la ré­sis­tance ? Comment l’en­fant de­vien­dra-t-il ar­chéo­logue, phi­lo­logue, his­to­rien, édi­teur de plu­sieurs cen­taines de livres, dont il gar­de­ra dans leurs moindres dé­tails les traces ma­té­rielles et in­tel­lec­tuelles, dé­po­sées à l’Ins­ti­tut Mé­moires de l’Edi­tion contem­po­raine (Imec) ? C’est ce pas­sage de bord, in­su, qui s’écrit sous une forme qui dé­joue les genres ou plu­tôt les as­so­cie : entre l’es­sai, la confes­sion et la mé­di­ta­tion poé­tique pour ap­pro­cher les éclats du pa­ra­doxe d’écrire sur le re­fus de lire et d’écrire.

La ré­ponse au cau­che­mar de la dis­pa­ri­tion est de­ve­nue « la réa­li­sa­tion d’un rêve or­di­naire : ser­vir d’abri à ce qui se perd », le symp­tôme s’est mué en un dé­sir d’ar­chives. Certes, « Il a fal­lu une vie en­tière pour ap­prendre à lire », et la tâche reste in­ter­mi­nable, car on ne gué­rit ja­mais de l’anéan­tis­se­ment de l’autre : le deuil est im­pos­sible, mais pas de sou­mis­sion à la mé­lan­co­lie. Il faut gar­der à l’es­prit qu’au­cune ci­vi­li­sa­tion ne met à l’abri du « meurtre ra­di­cal de l’al­té­ri­té ». Aus­si, res­ter aux aguets sup­pose cette ré­serve de rêves qui est l’ar­chive, car loin d’être seu­le­ment le conser­va­toire du pas­sé, il re­cèle l’échap­pée vers l’ave­nir, en ver­tu de la loi du fan­tôme pour la­quelle « les au­teurs dis­pa­rus sont contem­po­rains de leurs lec­teurs posthumes ». Pas d’illu­sion non plus : « Il faut sa­voir qu’il y a des mo­ments où rien ne peut vous sau­ver de rien. »

Le lec­teur tremble en met­tant ses pas dans ceux de l’au­teur qui marche sur une ligne de crête comme l’en­fant qui cherche de sa main l’our­let de sa couette pour échap­per au songe in­fer­nal. Reste que l’in­sur­rec­tion a bien sa source dans le lieu de l’en­fant. Je me sou­viens que c’est là que l’An­da­lou Ibn Ara­bî (xiie) avait lo­ca­li­sé la puis­sance in­sur­rec­tion­nelle et spi­ri­tuelle de Moïse, quand Pha­raon tuait tous les en­fants is­raé­lites dans le but de le détruire. Dans « les Gemmes de la sa­gesse », il écrit : « Moïse était donc, de par sa consti­tu­tion psy­chique, la somme des vies de ceux qui avaient été tués dans l’in­ten­tion de le détruire. » En somme, l’en­fant Moïse était dé­jà le fan­tôme de l’ar­chive mo­no­théiste qui en­trave l’anéan­tis­se­ment to­tal. « Un fan­tôme dans la bi­blio­thèque », de Mau­rice Olen­der, Seuil, 224 p.

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