Hon­grie

Pour le Pre­mier mi­nistre, Vik­tor Orbán, l’Uni­ver­si­té d’Eu­rope cen­trale est un bas­tion li­bé­ral qu’il faut détruire. Pour son fon­da­teur, le mil­liar­daire amé­ri­cain George So­ros, c’est un éten­dard de la dé­mo­cra­tie qu’il faut sau­ver

L'Obs - - Sommaire - De notre en­voyée spé­ciale SA­RAH HALIFA-LEG­RAND

L’uni­ver­si­té de la dis­corde

Chaque an­née, le vieil homme de 86 ans en­file la robe rouge du maître des cé­ré­mo­nies. Il peine à ca­cher son émo­tion au mo­ment de ser­rer les mains des étu­diants. Les an­nées passent, sa voix se fait plus che­vro­tante, ses rides plus pro­fondes. Mais pour rien au monde George So­ros ne ra­te­rait la re­mise des di­plômes de l’Uni­ver­si­té d’Eu­rope cen­trale, la CEU. Cette ins­ti­tu­tion, la meilleure de Hon­grie et l’une des plus pres­ti­gieuses du monde, c’est l’oeuvre de sa vie. Pour­tant, cette an­née est peut-être la der­nière. Car le phi­lan­thrope et mil­liar­daire amé­ri­cain d’ori­gine hon­groise est de­ve­nu l’en­ne­mi pu­blic n° 1 dans son pays na­tal. L’homme fort de la Hon­grie, Vik­tor Orbán, veut sa peau. En s’at­ta­quant à son uni­ver­si­té, il sait qu’il le frappe en plein coeur. Dé­but avril, il a fait adop­ter une loi qui pré­voit de pri­ver de li­cence les ins­ti­tuts d’en­sei­gne­ment non eu­ro­péens qui ne dis­posent pas de cam­pus dans leur pays d’ori­gine. C’est pré­ci­sé­ment le cas de cette uni­ver­si­té amé­ri­caine, en­re­gis­trée dans l’Etat de New York, mais ins­tal­lée en plein centre de Bu­da­pest où elle dé­livre des di­plômes re­con­nus dans les deux pays. Si la CEU n’ouvre pas un cam­pus d’ici à jan­vier 2018 aux Etats-Unis, elle de­vra mettre la clé sous la porte.

Ce­la fait des se­maines que le rec­teur ca­na­dien de la CEU, Mi­chael Igna­tieff, s’épuise à dé­fendre son uni­ver­si­té. « C’est après l’élec­tion de Trump qu’Orbán est pas­sé à l’of­fen­sive. Il pen­sait que Trump al­lait par­ta­ger son op­po­si­tion à So­ros », sup­pose-t-il. Mais le pré­sident amé­ri­cain n’a pas le­vé le pe­tit doigt. « Nous sommes pris en otage. C’est une que­relle entre M. Orbán et M. So­ros. » Le mil­liar­daire juif est long­temps res­té si­len­cieux face au Pre­mier mi­nistre qui mul­ti­pliait contre lui les ana­thèmes, « grand pré­da­teur », « spé­cu­la­teur fi­nan­cier », aux ac­cents an­ti­sé­mites. Sur la route de l’aé­ro­port, une im­mense af­fiche le pré­sente en ma­rion­net­tiste dia­bo­lique, ti­rant les fi­celles d’un lea­der de centre-gauche trans­for­mé en pan­tin. Mais dé­but juin, il a fi­ni par sor­tir du bois. Dans un dis­cours à Bruxelles, il a sa­lué la ré­sis­tance contre « l’Etat ma­fieux mis sur pied par Vik­tor Orbán ». Du pain bé­nit pour le Pre­mier mi­nistre, qui s’est em­pres­sé d’y voir une « dé­cla­ra­tion de guerre ». « J’avais conseillé à So­ros une cer­taine pru­dence »,

re­grette le rec­teur qui es­père en­core trou­ver une voie de sor­tie de­puis que l’Etat de New York et le gou­ver­ne­ment hon­grois ont en­ta­mé des dis­cus­sions. Mais le mal est fait. La guerre idéo­lo­gique a bel et bien com­men­cé entre Orbán l’illi­bé­ral et So­ros le li­bé­ral. Entre les deux, il y a la CEU.

