Af­faire Gré­go­ry

Trente ans après la mort du pe­tit gar­çon, Mar­cel et Jac­que­line Ja­cob, son grand-oncle et sa grand-tante, viennent d’être mis en exa­men pour “en­lè­ve­ment et sé­ques­tra­tion”. Dans la val­lée de la Vo­logne re­sur­git l’ombre des dis­pa­rus. Re­por­tage

L'Obs - - Sommaire - Par DOAN BUI

Les fan­tômes de la Vo­logne

Les en­fants morts ne vieillissent ja­mais. Ils res­tent éter­nel­le­ment des en­fants. Qui nous scrutent sur les pho­tos avec leurs grands yeux éton­nés. Le pe­tit Gré­go­ry ne gran­di­ra ja­mais. Il reste pour tou­jours ce gar­çon­net de 4 ans aux joues rondes et aux boucles brunes dont le sou­rire han­ta les té­lés et les jour­naux dans les an­nées 1980. Mit­ter­rand était alors pré­sident, France 2 s’ap­pe­lait An­tenne 2, in­ter­net n’exis­tait pas, et on fai­sait par­fois la queue de­vant une ca­bine té­lé­pho­nique pour pas­ser un coup de fil. La France en­tière se pas­sion­nait pour un feuille­ton sor­dide : le meurtre d’un en­fant, re­trou­vé li­go­té et noyé dans la Vo­logne, sur fond de que­relles fa­mi­liales et de lettres ano­nymes d’un cor­beau qui avait même re­ven­di­qué son crime dans une mis­sive pleine de haine : « Ce n’est pas ton ar­gent qui pour­ra te re­don­ner ton fils. Voi­là ma ven­geance pauvre con. » L’af­faire Violette No­zière pas­sion­na An­dré Bre­ton, l’af­faire Gré­go­ry Ville­min eut Mar­gue­rite Du­ras, par­tie elle aus­si en pè­le­ri­nage sur les rives de la Vo­logne. Em­bar­quée par ce dé­cor de conte tra­gique, la ro­man­cière s’en­flam­ma donc, elle aus­si. C’était fa­tal. Elle écri­vit dans « Li­bé­ra­tion » un texte contro­ver­sé, ima­gi­nant Ch­ris­tine Ville­min en meur­trière, « su­blime, for­cé­ment su­blime ». Une ro­man­cière, une di­zaine de cou­ver­tures de « Pa­ris Match » et même dans la presse in­ter­na­tio­nale (« Who killed Pe­tit Gre­go­ry ? » s’in­ter­ro­geait « News­week »), des heures de JT : c’est ain­si que Gré­go­ry, comme le « Top 50 » ou le match de ten­nis Chang­Lendl, s’im­pri­ma dans la mé­moire col­lec­tive. Le meurtre d’un en­fant de­vint un su­jet de plai­san­te­ries à la té­lé. « Qu’est-ce qui est bleu et qui flotte? – Le pe­tit Gré­go­ry », je me sou­viens qu’on ré­pé­tait cette blague à la ré­cré. On ri­go­lait aus­si au ci­né­ma, dans « C’est ar­ri­vé près de chez vous », quand Be­noît Poel­voorde fa­bri­quait un cock­tail « pe­tit Gré­go­ry ». On ne pen­sait pas alors à la dou­leur des pa­rents en deuil, ja­mais. Peut­être parce qu’on n’était pas en­core pa­rents.

L’ac­tua­li­té bé­gaie par­fois. Elle tous­sote, ho­quette et crache des bribes du pas­sé. La se­maine der­nière, quand la pho­to du pe­tit Gré­go­ry est ré­ap­pa­rue sou­dain, sur les fils Twit­ter, les alertes BFM, les posts Fa­ce­book, on a tous cru être dans « Re­tour vers le fu­tur ». Sur les chaînes in­fo, les images d’ar­chives tour­naient en boucle : Ch­ris­tine et Jean-Ma­rie Ville­min, pa­rents éplo­rés, les gros plans sur le vi­sage de ma­done de Ch­ris­tine, que la France fan­tas­ma en mère meur­trière, la mous­tache de Ber­nard La­roche, le cou­sin, in­cul­pé puis li­bé­ré, et tué par Jean-Ma­rie Ville­min… L’af­faire Ville­min : un si­nistre jeu du fu­ret, où l’éti­quette du cou­pable pas­sait de l’un à l’autre sous les pro­jec­teurs. En 2017, le fu­ret du bois jo­li est re­pas­sé. Il s’est en­core ar­rê­té dans le vil­lage d’Au­mont­zey, 481 ha­bi­tants, où ha­bite tou­jours une bonne par­tie du clan. Les jour­na­listes ont à nou­veau dé­bar­qué, comme ja­dis. Dans la meute, des jeunes tren­te­naires, pas nés au mo­ment de l’af­faire. D’autres plus âgés, comme Pa­trick Hert­zog, pho­to­graphe, qui était là, il y a trente ans. « C’est bi­zarre de re­ve­nir ici. Rien n’a chan­gé, et tout a chan­gé. A l’époque, c’était le Far West. Sur les routes, par­fois, une qua­ran­taine de voi­tures de jour­na­listes fai­saient des courses-pour­suites avec les gen­darmes. » On en était ve­nu aux mains lors des ob­sèques du pe­tit pour avoir les meilleurs cli­chés. Un pho­to­graphe ache­ta des jouets pour les dé­po­ser sur la tombe, pour mettre en scène sa pho­to des pa­rents en­deuillés. Une chasse au scoop, hon­teuse, dé­crite avec maes­tria par Lau­rence La­cour dans « le Bû­cher des in­no­cents » (Les Arènes), qui suite à l’af­faire quit­ta le jour­na­lisme. Et c’est comme si un re­proche muet pla­nait sur la Vo­logne, nous em­bar­ras­sant tous, mi­cros comme sty­los.

