Ro­mans et ré­cits : nos dix-huit coups de coeur

Si vous les avez man­qués, voi­ci les ro­mans et ré­cits CONSEILLÉS PAR “L’OBS” de­puis le dé­but de l’an­née, et qu’il faut em­por­ter cet été

L'Obs - - Sommaire - Par JÉ­RÔME GAR­CIN, DI­DIER JA­COB, GRÉ­GOIRE LE­MÉ­NA­GER, avec DA­VID CA­VI­GLIO­LI et AMAN­DINE SCH­MITT

SA­GA NA­PO­LI­TAINE

CELLE QUI FUIT ET CELLE QUI RESTE par Ele­na Fer­rante tra­duit de l’ita­lien par El­sa Da­mien Gal­li­mard, 480 p., 23 eu­ros. Ele­na a quit­té Naples et vient de ter­mi­ner un ro­man, ins­pi­ré de son en­fance, qui connaît un cer­tain suc­cès. La fière Li­la, res­tée fi­dèle à sa ville, tra­vaille dans une usine de sa­lai­sons où elle est vic­time du har­cè­le­ment mas­cu­lin. Mais le tour­nant dé­ci­sif est aus­si ce­lui que prend l’Ita­lie, en ces an­nées 1970 du­rant les­quelles le pays déses­père de trou­ver son che­min vers une mo­der­ni­té apai­sée. Le plai­sir du ré­cit fleuve et la ca­pa­ci­té à le nour­rir des mille sur­prises de la vie ne font pas dé­faut dans ce troi­sième tome de « l’Amie pro­di­gieuse », où le per­son­nage d’Ele­na ap­pa­raît plus au­to­bio­gra­phique que ja­mais.

GRAND VENT

AR­TICLE 353 DU CODE PÉ­NAL par Tan­guy Viel Mi­nuit, 176 p., 14,50 eu­ros. Ce ro­man noir sous cou­ver­ture blanche est un po­lar so­cial où le désa­bu­se­ment tient lieu de sus­pense, une tra­gé­die hu­maine dé­gui­sée en thril­ler ma­ri­time, la confes­sion cha­bro­lienne d’un meur­trier qui a tout per­du, sauf sa di­gni­té et même son hon­nê­te­té. On fré­mit. On s’émeut. Et on en­tend même souf­fler le vent, force 10. Un grand livre.

HIT­LER DI­PLO­MATE

L’ORDRE DU JOUR par Eric Vuillard Actes Sud, 160 p., 16 eu­ros. Par­fois, la po­li­tesse est un vi­lain dé­faut. Avec un ma­fieux comme Hit­ler, par exemple, peut-être au­rait-il fal­lu en avoir un peu moins. C’est une des cent conclu­sions à ti­rer de ce bref chef-d’oeuvre où l’au­teur de « Tris­tesse de la terre » dis­sèque, au scal­pel, ce qui a per­mis aux na­zis d’an­nexer l’Au­triche en 1938.

SELF MADE WO­MAN

MA MÈRE, CETTE IN­CON­NUE par Phi­lippe La­bro Gal­li­mard, 192 p., 17 eu­ros. Nek­ta était ce qu’on ap­pe­lait une bâ­tarde. Elle s’était faite toute seule. Elle avait été

gratte-pa­pier dans un mi­nis­tère, jour­na­liste à « l’Es­sor ar­tis­tique » et avait épou­sé un mé­de­cin de vingt ans son aî­né, Jean La­bro, à qui elle don­na quatre gar­çons. C’est Phi­lippe, l’écri­vain-jour­na­liste de la fra­trie, qui est char­gé d’écrire la bio­gra­phie de leur mère. Une mère à qui Yad Va­shem dé­cer­na le titre de Juste par­mi les na­tions pour avoir, avec son ma­ri, ca­ché et sau­vé des juifs à Mon­tau­ban, pen­dant l’Oc­cu­pa­tion.