De­puis qu’il a re­pris les rênes de la Hon­grie en 2010, Orbán livre une guerre sans mer­ci contre le monde li­bé­ral ve­nu de l’Ouest. S’ins­pi­rant de Pou­tine, il a en­tre­pris d’ins­tal­ler au sein même de l’Union eu­ro­péenne un ré­gime fon­dé sur la des­truc­tion de l’équi­libre des pou­voirs et la pro­mo­tion des va­leurs na­tio­nales : « la dé­mo­cra­tie illi­bé­rale ». Or So­ros a pré­ci­sé­ment créé la CEU pour pro­mou­voir ces va­leurs qu’Orbán voue aux gé­mo­nies. Le cher­cheur en in­for­ma­tique Ti­bor Vá­mos, 91 ans, se sou­vient de la réunion, à Du­brov­nik, qui fon­da la CEU en 1991. « Le monde com­mu­niste ve­nait de s’ef­fon­drer. L’idée était de construire une classe in­tel­lec­tuelle en Eu­rope de l’Est for­mée aux va­leurs li­bé­rales pour ac­com­pa­gner la tran­si­tion dé­mo­cra­tique », ra­conte cet an­cien com­pa­gnon de route de So­ros. « So­ros, qui avait été l’étu­diant de Karl Pop­per à Londres, avait été très mar­qué par sa théo­rie des so­cié­tés closes et ou­vertes. A par­tir de là, il a dé­ci­dé de pro­mou­voir les se­condes, les so­cié­tés dé­mo­cra­tiques contre les to­ta­li­ta­rismes. » Le fi­nan­cier a ac­cu­mu­lé des mil­lions en spé­cu­lant sur les de­vises na­tio­nales. Dès le dé­but des an­nées 1980, il dé­cide d’uti­li­ser ses dol­lars pour ex­tir­per son pays na­tal de la main­mise so­vié­tique, lui qui a sur­vé­cu aux rafles sous l’oc­cu­pa­tion na­zie à Bu­da­pest avant de fuir à 17 ans à la mon­tée du com­mu­nisme. Il y sou­tient les op­po­sants en leur dis­tri­buant des pho­to­co­pieuses pour faire cir­cu­ler tracts et re­vues ou des bourses pour les for­mer à l’étran­ger. Par­mi ses bour­siers fi­gure un cer­tain Vik­tor Orbán, qui part étu­dier à Ox­ford. Dans toute l’Eu­rope cen­trale et jus­qu’en Chine, So­ros ap­porte son sou­tien aux op­po­sants au com­mu­nisme. A la chute de l’URSS, le phi­lan­thrope dé­cide d’ins­tal­ler son uni­ver­si­té à Bu­da­pest.

De­puis 1991, elle a ac­cueilli 14 000 étu­diants et for­mé une élite que l’on re­trouve au pou­voir, de la Hon­grie jus­qu’à la Géor­gie. Au­jourd’hui, ses étu­diants viennent de plus de cent pays dif­fé­rents. Cette an­née, 56 Russes se sont as­sis sur les bancs de l’uni­ver­si­té. Ce qui dé­plaît for­te­ment à Pou­tine, qui a dé­jà ex­pul­sé So­ros de chez lui. « Il n’est pas im­pos­sible que la Rus­sie ait de­man­dé à Bu­da­pest de mettre au pas la CEU », avance le po­li­to­logue At­ti­la Ju­hasz. Son ins­ti­tut,

Po­li­ti­cal Ca­pi­tal, re­çoit des fonds de l’Open So­cie­ty Foun­da­tions (OSF), la Fon­da­tion So­ros. Cette im­mense struc­ture, qui fi­nance par­tout dans le monde des or­ga­ni­sa­tions de la so­cié­té ci­vile dé­fen­dant les li­ber­tés et l’Etat de droit, dis­pose d’une an­tenne à Bu­da­pest. Pour com­bien de temps en­core ? Orbán a dé­ci­dé de li­vrer une guerre to­tale contre le mil­liar­daire. Il vient de faire adop­ter une nou­velle loi qui oblige les ONG bé­né­fi­ciant de plus de 24 000 eu­ros de fonds étran­gers par an à four­nir la liste de leurs mé­cènes et à se pré­sen­ter comme « or­ga­ni­sa­tion bé­né­fi­ciant de fi­nan­ce­ments étran­gers ». Le texte, ins­pi­ré de la lé­gis­la­tion russe sur les agents étran­gers, vise les ONG fi­nan­cées par le phi­lan­thrope. « L’im­por­tance de So­ros est pour­tant exa­gé­rée, c’est un bouc émis­saire idéal pour Orbán qui a be­soin de s’in­ven­ter des en­ne­mis pour se main­te­nir au pou­voir », es­time Da­niel Deak, pro­fes­seur de droit à l’uni­ver­si­té Cor­vi­nus de Bu­da­pest. Même sur la CEU, So­ros n’a au­cun pou­voir di­rect. « So­ros est un écran de fu­mée. Il sert de pré­texte à Orbán pour détruire la so­cié­té ci­vile », juge Go­ran Bul­dios­ki, di­rec­teur du pro­gramme Eu­rope à l’OSF.