“DÉ­FENSE D’EN­TRER”

Gê­née, je m’ex­cuse de dé­ran­ger les ha­bi­tants d’Au­mont­zey. Mais je pié­tine quand même de­vant la mai­son de Mo­nique, la grand-mère, qui, se­lon les der­nières avan­cées de l’en­quête, au­rait écrit des lettres ano­nymes de me­nace au juge Si­mon – au­jourd’hui dé­cé­dé – pour l’em­pê­cher d’in­no­cen­ter Ch­ris­tine Ville­min, et qui, de l’avis de tous, « sait » des choses. Très faible, Mo­nique a été au­di­tion­née chez elle. Ce­la fait trois jours qu’elle y est cloî­trée. Tan­dis que les ca­mé­ras guet­taient on ne sait quoi. Tout le monde est al­lé aus­si se plan­ter de­vant un pa­villon vide, vio­let, bor­dé d’un jar­din où un épou­van­tail spec­tral sou­rit au vent : la mai­son de Mar­cel et Jac­que­line Ja­cob, le grand-oncle et la grand-tante de Gré­go­ry, qui viennent d’être mis en exa­men pour « en­lè­ve­ment et sé­ques­tra­tion », à la stu­pé­fac­tion de tous dans le vil­lage. Mar­cel était très proche de Ber­nard La­roche, dont la mai­son est juste à cô­té. C’est là que l’homme fut tué. La mai­son a été ven­due, et l’ac­cès est au­jourd’hui bar­ré d’un ru­ban de chan­tier. Sur un pan­neau en car­ton, le pro­prié­taire a écrit : « Pro­prié­té pri­vée, dé­fense d’en­trer ». Mo­dia­no pense qu’on peut en­tendre l’écho des pas des dis­pa­rus dans les lieux qu’ils ont tra­ver­sés. Que « quelque chose conti­nue de vi­brer après leur pas­sage, des ondes de plus en plus faibles, mais que l’on capte si l’on est at­ten­tif ». Alors res­ter là, im­mo­bile, han­tée par la mai­son du crime, où nous nar­guait le « dé­fense d’en­trer ».

