Té­lé­vi­sion

Ac­cu­sa­tions d’ho­mo­pho­bie, sanc­tions du CSA, dé­parts de pi­liers de “Touche pas à mon poste !”… La fin de sai­son est dif­fi­cile pour Cy­ril Ha­nou­na, le tout-puis­sant pro­duc­teur-ani­ma­teur de C8. Ren­contre

L'Obs - - Sommaire - Par AR­NAUD SA­GNARD

Ha­nou­na, roi seul et as­sié­gé

Au mi­lieu d’un calme ab­so­lu, des femmes sculp­tu­rales font des lon­gueurs dans le bas­sin de la pis­cine Mo­li­tor, com­plexe nau­tique du 16e ar­ron­dis­se­ment pa­ri­sien. En 1929, John­ny Weiss­mul­ler, quin­tuple cham­pion olym­pique de na­ta­tion, y of­fi­ciait comme maître-na­geur. Près d’un siècle plus tard, c’est un cham­pion d’un autre genre qui entre dans le lounge du lieu, mi-Tar­zan, mi-chef de meute lui aus­si : Cy­ril Ha­nou­na, le pré­sen­ta­teur à la tête du deuxième talk-show le plus re­gar­dé de France, sur la chaîne C8. De­puis le 18 mai, jour où, lors d’un ca­nu­lar de « Touche pas à mon poste ! » (« TPMP »), il s’est fait pas­ser pour un ho­mo en mal de par­te­naires, pro­vo­quant un im­mense tol­lé, spec­ta­teurs en co­lère, as­so­cia­tions et jour­na­listes lui courent après. Le ren­con­trer n’a pas été simple. Cy­ril Ha­nou­na ne vou­lait pas par­ler. « Pour toi, je fais une ex­cep­tion », a-t-il fi­ni par dire. Il n’est pas ve­nu en slip mais ha­billé en noir. A peine re­marque-t-on sur son tee­shirt trois bou­tons en forme de tête de mort. Ce ma­tin-là, il parle à voix basse, les traits ti­rés. Sur la table, ses deux smart­phones, dont l’un a l’écran cas­sé. Un dé­gât oc­ca­sion­né par la tem­pête qu’il tra­verse ?

« Chaque an­née, c’est pa­reil, ça tangue, mi­ni­mise-t-il. Mais on est hy­per­sou­dé, on ne pense pas à tout ça… » La se­maine pré­cé­dente pour­tant, deux autres dé­ra­pages, dans « Touche pas à mon poste ! », da­tant de fin 2016, ont été sanc­tion­nés par le CSA, vieil ins­tru­ment de ré­gu­la­tion qui, pour l’oc­ca­sion, a sor­ti le bâ­ton à la ma­nière du gen­darme des théâtres de ma­rion­nettes. Pas de pu­bli­ci­té jus­qu’à la fin de la sai­son, soit 5 mil­lions d’eu­ros per­dus pour la chaîne C8 et sa mai­son mère, le groupe Vi­ven­di, pré­si­dé par Vincent Bol­lo­ré. Cy­ril Ha­nou­na re­con­naît que dans n’im­porte quelle autre chaîne, il au­rait été vi­ré. Les dé­ra­pages en ques­tion : avoir fait en­dos­ser à son chro­ni­queur Mat­thieu De­lor­meau un faux meurtre, et fait tou­cher son sexe à une chro­ni­queuse. « C’est vrai. Il y a eu une réunion de crise avec les boss : on a ré­flé­chi en­semble à comment évi­ter que ça se re­pro­duise et amé­lio­rer l’émis­sion. »