« Toutes les branches de l’em­pire de So­ros servent son agen­da po­li­tique li­bé­ral. Cer­tains des di­plô­més de la CEU ont, ces deux der­nières an­nées, fi­ni dans des ONG fi­nan­cées par So­ros ou sont de­ve­nus des ac­ti­vistes po­li­tiques qui n’ont clai­re­ment pas la même vi­sion du monde que nous. » L’ac­cu­sa­tion est pro­fé­rée par Zoltán Kovács. Le por­te­pa­role du gou­ver­ne­ment hon­grois, qui ex­hibe dans son bu­reau des ca­ri­ca­tures d’An­ge­la Mer­kel, re­pré­sen­tante hon­nie du monde li­bé­ral, a pour­tant ob­te­nu un doc­to­rat d’his­toire à la CEU, comme d’autres cadres du Fi­desz, le par­ti d’Orbán. Ce qui ne l’em­pêche pas de conspuer l’uni­ver­si­té : « Un jour, j’étais as­sis dans la bi­blio­thèque, crâne ra­sé, jean et che­mise ka­ki, et quel­qu’un m’a ap­pe­lé le “na­zi”. Cette uni­ver­si­té en­doc­trine ses étu­diants. On y ap­prend que l’im­mi­gra­tion illé­gale ou les “gen­der stu­dies” (les études sur le genre), c’est bien. »

Dans ce temple des pé­chés mo­dernes, on pro­digue ef­fec­ti­ve­ment des cours de gen­der stu­dies. C’est la seule uni­ver­si­té à dis­po­ser d’un dé­par­te­ment dé­vo­lu à cette ma­tière ra­dio­ac­tive. En jan­vier, l’uni­ver­si­té ELTE avait fait hur­ler les chré­tiens conser­va­teurs en dé­voi­lant qu’elle al­lait lan­cer à son tour un pro­gramme d’études sur le genre. Le gou­ver­ne­ment avait ré­pli­qué en an­non­çant, en mars, que l’uni­ver­si­té Cor­vi­nus al­lait ou­vrir un cur­sus sur la fa­mille. Pen­dant ce temps, des étu­diantes de la CEU conti­nuaient tran­quille­ment leur re­cherche sur la Bu­da­pest les­bienne des an­nées 1960 et 1970. « Elles font un tra­vail de re­cherche en le pro­lon­geant par une ap­pli­ca­tion concrète pour une ONG », ex­plique leur en­sei­gnante An­drea Pe­to. C’est-à-dire exac­te­ment ce que dé­teste le gou­ver­ne­ment Orbán. « Mais je n’ai ja­mais en­doc­tri­né mes étu­diants. Nous me­nons un com­bat pour l’es­prit cri­tique et les va­leurs dé­mo­cra­tiques », dé­fend-elle. Do­ra, uni­ver­si­taire hon­groise en sciences en­vi­ron­ne­men­tales, pré­fère dé­sor­mais être pru­dente et être ci­tée sous pseu­do­nyme : « Au­jourd’hui, étu­dier à la CEU est de­ve­nu en Hon­grie une af­fir­ma­tion po­li­tique », dé­plo­ret-elle. Un élève de l’uni­ver­si­té Cor­vi­nus pousse la porte de la bi­blio­thèque de la CEU, une mine d’or où viennent pui­ser tous les in­tel­lec­tuels de Hon­grie. Pour lui, la CEU est bien l’antre des va­leurs li­bé­rales. « Ses étu­diants ne pensent pas comme ailleurs dans le pays. C’est un îlot de pen­sée oc­ci­den­tale en Hon­grie. Ici on s’in­té­resse au fé­mi­nisme, au li­bé­ra­lisme, à la glo­ba­li­sa­tion », es­time-t-il, sans y voir au­cun mal. « Sans la CEU, le monde uni­ver­si­taire hon­grois se re­plie­rait sur lui-même. » N’est-ce pas l’ob­jec­tif d’Orbán ?