« Cou­vrir » l’af­faire Gré­go­ry, c’est al­ler pour­chas­ser des fan­tômes, se fondre dans l’ombre de notre re­gret­té ami Fran­çois Ca­vi­glio­li, une des plumes du jour­nal, en­voyé spé­cial de l’époque. Tout en dé­va­lant les routes vos­giennes, je lis et re­lis ses lignes sur mon té­lé­phone. Elles n’ont pas vieilli – per­sonne n’a dé­ci­dé­ment trou­vé de vac­cin à la « ma­la­die de la Vo­logne, qui rend les juges ba­vards et les té­moins muets » –, et je l’écoute dé­crire les haines re­cuites dans la fa­mille. Jean-Ma­rie Ville­min, alias « le chef », était l’en­fant ché­ri de Mo­nique, pro­mu contre­maître. Un « pa­tron » qui sus­ci­tait la ja­lou­sie, par­ti­cu­liè­re­ment du cô­té du clan La­roche. Son oncle Mar­cel Ja­cob, au­jourd’hui mis en exa­men, ou­vrier, l’avait d’ailleurs in­sul­té : « Je ne serre pas la main à un chef. Tu n’es qu’un ram­pant qui n’a pas de poils sur la poi­trine. » C’était le temps où il y avait en­core des usines dans les Vosges, la fi­la­ture où tra­vaillait Ch­ris­tine, l’usine de Jean-Ma­rie Ville­min ou celle de Ber­nard La­roche, dé­lé­gué CGT. Elles ont au­jourd’hui toutes fer­mé. On sor­tait alors à peine des Trente Glo­rieuses, Mon­tand s’ex­cla­mait : « Vive la crise! », on croyait en­core au pro­grès. Les pa­rents de Gré­go­ry in­car­naient cette réus­site haïe dans la fa­mille, eux que cer­tains sur­nom­maient « les Gis­card » à cause de leur belle mai­son. C’est après la pro­mo­tion de Jean-Ma­rie Ville­min que le Cor­beau en­tra dans leur vie, ombre pla­nant sur le pe­tit Gré­go­ry, qui l’ap­pe­lait le « po­thomme ». Il n’y avait en­core ni ex­per­tises ADN ni fac­tures dé­taillées de té­lé­phone, qui per­met­traient au­jourd’hui de le re­trou­ver en quelques jours. Le Cor­beau har­ce­lait aus­si Al­bert, le grand-père, l’ap­pe­lant par­fois trente fois par jour. Me­na­çant de di­vul­guer de vieux et sales se­crets. Il y avait tant à ca­cher, dans la fa­mille. La tante Louisette, un peu faible d’es­prit, qui vi­vait avec sa fille, fruit d’un in­ceste. Ja­cky, l’en­fant bâ­tard de Mo­nique. Mi­chel, l’illet­tré, qui haïs­sait aus­si Jean-Ma­rie. Dis­pa­rus eux aus­si. Mais leurs noms res­tent dans cette val­lée, dont, dé­ci­dé­ment, on ne part ja­mais. A part les pa­rents de Gré­go­ry, ils sont en ef­fet en­core tous là : les Ville­min, les Ja­cob, les Hol­lard, les Bolle, cou­sins ou tantes plus ou moins éloi­gnés du pe­tit mort. Na­dège tient le bar Le Pe­tit Blond, sur la route de Bruyères. « On les croise tous les jours. Ici, on se connaît tous. La Ma­rie-Ange [La­roche, la veuve de Ber­nard La­roche], elle est pas­sée ce ma­tin, pa­ni­quée, ca­chée der­rière de grosses lu­nettes de so­leil. » Na­dège a l’âge qu’au­rait eu Gré-

go­ry. « Tous ceux de ma gé­né­ra­tion, ça nous a ac­com­pa­gnés toute notre vie, cette his­toire. Le pire, c’était pour les cou­sins de Gré­go­ry, à l’école. Sur­tout Sé­bas­tien, le fils de Ber­nard La­roche. Lui, il a mor­flé. »

“NI FLEURS NI PHO­TOS”

On pour­chasse les fan­tômes en ar­pen­tant les ci­me­tières de la val­lée, noyés de ver­dure. Ce­lui de Lé­panges-sur-Vo­logne, blot­ti contre l’église. En­core au­jourd’hui, des tou­ristes de­mandent à voir la tombe de Gré­go­ry. Elle est au fond du ci­me­tière. Mais il n’y a plus rien, ni nom gra­vé, ni fleurs, ni pho­tos. Les Ville­min, qui vivent au­jourd’hui en ré­gion pa­ri­sienne, ont ex­hu­mé leur fils en 2004 pour le faire in­ci­né­rer et le ra­me­ner près d’eux. Mais il reste en­core la pierre tom­bale, im­mense et nue, forme étrange cen­sée évo­quer les ailes d’un ange. Un vide ver­ti­gi­neux, face au tor­rent de tous les mots qui ont été dits. Plus loin, on peut grim­per la rue de Bel­le­vue pour dé­ni­cher la mai­son des Ville­min, dont Du­ras dit qu’elle n’avait « vue sur rien, que sur le ciel, la ri­vière et la fo­rêt ». Elle y est tou­jours, mais mé­con­nais­sable de­puis les tra­vaux des nou­veaux pro­prié­taires. Sté­pha­nie, une ha­bi­tante de Lé­panges, nous confirme que c’est bien là : « Mes pa­rents ha­bi­taient à cô­té. Pen­dant des an­nées, les cars de tou­ristes se trom­paient et s’ar­rê­taient chez nous. » Puis les cars fi­laient vers Do­celles, à quelques ki­lo­mètres, et les ba­dauds se pos­taient sur le pont qui sur­plombe la Vo­logne, où a été re­trou­vé le corps. J’y suis al­lée aus­si. J’ai plon­gé mon re­gard dans l’eau tran­quille. La ri­vière sait, mais elle ne dit rien. Il fait beau, c’est la jour­née de la truite, et des cy­clistes filent sur les berges.