No­tons au pas­sage que contrai­re­ment aux usages ma­na­gé­riaux, le fau­tif est in­vi­té à la table pour trou­ver une so­lu­tion au pro­blème qu’il in­carne. Sans doute parce que Cy­ril Ha­nou­na n’est pas tout à fait ani­ma­teur de té­lé­vi­sion. Même si lui-même dé­fi­nit son mé­tier par un in­con­tes­table « Je fais des conne­ries avec des potes au­tour d’une table », il est sur­tout l’homme le plus puis­sant du PAF. Ju­lien Bell­ver, ré­dac­teur en chef de Pu­re­mé­dias, pra­tique l’ani­mal de­puis 2002 : « En sept ans, Cy­ril a bâ­ti un em­pire. Sa boîte, H2O Pro­duc­tions, est le plus gros four­nis­seur de pro­grammes : plus de huit cents heures par an. Et là-bas, il dé­cide d’ab­so­lu­ment tout… » Sa so­cié­té a si­gné, à l’été 2015, le plus gros contrat de la té­lé fran­çaise : 250 mil­lions d’eu­ros sur cinq ans. Un coup de maître. Le groupe Ca­nal et Bol­lo­ré avaient pour­tant trou­vé la pre­mière ver­sion du­dit contrat, à 160 mil­lions sur quatre ans, bien trop chère. Jus­qu’à ce que l’in­té­res­sé né­go­cie pa­ral­lè­le­ment avec M6, et que le jour sup­po­sé de la si­gna­ture, il an­nonce au PDG de la chaîne, Ni­co­las de Ta­ver­nost, qu’il al­lait ren­con­trer Bol­lo­ré une der­nière fois... Après un tel coup de bluff, on ima­gine mal ce joueur de po­ker va­ciller à cause du CSA. Il n’em­pêche, dans le lounge du com­plexe Mo­li­tor, le sei­gneur de la jungle té­lé­vi­suelle ne fait pas le con au­tour de la table. Pour­tant, avec ses vannes, ses yeux rieurs et son sou­rire désar­mant, il se­rait ca­pable de dé­ri­der Ar­thur Scho­pen­hauer. Pas en­vie ce ma­tin-là. « Si, un jour, je dois trop chan­ger l’émis­sion à cause des ré­ac­tions, des po­lé­miques,

j’ar­rê­te­rai… », dit-il d’un air grave. « En ce mo­ment, il est at­teint, mais il ne le mon­tre­ra ja­mais, il prend tout sur lui », ex­plique un de ses proches.

Ils sont rares ceux qui parlent de lui à vi­sage dé­cou­vert... Le bruit et la fu­reur, mais au mi­lieu du si­lence. Même Jean-Marc Mo­ran­di­ni, pour­fen­deur zé­lé des cas­se­roles du PAF – bien qu’il dis­pose lui-même de la plus belle des bat­te­ries –, n’ose pas se frot­ter à lui. Son pou­voir ef­fraie sans doute. « TPMP », c’est 1,5 mil­lion de té­lé­spec­ta­teurs par émis­sion à l’ère de l’éro­sion gé­né­ra­li­sée des pro­grammes, avec un pu­blic âgé de 38 ans en moyenne, et beau­coup d’ados comme aiment les an­non­ceurs. Ha­nou­na, c’est aus­si 4,8 mil­lions d’abon­nés sur Twit­ter, soit le triple d’Em­ma­nuel Ma­cron. Ses « fan­zouzes », comme il les ap­pelle. « C’est eux que j’écoute, pas les pros. Et eux aus­si me tapent des­sus. » Le pré­sen­ta­teur ve­dette dis­pose, en­fin, d’un autre ré­seau, tout aus­si in­fluent. Yan­nick Bol­lo­ré, PDG d’Ha­vas, sixième groupe mon­dial de com­mu­ni­ca­tion ? « Mon meilleur ami. » Ram­zi Khi­roun, porte-pa­role du groupe La­gar­dère et « homme le plus in­fluent de France » en 2015 se­lon « l’Obs » ? « Un très bon ami. » Der­rière H2O, on re­trouve, avec 92% des parts, Ba­ni­jay, la so­cié­té de pro­duc­tion de Sté­phane Cour­bit, ma­gnat si­len­cieux des mé­dias, de l’éner­gie et de l’hô­tel­le­rie. « Avec lui et mon avo­cat, Sté­phane Has­ba­nian, on com­pose une sorte de trip­tyque », pour gé­rer les gros dos­siers. A vrai dire, tout le monde dé­pend d’Ha­nou­na, même son propre pa­tron. « “TPMP”, c’est le coût de grille le plus éle­vé de la TNT. Mais l’émis­sion fait de très fortes au­diences, dé­crypte Ju­lien Bell­ver. Et si ces der­nières fai­blissent, c’est C8 qui s’écroule. » Bol­lo­ré ne peut tout sim­ple­ment pas re­ca­drer son cham­pion ni « tou­cher à son poste » sans af­fai­blir sa propre chaîne.