A quelques en­ca­blures de là, d’im­menses tours en construc­tion sortent de terre. C’est l’Uni­ver­si­té na­tio­nale des Ser­vices pu­blics. Orbán veut en faire une ENA hon­groise. Créé en 2011, ce cam­pus ras­semble les uni­ver­si­tés de dé­fense, de po­lice, de sciences po­li­tiques, d’ad­mi­nis­tra­tion pu­blique, d’études in­ter­na­tio­nales et eu­ro­péennes, le tout pi­lo­té di­rec­te­ment par le ca­bi­net du Pre­mier mi­nistre. Ob­jec­tif : for­mer une classe de fonc­tion­naires qui lui soit dé­vouée, créer « un Etat qui tra­vaille pour son peuple et non contre lui », nous pré­cise la char­gée de com­mu­ni­ca­tion. Bref une « uni­ver­si­té Orbán » contre l’« uni­ver­si­té So­ros ». Chaque an­née, Orbán vient, lui aus­si, as­sis­ter à la cé­ré­mo­nie des di­plômes. Sous les ca­mé­ras qui ba­laient l’en­trée du cam­pus, en­sei­gnants et étu­diants fuient les ques­tions. Le Pre­mier mi­nistre cherche à l’évi­dence à mettre en coupe ré­glée le monde aca­dé­mique. « Orbán dé­teste les gens qui ne pensent pas comme lui, qui ne dé­pendent pas de lui. Il n’aime donc pas les in­tel­lec­tuels. Mais il n’a pas com­pris qu’il ne faut pas les hu­mi­lier », re­marque l’écri­vain Györ­gi Konrád. Dans une lettre ou­verte, cet an­cien dis­si­dent sous l’ère com­mu­niste lui a dit tout le mal qu’il pen­sait de son of­fen­sive contre la CEU. Il fait par­tie des di­zaines de mil­liers de Hon­grois des­cen­dus dans la rue pour dé­fendre l’« uni­ver­si­té libre » et des plus de 900 uni­ver­si­taires du monde en­tier qui ont si­gné une pé­ti­tion exi­geant le re­trait de la loi. Même des in­tel­lec­tuels proches du pou­voir se sont dé­so­li­da­ri­sés d’Orbán. « Je suis en­sei­gnante à la CEU de­puis plus de vingt ans tout en adhé­rant aux va­leurs chré­tiennes dé­mo­crates, en étant fière de mon iden­ti­té hon­groise. J’ai été fa­vo­rable à ce gou­ver­ne­ment mais je ne com­prends pas qu’il veuille lui nuire », s’in­surge Dia­na Ürge-Vor­satz, pro­fes­seur de sciences en­vi­ron­ne­men­tales.

La com­mu­nau­té in­tel­lec­tuelle était jus­qu’ici une fic­tion qui n’exis­tait que dans la tête d’Orbán. De­puis ce conflit, elle de­vient réa­li­té. Mais tous savent bien que le ver est dans le fruit. « Chaque jour qui passe, nous de­ve­nons un peu plus dis­ci­pli­nés », dé­plore Da­niel Deak, de l’uni­ver­si­té Cor­vi­nus. De­puis sa re­traite sur les bords du lac Ba­la­ton, Györ­gi Konrád re­garde avec amer­tume l’époque qui s’an­nonce. « J’avais dit, avant 1989, que si je pou­vais voya­ger et pu­blier, je se­rais en paix. Au­jourd’hui je peux voya­ger et pu­blier mais je ne suis pas en paix. Les in­tel­lec­tuels ont per­du beau­coup de choses cette an­née. Car les pi­liers de la ré­flexion libre, les Etats-Unis et le Royau­meU­ni, ont été ébran­lés. Ce sont ces pays qui pen­dant la Se­conde Guerre mon­diale et dans l’après-guerre ont été des ga­ran­ties de nos li­ber­tés in­tel­lec­tuelles et qui ont ins­pi­ré So­ros. Hé­las, conclut l’écri­vain en re­fer­mant sa main sur le manche à tête d’aigle de sa canne, la bê­tise a ga­gné. »

Vik­tor Orbán (à pro­pos de George So­ros ) : Ras­sem­ble­ment de­vant l’uni­ver­si­té, le 4 avril. « Nous sommes confron­tés à un spé­cu­la­teur qui a fait for­tune en rui­nant beau­coup de gens . »

George So­ros : « Orbán es­saie de faire pas­ser au­près des Hon­grois nos dif­fé­rences idéo­lo­giques pour un conflit per­son­nel. »

Une élue so­cia­liste ma­ni­feste son sou­tien à l’uni­ver­si­té après le vote de la loi au Par­le­ment, le 4 avril.

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