FORD DANS LE RÉ­TRO ENTRE EUX

par Ri­chard Ford tra­duit de l’an­glais (Etats-Unis) par Jo­sée Ka­moun L’Oli­vier, 192 p., 19,50 eu­ros. « Je ne me sou­viens pas que mon père m’ait ap­pris grand­chose, sauf à mon­ter à bi­cy­clette ou à ma­noeu­vrer le le­vier de vi­tesses de sa Ford. » Triste bi­lan que tire Ri­chard Ford dans ce ré­cit au­to­bio­gra­phique. L’au­teur d’« In­dé­pen­dance » y res­sus­cite Par­ker, un re­pré­sen­tant de com­merce qui pas­sait le plus clair de sa vie sur la route. Et ra­conte avec une émo­tion com­mu­ni­ca­tive comment ses pa­rents pros­pé­rèrent mo­des­te­ment jus­qu’à ce que son père meure un jour dans son lit, après que son fils eut ten­té un bou­cheà-bouche de la der­nière chance. L’in­épui­sable ma­trice d’une oeuvre ex­cep­tion­nelle.

UN AMOUR DE CHINE NOTRE HIS­TOIRE

par Rao Pin­gru tra­duit du chi­nois par Fran­çois Du­bois Seuil, 360 p., 23 eu­ros. A 94 ans, le Chi­nois Rao Pin­gru souffre moins d’avoir pas­sé vingt-deux ans dans un camp de ré­édu­ca­tion maoïste que d’avoir per­du, en 2008, sa femme ado­rée, Mei­tang. Après sa mort, et pour ne rien ou­blier de leur his­toire, il s’est mis à peindre et à cal­li­gra­phier ce ré­cit gra­phique, dont les mer­veilleuses et can­dides aqua­relles en­jo­livent même ce qui est triste.

PENNAC S’AMUSE LE CAS MALAUSSÈNE, T.1 : ILS M’ONT MEN­TI

par Da­niel Pennac Gal­li­mard, 320 p., 21 eu­ros. Dix-huit ans après « Aux fruits de la pas­sion » (1999), qui de­vait clore les aven­tures de sa tri­bu fé­tiche, l’au­teur de « la Fée ca­ra­bine » dé­gaine « le Cas Malaussène » comme une arme de des­truc­tion mar­rante contre la bê­tise et l’in­di­vi­dua­lisme. Même dans les pires si­tua­tions, il est comme un de ses per­son­nages : « in­ca­pable de ne pas s’amu­ser ».

NEW YORK, NEW YORK LES JOURS EN­FUIS

par Jay McI­ner­ney tra­duit de l’an­glais (Etats-Unis) par Marc Am­fre­ville L’Oli­vier, 500 p., 22,50 eu­ros. En 1992, Jay McI­ner­ney pu­bliait « Trente Ans et des pous­sières », pre­mier tome des aven­tures de Rus­sell et Cor­rine Cal­lo­way. Vingt-cinq ans plus tard, ce couple de New-Yor­kais dé­couvre les joies de la cin­quan­taine dans « les Jours en­fuis », chro­nique désen­chan­tée de l’Amé­rique au temps où Clin­ton et Obama se dis­pu­taient l’in­ves­ti­ture. Une époque qui, à l’heure où sé­vit Trump, semble aus­si éloi­gnée que pa­ra­di­siaque.

COUP DE POING GABACHO

par Au­ra Xi­lo­nen tra­duit de l’es­pa­gnol (Mexique) par Ju­lia Char­da­voine Lia­na Le­vi, 360 p., 22 eu­ros. S’ils avaient pu lire « Gabacho », la der­nière bombe d’une jeune ro­man­cière mexi­caine, Cé­line au­rait peut-être dé­ci­dé de faire des confi­tures, et Fran­çoise Sagan, du tri­cot. Avec une pêche folle et un ta­lent pour le dia­logue digne du meilleur Au­diard, elle ra­conte ici la vie sans joie d’un pe­tit voyou dans la jungle ur­baine du sud des Etats-Unis. Rien ne res­semble à « Gabacho », sauf peut-être « Los Ol­vi­da­dos » de Luis Buñuel, l’hu­mour en plus.

