Ex­ten­sion du do­maine de la pa­nique

Un col­lec­tif de cher­cheurs montre comment “l’iden­ti­té” est de­ve­nue un ob­jet de peurs ré­cur­rentes

L'Obs - - Debats - Par ÉRIC AESCHIMANN

On nous le ré­pète à l’en­vi : l’iden­ti­té fran­çaise est en dan­ger ! L’école n’ap­prend plus à ai­mer son pays, les quar­tiers sont mi­nés par le com­mu­nau­ta­risme, l’in­sé­cu­ri­té ex­plose, les bur­ki­nis en­va­hissent les plages : à in­ter­valles ré­gu­liers, on nous de­mande d’avoir peur. A croire que la pa­nique est de­ve­nue un gage de pa­trio­tisme. Mais l’ef­froi ne fait pas un pro­jet com­mun, et la rai­son com­mande de com­men­cer par s’en mé­fier. Em­me­né par Lau­rence de Cock et Ré­gis Mey­ran, un col­lec­tif de cher­cheurs en sciences so­ciales pro­pose un kit de sur­vie contre à ces « pa­niques iden­ti­taires » (1).

Pa­nique iden­ti­taire ? L’ex­pres­sion vient du concept de « pa­nique mo­rale » for­gé par la so­cio­lo­gie an­glaise. En 1964, une ba­taille entre bandes de jeunes (à l’époque, les « mods » contre les « ro­ckers »…) sus­cite une énorme émo­tion. La so­cié­té bri­tan­nique crie à l’in­va­sion et se sent me­na­cée dans son exis­tence. Au­jourd’hui, on di­rait : dans son iden­ti­té. Et c’est le fil rouge de l’ou­vrage : comment évi­ter de faire de l’iden­ti­té un ins­tru­ment d’ex­clu­sion? Comment ne pas cé­der à la pa­nique ?

D’abord, en étant pré­cis sur les mots. Dans un ar­ticle, Ré­gis Mey­ran ra­conte comment la no­tion de « crise d’iden­ti­té », in­ven­tée aux Etats-Unis pour diag­nos­ti­quer le ma­laise des ado­les­cents, a été éten­due aux groupes so­ciaux do­mi­nés, en par­ti­cu­lier les Afro-Amé­ri­cains. Iro­nie de l’His­toire : dé­sor­mais, dans l’Amé­rique de Trump et dans l’Eu­rope en proie aux dé­ma­gogues xé­no­phobes, c’est le groupe do­mi­nant qui af­firme souf­frir de pro­blèmes d’iden­ti­té. Deux autres termes d’usage ré­cent font l’ob­jet d’un tra­vail gé­néa­lo­gique si­mi­laire, « com­mu­nau­ta­risme » et « France pé­ri­ur­baine ». Fa­brice Dhume et Cé­cile Gin­trac mettent au jour la ré­duc­tion de la réa­li­té à une poi­gnée de for­mules chocs qu’on se jette au vi­sage dans les dé­bats té­lé­vi­sés, à seule fin de se­mer la peur.

En­suite, il faut re­tour­ner aux faits. Un exemple par­mi d’autres : dans les an­nées 1970, la frayeur col­lec­tive se fixait sur l’ou­vrier immigré cé­li­ba­taire, qu’on sup­po­sait « na­tu­rel­le­ment » por­té au viol. L’étude des sta­tis­tiques ju­di­ciaires me­née par l’his­to­rien Todd She­pard a mon­tré que c’était faux et qu’il n’y a nulle sur­cri­mi­na­li­té sexuelle dans la po­pu­la­tion im­mi­grée. Un pré­cé­dent qui de­vrait in­ci­ter à prendre avec la plus grande pru­dence les gé­né­ra­li­sa­tions ac­tuelles sur les mi­grants. (1) « Pa­niques iden­ti­taires. Iden­ti­té(s) et idéo­lo­gie(s) au prisme des sciences so­ciales », sous la di­rec­tion de Lau­rence de Cock et Ré­gis Mey­ran, Edi­tions du Cro­quant.

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