Pour­tant, plus on re­garde de près l’édi­fice Ha­nou­na, plus ce­lui-ci res­semble à un châ­teau de cartes. Avec l’ani­ma­teur non pas au som­met mais comme unique fon­da­tion. Il vient d’ailleurs de perdre deux cartes maî­tresses : Thier­ry Mo­reau, le pa­tron de « Té­lé 7 Jours », pré­sent à l’écran de­puis 2010, époque ou­bliée où l’émis­sion était dif­fu­sée sur le ser­vice pu­blic ; et l’ani­ma­trice Eno­ra Ma­la­gré, son amie de quinze ans. La voix de la rai­son et celle des coups de gueule qui font le buzz. Le pre­mier a an­non­cé en di­rect qu’il quit­tait son poste le 9 mai, car, ex­pli­quet-il, « si­non, Cy­ril al­lait y consa­crer une émis­sion en­tière avec un jeu dans le style “De­vi­nez qui va par­tir ce soir ?”, un son­dage pour sa­voir ce qu’en pensent les twit­tos… Il veut tou­jours gar­der la maî­trise », conclut Mo­reau, ad­mi­ra­tif. Ma­la­gré, elle, est par­tie échau­dée par l’in­ci­dent du 18 mai, et la sé­vé­ri­té de l’ani­ma­teur à son égard. Au­jourd’hui, elle est en­core par­ta­gée : « Il est très dur mais sans lui, j’étais que dalle avant. C’est un pa­triarche, du coup, à cer­tains mo­ments, tu as en­vie de tuer le père… » Ses proches, tous amou­reux de ce­lui qui les a ré­vé­lés à la lu­mière, semblent at­teints du syn­drome de Stock­holm. « Il a un pou­voir hallucinant, ra­conte un sa­la­rié du groupe Ca­nal. No­tam­ment parce qu’il a le ta­lent pour re­pé­rer des gens in­con­nus, ou des has been par­fois, et en faire des stars. Il les aime, et il est en­suite su­per dif­fi­cile pour eux de quit­ter le na­vire. L’au­dience énorme qu’il leur ap­porte peut de­ve­nir une ma­chine à broyer. » Tout le monde chante « la Danse des sar­dines » mais bien ser­rés dans la boîte. « Il faut être so­lide dans sa tête pour sup­por­ter tout ça, et ne pas vivre au gré des humeurs de Cy­ril, ajoute Thier­ry Mo­reau, at­teint de “blues té­lé­vi­suel” après son dé­part. Il at­tache beau­coup d’im­por­tance à la loyau­té. Tu es avec lui ou contre lui... J’ai re­fu­sé beau­coup d’ar­gent pour écrire un livre sur les des­sous de “TPMP”, ça ne m’in­té­res­sait pas. » Au vu de son cha­risme, il y a fort à pa­rier qu’à la ren­trée pro­chaine Ha­nou­na au­ra réus­si à ré­in­té­grer

“IL A UN POU­VOIR HALLUCINANT. NO­TAM­MENT PARCE QU’IL A LE TA­LENT POUR RE­PÉ­RER DES GENS IN­CON­NUS, OU DES HAS BEEN PAR­FOIS, ET EN FAIRE DES STARS.” UN SA­LA­RIÉ DU GROUPE CA­NAL

Mo­reau et Ma­la­gré. A moins qu’il ne les place, l’un sur CNews et l’autre sur C8.

Ecrire sur lui, c’est en­trer dans un monde aux fron­tières brouillées, car tout ce qui le concerne – cet ar­ticle, les tex­tos échan­gés… – est sus­cep­tible d’être uti­li­sé dans « TPMP », comme lorsque ses chro­ni­queurs sont fil­més pen­dant les cou­pures de pub afin de nour­rir la sé­quence dite « les 4/3 de Jean-Luc Le­moine ». Le pro­gramme tour­né dans les stu­dios Ca­nal Fac­to­ry as­pire tous et tout. A la ma­nière d’une sit­com aux mil­liers d’épi­sodes où les per­son­nages se fâchent puis se ré­con­ci­lient, meurent avant de re­ve­nir. Après une qua­ran­taine de pas­sages, Agathe Au­proux, une jour­na­liste de 25 ans, vient de si­gner un contrat pour la sai­son pro­chaine et semble maî­tri­ser l’ef­fet de loupe : « Ma pré­sence est un risque cal­cu­lé, je veille à res­ter moi-même, à ne pas de­ve­nir un per­son­nage que je n’ai pas choi­si. Je lui fais étran­ge­ment confiance… » Lui parle de « fa­mille », ap­pelle tout le monde « mon chou », « mes beau­tés », dans une sur­en­chère d’ad­jec­tifs pos­ses­sifs.