PI­VOT SE SOU­VIENT LA MÉ­MOIRE N’EN FAIT QU’À SA TÊTE

par Ber­nard Pi­vot Al­bin Mi­chel, 240 p., 18 eu­ros. Le pré­sident oc­to­gé­naire de l’Aca­dé­mie Gon­court per­siste à en ap­pe­ler aux écri­vains. Il pousse la mo­des­tie, le doute ou sim­ple­ment la dé­li­ca­tesse jus­qu’à at­tri­buer à d’autres le ré­veil in­opi­né de ses propres sou­ve­nirs. Ce se­rait de pe­tites phrases gla­nées chez Proust, Na­bo­kov, Mi­chaux, Via­latte, Blon­din, Tour­nier ou Sol­lers qui au­raient pro­vo­qué des ri­co­chets sur l’eau calme de son pas­sé. En somme, chez Pi­vot, le lec­teur com­man­de­rait à l’au­teur.

SURF, MEN­SONGES & IDÉAUX LES GAR­ÇONS DE L’ÉTÉ

par Re­bec­ca Li­ghie­ri P.O.L, 446 p., 19 eu­ros. Le pré­nom hit­ch­co­ckien de Re­bec­ca va très bien à la ro­man­cière de ce puis­sant thril­ler cho­ral cen­tré sur une fa­mille de Biar­ritz où, comme dans « Ré­pa­rer les vi­vants » de May­lis de Ke­ran­gal, la pra­tique du surf at­tire la tra­gé­die : un des gar­çons se fait bouf­fer une jambe par un re­quin, à La Réunion, et tout part en vrille. En in­ven­tant un ly­risme in­édit pui­sé dans le jar­gon des sur­feurs, le ro­man dy­na­mite les men­songes qui sont le ci­ment de toutes les fa­milles.

MAI­SON HAN­TÉE LA FILLE D’AVANT

par J. P. De­la­ney tra­duit de l’an­glais (Etats-Unis) par Jean Esch Ma­za­rine, 432 p., 21,90 eu­ros. One Fol­gate Street. C’est l’adresse lon­do­nienne de la nou­velle ré­si­dence de Jane, une jo­lie blonde qui a per­du un bé­bé pen­dant son ac­cou­che­ment. Pi­lo­té par un cer­veau high-tech, ce mau­so­lée a été conçu par une star de l’ar­chi­tec­ture mi­ni­ma­liste. Pas d’in­ter­rup­teurs, pas de ser­rures, pas de ra­dia­teurs ap­pa­rents : d’une pièce à l’autre, la mai­son cal­cule ce dont vous avez be­soin. On sait, dès les pre­mières pages, que ça tour­ne­ra mal, mais l’en­trée en ma­tière est un mo­dèle du genre.

PO­LAR PUNK VER­NON SU­BU­TEX 3

par Vir­gi­nie Des­pentes Grasset, 400 p., 19,90 eu­ros. En 2015, Vir­gi­nie Des­pentes dé­mar­rait les aven­tures de Ver­non Su­bu­tex, ce dis­quaire dé­chu qui zo­nait dans Pa­ris. Deux ans plus tard, voi­là en­fin le troi­sième et der­nier épi­sode de son ma­gis­tral ro­man-feuille­ton : de­ve­nu DJ pro­dige, Su­bu­tex ras­semble au­tour de lui toute une clique de désa­bu­sés. Au bout du tun­nel nous at­tend une con­clu­sion amère, qui achève de dis­sé­quer avec une acui­té trou­blante la so­cié­té contem­po­raine.

PA­RIS EST UNE BÊTE LE GRAND PA­RIS

par Au­ré­lien Bel­lan­ger Gal­li­mard, 476 p., 22 eu­ros. Tout l’art de Bel­lan­ger, ré­vé­lé en 2012 par « la Théo­rie de l’in­for­ma­tion » : la masse im­pres­sion­nante de sa­voirs qu’il brasse, la mys­tique qu’il fait jaillir de l’in­gé­nie­rie, son in­tel­li­gence puis­sante, dé­li­rante mais tou­jours concrète. Son ré­cit du mo­ment sar­ko­zyste ou sa des­crip­tion du 93 comme lieu de ren­contre entre l’is­lam et le fu­tur sont des mer­veilles de lit­té­ra­ture spé­cu­la­tive.

