Po­lars : ar­se­nic et vieilles den­telles

C’est la ten­dance du mo­ment : le SUS­PENSE HIS­TO­RIQUE. Dans ces ro­mans noirs, on croise no­tam­ment VOL­TAIRE et NA­PO­LÉON, on glisse du siècle des Lu­mières à ce­lui des guerres mon­diales

L'Obs - - Sommaire - Par FRAN­ÇOIS FO­RES­TIER

La mode est aux po­lars qui plongent dans le pas­sé. Le ré­cent suc­cès des ro­mans de Phi­lip Kerr, pas­sion­né par les dif­fi­cul­tés et les cas de conscience d’un po­li­cier à l’époque na­zie, a dé­mul­ti­plié la veine, dé­sor­mais ex­plo­rée par une mul­ti­tude d’au­teurs. Qu’il s’agisse de l’Em­pire, de la Grande Guerre ou de la guerre froide, l’His­toire s’in­si­nue dans les en­quêtes po­li­cières. Tout re­pose, évi­dem­ment, sur une do­cu­men­ta­tion ir­ré­pro­chable – c’est la for­mule ma­gique. Grâce à la tech­nique du po­lar, on peut évo­quer l’at­ten­tat de la rue Saint-Ni­caise, l’as­sas­si­nat de Jau­rès ou les fi­lières d’éva­sion so­vié­tiques, sur le mode page-tur­ner. De Fré­dé­ric Le­nor­mand à Ar­nal­dur In­dri­da­son, l’His­toire est de­ve­nue un ter­rain de jeu pour les au­teurs de ro­mans po­li­ciers. Ou quand l’an­cien de­vient mo­derne…

XVIIIE SIÈCLE

DOC­TEUR VOL­TAIRE ET MIS­TER HYDE par Fré­dé­ric Le­nor­mand Le Masque, 306 p., 7,90 eu­ros. C’est la faute à Vol­taire, bien évi­dem­ment. Alors que Pa­ris est ra­va­gé par une épi­dé­mie mys­té­rieuse (la peste ?) et que le pou­voir se ré­pand en fake news, Vol­taire planche sur une tra­gé­die in­ti­tu­lée « Ram­sès ». Mais, comme la sai­son s’an­nonce « froide, pé­nible et ur­ti­cante, en un mot, vol­tai­rienne », voi­ci notre phi­lo­sophe em­bar­qué dans un po­lar d’en­fer, avec un nom­mé Hyde à ses basques. Au­teur des « Nou­velles En­quêtes du juge Ti » et de sept vo­lumes sur les aven­tures de Fran­çois-Ma­rie Arouet, Fré­dé­ric Le­nor­mand lâche la bride à l’au­teur de « Can­dide ». Le ton est gai, l’am­biance, vive, le mys­tère, in­son­dable et l’en­quête, ca­ra­co­lante. Vol­taire dé­tec­tive ? C’est exac­te­ment dans ses cordes.

NA­PO­LÉON

L’ES­PION D’AUS­TER­LITZ par Laurent Jof­frin Le Livre de Poche, 256 p., 8 eu­ros. Ça com­mence bien : « La lame en­trait bien dans la chair ; il la res­sor­tit, noire de sang… » Do­na­tien La­chance, une fois de plus, est sur l’af­faire : notre po­li­cier doit trou­ver qui a tué Le­vas­seur, l’aide de camp de Na­po­léon Bo­na­parte. Tout en sui­vant la Grande Ar­mée sur le che­min d’Aus­ter­litz, le hé­ros plonge dans un mael­ström de conju­ra­tions, d’in­trigues et de faux-sem­blants. Laurent

Jof­frin, in­col­lable sur la pé­riode na­po­léo­nienne, lâche, une fois de plus, son dé­tec­tive aven­tu­reux (après « le Grand Com­plot » et « l’Enigme de la rue Saint-Ni­caise ») dans un po­lar d’Em­pire. Ça ga­lope, ça dé­mé­nage, ça se lit comme du pe­tit-lait.

1900

LES NOU­VELLES AVEN­TURES D’ARSÈNE LUPIN : LES HÉ­RI­TIERS par Be­noît Ab­tey et Pierre Des­chodt 10/18, 336 p., 7,80 eu­ros. L’in­cen­die du Ba­zar de la Cha­ri­té, en 1897, n’a pas seu­le­ment car­bo­ni­sé la belle so­cié­té pa­ri­sienne. Dans les flammes, la belle Athé­na, la fian­cée d’Arsène Lupin, a dis­pa­ru. Dé­sor­mais, le plus élé­gant des vo­leurs, tout es­poir anéan­ti, va de­ve­nir l’en­ne­mi des classes pos­sé­dantes. Et, évi­dem­ment, on va le soup­çon­ner de re­fi­ler des se­crets aux boches… Mais Lupin, inoxy­dable, a plus d’un tour dans son sac. Be­noît Ab­tey et Pierre Des­chodt font re­vivre le hé­ros de Mau­rice Le­blanc, dans le style du feuille­ton 1900. La pré­sence de Ma­rius Ja­cob (le vrai mo­dèle his­to­rique de Lupin) ajoute une dose de pi­ment…