« Il veut être ai­mé, c’est son obsession. Son mo­teur, c’est la conquête de son père qui l’a long­temps dé­con­si­dé­ré », ana­lyse Eno­ra Ma­la­gré. Fils d’un gé­né­ra­liste des Li­las, en Seine-Saint-De­nis, Cy­ril est un dé­con­neur-né qui, pas­sant son temps à re­gar­der la té­lé­vi­sion, n’a pas fait mé­de­cine quand sa grande soeur réus­sis­sait de brillantes études. Le spectre de l’en­fant roi ap­pa­raît, un cancre qui de­vien­drait pa­tron de la cour de ré­cré, du ly­cée, puis de l’Edu­ca­tion na­tio­nale. « Il n’y a pas de contre-pou­voir, et per­sonne ne veut de ce rôle, pré­cise Ma­la­gré. Il le sait et en joue. » L’en­fant roi se fait en­fant ty­ran les fois où il pour­rit au té­lé­phone les rares per­sonnes ré­sis­tant à sa toute-puis­sance. Comme Yann Bar­thès, l’ani­ma­teur concur­rent de TMC, ou Ar­naud Ram­say, jour­na­liste cou­pable d’avoir ret­wee­té une cri­tique l’an­née der­nière. « Il m’a ap­pe­lé, in­ju­rié et me­na­cé. A par­tir du mo­ment où ma plainte a été ré­vé­lée par “le Ca­nard en­chaî­né”, je n’ai plus ja­mais été ré­in­vi­té sur iTé­lé [chaîne du groupe Ca­nal, NDLR] », ra­conte ce der­nier. Cy­ril Ha­nou­na évoque un en­fant de la té­lé, hé­ri­tier de La 5 de Ber­lus­co­ni et des ra­dios libres des an­nées 1980, à qui on au­rait confié le plus gros jouet. A une nuance près, il reste un pe­tit mec du 9-3 qui a réus­si dans un mi­lieu où do­minent les grandes fa­milles, celles des Hauts-de-Seine no­tam­ment.

« Vi­si­ble­ment, il ne vit pas bien la so­li­tude, il est ma­la­di­ve­ment connec­té », pré­cise Re­né Chiche, au­teur de sa bio « le Bouf­fon qui de­vint roi » (éd. de l’Ar­chi­pel). Un proche tem­père : « Ne pas dé­cro­cher le rend heu­reux jus­te­ment, c’est tout sim­ple­ment sa vie. Il est cer­né mais il aime ça… » L’en­fant seul vit donc au centre d’une bulle où toutes les blagues sont pos­sibles. C’est la re­vanche de l’an­cien sta­giaire de Co­mé­die !, sur­nom­mé « le Pa­kis­ta­nais », d’un ex-can­di­dat au « Juste Prix » pas­sé par tous les postes à la té­lé. Et qui, sur­tout, a connu l’échec. Qui se sou­vient de « Tous au club ! », d’« Ha­nou­na Plage », de « la Porte ou­verte à toutes les fe­nêtres », de ses pré­sen­ta­tions du concours de l’Eu­ro­vi­sion et de « Fa si la chan­ter » ?

Pour ses fans qui font bruyam­ment la queue de­vant les stu­dios au mi­lieu des cadres éber­lués de Bou­logne, il in­carne une autre re­vanche. Pou­voir dire « merde » deux heures par jour au po­li­ti­que­ment cor­rect, au si­lence du monde du tra­vail, aux in­ter­nautes à l’af­fût des dé­ra­pages… Ils lui par­donnent tout, parce que lui seul conti­nue de dé­con­ner mal­gré la pres­sion. Pour Fran­çois Jost, au­teur de « Pour une éthique des mé­dias. Les images sont aus­si des actes » (éd. de L’Aube), cette li­bé­ra­tion est illu­soire : « Il fait rire mais aux dé­pens de l’autre. Il ré­veille notre cô­té sa­dique en bi­zu­tant son co­pain et le groupe qu’il re­pré­sente. Même s’il fi­nit tou­jours par une couche d’amour... Il ap­par­tient à cette race d’ani­ma­teurs qui dé­tournent l’an­tenne à leur pro­fit. Il ne l’a d’ailleurs pas ren­due lorsque Joey-Starr a gi­flé le chro­ni­queur Gilles Ver­dez en di­rect. »

La pré­sence à l’écran, de­ve­nue un en­jeu cen­tral de pou­voir, vaut de l’or. Aus­si, quand Em­ma­nuel Ma­cron se fait fil­mer pour le compte Fa­ce­book de la pré­si­dence en train de ré­pondre à la place des stan­dar­distes de l’Ely­sée, on se de­mande si, sanc­tion du CSA ou non, Ha­nou­na n’a pas dé­jà ga­gné.

Sur le pla­teau de 1 « TPMP », en 2013.

Le 18 mai der­nier, 2 Cy­ril Ha­nou­na se fait pas­ser pour un ho­mo­sexuel dans un sketch té­lé­pho­nique ju­gé ho­mo­phobe, et pro­voque un tol­lé.

En no­vembre 3 2016, il ré­con­forte son chro­ni­queur Mat­thieu De­lor­meau, en pleurs, après l’avoir pié­gé lors d’une ca­mé­ra ca­chée au scé­na­rio par­ti­cu­liè­re­ment mor­bide.

L’ani­ma­teur et 4 ses chro­ni­queurs, en pleine concer­ta­tion. 1

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