ÉLOGE DE LA FUITE LA VIE AU­TO­MA­TIQUE

par Ch­ris­tian Os­ter L’Oli­vier, 140 p., 16,50 eu­ros. Un jour, Jean En­guer­rand ou­blie d’éteindre le feu sous une cas­se­role et sa mai­son s’em­brase. Pen­sez-vous qu’il ap­pel­le­rait les pom­piers? Non. Il laisse tout brû­ler, fait sa va­lise et prend le train pour Pa­ris, où il se met au ré­gime, change de nom et de por­table. Tout ce­la ra­con­té avec un sé­rieux im­per­tur­bable qui est la marque de Ch­ris­tian Os­ter. Sa ma­nière de pra­ti­quer l’ab­surde avec so­len­ni­té pro­voque une in­croyable jouis­sance de lec­ture.

TOUT CONTE FAIT LE FA­BU­LEUX ET TRISTE DES­TIN D’IVAN ET IVANA

par Ma­ryse Con­dé JC Lat­tès, 250 p., 19 eu­ros. A 80 ans, la ro­man­cière de « Sé­gou » dit ti­rer sa ré­vé­rence avec ces tri­bu­la­tions de ju­meaux fous amou­reux l’un de l’autre. A la fois tra­gique et pleine de fan­tai­sie, sa fable créole na­vigue de la Gua­de­loupe à la ban­lieue pa­ri­sienne en pas­sant par les cou­lisses ma­liennes du dji­ha­disme. C’est par­fois drôle, sou­vent in­tel­li­gent, tou­jours sen­sible. Et la preuve que Ma­ryse Con­dé reste une grande conteuse.

BLACK PI­RATES NOUS AVONS AR­PEN­TÉ UN CHE­MIN CAILLOUTEUX

par Syl­vain Pat­tieu Plein Jour, 160 p., 13 eu­ros. « Qu’est-ce qu’on peut faire après avoir dé­tour­né un avion? » Jean et Mel­vin McNair, eux, avaient re­fait leur vie dans un quar­tier de Caen. Le des­tin peu com­mun de ce couple de Noirs amé­ri­cains mé­ri­tait bien un livre. Ce­lui-ci est un pe­tit chefd’oeuvre de nar­ra­tive non-fic­tion, comme on dit aux Etats-Unis – ce pays où il reste si dif­fi­cile d’être noir, ce pays que Jean et Mel­vin n’ont ja­mais re­vu.

LA SYM­PHO­NIE DES OI­SEAUX DANS CE JAR­DIN QU’ON AI­MAIT

par Pas­cal Qui­gnard Grasset, 176 p., 17,50 eu­ros. Tous les ma­tins du Nou­veau Monde, le ré­vé­rend Si­meon Pease Che­ney (1818-1890) sor­tait dans le jar­din de sa cure, où il trans­cri­vait le chant des oi­seaux, bien avant l’in­ven­tion du ma­gné­to­phone. Comme il avait ro­man­cé la vie de Sainte-Co­lombe, com­po­si­teur ba­roque de­ve­nu une ma­nière d’er­mite après la mort de sa femme, Pas­cal Qui­gnard, l’or­ga­niste de la lit­té­ra­ture fran­çaise, res­sus­cite ce pas­teur ad­mi­ré de Dvorák dans un hymne ma­gni­fique et poi­gnant.

3 1 4 5 2 1. Pas­cal Qui­gnard. 2. Ber­nard Pi­vot. 3. Ma­ryse Con­dé. 4. Tan­guy Viel. 5. Vir­gi­nie Des­pentes.

LA CHRO­NIQUE CUL­TURE DE « L’OBS » CHAQUE JEU­DI Dans la Com­pa­gnie des au­teurs par Mat­thieu Garrigou-La­grange. Du lun­di au jeu­di 15h-16h.

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