14-18

L’ARME SE­CRÈTE DE LOUIS RE­NAULT, UNE EN­QUÊTE DE CÉ­LES­TIN LOUISE, FLIC ET SOL­DAT DANS LA GUERRE DE 14-18 par Thier­ry Bour­cy Fo­lio, 272 p., 7,20 eu­ros. Bon sang de bon­soir ! Les plans du nou­veau char d’as­saut Re­nault ont été vo­lés ! Cé­les­tin Louise, ins­pec­teur de po­lice mo­bi­li­sé sur le front, re­vient à Pa­ris pour en­quê­ter. Brus­que­ment, les tran­chées s’éloignent et notre flic dé­couvre, avec stu­pé­fac­tion, la vie pé­père des plan­qués… L’au­teur, Thier­ry Bour­cy, a été psy avant de de­ve­nir scé­na­riste, puis au­teur dra­ma­tique et en­fin écri­vain de po­lars : ses sept titres de la sé­rie « Cé­les­tin Louise » sont pit­to­resques et émou­vants. Dans ce vo­lume-ci, c’est la pein­ture du Pa­ris de l’ar­rière qui est for­mi­dable : la do­cu­men­ta­tion est im­pec­cable, la res­ti­tu­tion, juste. Bour­cy uti­lise le drame de la Grande Guerre comme toile de fond pour une in­trigue clas­sique. Du coup, la dra­ma­tur­gie est dé­cu­plée.

39-45

DANS L’OMBRE par Ar­nal­dur In­dri­da­son tra­duit par Eric Bou­ry Mé­tai­lié, 352 p., 21 eu­ros. Eté 1941 : un cadavre est re­trou­vé à Reyk­ja­vik, le front ta­toué de runes SS. Deux flics in­ex­pé­ri­men­tés sont as­si­gnés à cette en­quête : Flovent et Thor­son. Le pre­mier est re­ve­nu après avoir fait un stage à Scot­land Yard, le se­cond ar­rive du Ca­na­da. Et, en Is­lande, c’est le souk : les na­zis mènent le bal, les sol­dats al­liés ar­rivent, les femmes s’éman­cipent et les au­to­ri­tés mi­li­taires mettent des bâ­tons dans les roues. Ar­nal­dur In­dri­da­son, l’au­teur le plus po­pu­laire d’Is­lande, est dé­sor­mais tra­duit en vingt-six langues et ses seize ro­mans (dont « la Ci­té des jarres » et « le La­gon noir ») sont des suc­cès in­ter­na­tio­naux. Per­cep­tion de la du­rée, pa­tience des per­son­nages, mi­nu­tie de l’in­trigue : une fois de plus, In­dri­da­son touche juste. A pé­riode sombre, ro­man noir.

AN­NÉES 1950

LES PIÈGES DE L’EXIL par Phi­lip Kerr tra­duit de l’an­glais par Phi­lippe Bon­net Le Seuil, 400 p., 22,50 eu­ros. Ber­nie Gun­ther, ex-flic al­le­mand, a tra­ver­sé dix ro­mans de Phi­lip Kerr et a sur­vé­cu à la Grande Guerre et au na­zisme. Sor­ti du camp so­vié­tique où il a été pri­son­nier pen­dant deux ans, il est de­ve­nu dé­tec­tive pri­vé puis, dans les an­nées 1950, a pris un em­ploi de concierge dans un hô­tel de la Côte d’Azur. Dé­soeu­vré, il re­prend du ser­vice quand So­mer­set Mau­gham, es­pion, écri­vain et ho­mo­sexuel, est sou­mis à un vil chan­tage, à cause de ses re­la­tions avec Bur­gess et Blunt, deux taupes com­mu­nistes… Comme d’ha­bi­tude chez Phi­lip Kerr, la do­cu­men­ta­tion est mi­nu­tieuse et l’in­trigue, sa­vante. On re­trouve Ber­nie Gun­ther avec un plai­sir fou : le per­son­nage est si bien cam­pé qu’il reste avec le lec­teur, une fois le livre re­fer­mé.

SIDNEY CHAM­BERS ET LES PÉ­RILS DE LA NUIT

par James Run­cie tra­duit de l’an­glais par Pa­trice Re­pus­seau Actes Noirs, 336 p., 22,80 eu­ros. Un cu­ré dé­tec­tive ? Pour­quoi pas ? Le Père Brown, ja­dis ima­gi­né par G.K. Ches­ter­ton, a ou­vert la voie. Ici, c’est le ré­vé­rend Sidney Cham­bers, s’adon­nant à ses pé­chés mi­gnons (le jazz et le whis­ky), qui s’at­taque à des af­faires obs­cures : en six nou­velles, notre ec­clé­sias­tique va af­fron­ter le Mal en ce monde. Qu’il s’agisse d’un joueur de cri­cket em­poi­son­né ou d’une veuve al­le­mande riche, Cham­bers uti­lise la lo­gique et la ma­lice pour dé­ni­cher le cou­pable. Il est aus­si ai­dé par un po­li­cier et un la­bra­dor… Tein­té d’hu­mour, le livre de Run­cie dresse un por­trait amu­sé de Cam­bridge dans les an­nées 1950. La té­lé a adap­té cer­taines aven­tures du cler­gy­man sous le titre « Grant­ches­ter », sé­rie dif­fu­sée sur ITV.

Por­trait de Vol­taire (vers 1736), ins­pi­ré d’une pein­ture de Mau­rice Quen­tin de La Tour.

« In­cen­die du Ba­zar de la Cha­ri­té », gra­vure de 1897.

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