En­suite, je suis re­tour­née vers Au­mont­zey. Juste à l’en­trée du vil­lage, le ci­me­tière de Jus­sa­rupt, où re­pose Ber­nard La­roche. Sur sa tombe, cette épi­taphe : « Ici re­pose Ber­nard, in­no­cente vic­time d’une haine aveugle. » Ber­nard La­roche est mort avec ses se­crets. En 1993, lors du pro­cès de Jean-Ma­rie Ville­min, les ma­gis­trats avaient conclu qu’il y avait de fortes pré­somp­tions pour qu’il soit mê­lé à l’en­lè­ve­ment du pe­tit, sans pour au­tant pou­voir éta­blir de « fa­çon for­melle » sa culpa­bi­li­té. Sur les écrans de té­lé, les images de la rousse Mu­riel Bolle tournent en boucle. C’était alors une ado­les­cente ti­mide, qui pro­vo­qua un séisme en avouant avoir été en voi­ture avec Ber­nard La­roche et le pe­tit Gré­go­ry, avant de se ré­trac­ter. Mu­riel n’a plus ja­mais par­lé. « Les gens, ici, ils ne disent rien, nous dit la fac­trice. Une de mes clientes, un jour, m’a dit qu’elle sa­vait ce qui s’était pas­sé. Elle n’avait ja­mais par­lé aux po­li­ciers. Elle est morte au­jourd’hui. »

“DROIT AU SI­LENCE”

Le pro­cu­reur de Di­jon a, quant à lui, par­lé. Beau­coup. Deux con­fé­rences de presse, feuille­ton­nées pen­dant soixante-douze heures sur BFM. Les avo­cats des Ja­cob se sont in­sur­gés. « C’est cri­mi­nel […], de je­ter en pâ­ture le nom d’un couple, de les in­car­cé­rer pro­vi­soi­re­ment dans l’at­tente d’un dé­bat […]. Dans cette af­faire, il fal­lait faire l’en­quête, et en­suite, le cas échéant, in­ter­pel­ler des per­sonnes », a ton­né Sté­phane Giu­ran­na de­vant les mi­cros ten­dus. L’avo­cat de Mar­cel Ja­cob, qui a tout nié, sort tout juste du pro­cès de Fran­cis Heaulme, qu’il dé­fen­dait, où, là en­core, les fan­tômes de deux pe­tits gar­çons as­sas­si­nés il y a trente ans sont re­ve­nus han­ter l’ac­tua­li­té. L’avo­cat de Jac­que­line Ja­cob, qui, elle, a in­vo­qué son droit au si­lence (elle est soup­çon­née d’être le Cor­beau), s’est in­di­gné aus­si, rap­pe­lant que des ex­perts en gra­pho­lo­gie avaient à l’époque in­cri­mi­né Ch­ris­tine Ville­min. Le sou­ve­nir du grand gâ­chis des an­nées 1980, fias­co mé­dia­tique mais aus­si ju­di­ciaire, est alors re­ve­nu to­quer à nos mé­moires. Dé­jà, les jour­na­listes com­men­çaient à quit­ter Au­mont­zey pour al­ler tra­quer avo­cats et autres « sources proches du dos­sier ». D’autres s’en­tê­taient à dé­bus­quer des membres de la fa­mille. Dans le bar Le Pe­tit Blond, les ha­bi­tués, frus­trés par la confé­rence de presse du pro­cu­reur, dif­fu­sée en di­rect, iro­ni­saient : « J’es­père qu’il a des trucs so­lides, parce que des cou­pables et des ré­vé­la­tions, on en a eu plein ! » A cô­té, sur la de­van­ture du mar­chand de ta­bac, le titre « L’en­vie de sa­voir » s’éta­lait en gros ca­rac­tères sur la cou­ver­ture de « Vosges Ma­tin ». Dans le dos­sier de sept pages, on était bi­zar­re­ment ému par cette re­marque pê­chée dans un sa­lon de coif­fure de Lé­panges : « Gré­go­ry, oui, je m’en sou­viens bien. Il se pro­me­nait tou­jours avec son Ki­ki [la pe­luche star des an­nées 1980, NDLR]. » Le bac à sable où le ga­min jouait n’existe plus, au grand dam des tou­ristes fé­ti­chistes, qui, par­fois, en ra­me­naient des poi­gnées. Les en­fants jouent tou­jours à Lé­panges. Mais on n’en trouve plus au­cun qui s’ap­pelle Gré­go­ry.

C’est ici, à Do­celles, que le corps de l’en­fant a été dé­cou­vert, le 16 oc­tobre 1984.

Gré­go­ry Ville­min.

Le 16 juin der­nier, jour de la mise en exa­men des Ja­cob, les jour­na­listes en­chaînent les di­rects de­vant la mai­son du couple, à Au­mont­zey.

Au ci­me­tière de Lé­panges, la tombe vide de Gré­go­ry at­tire tou­jours les tou­ristes.

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