Witt et bien

HEURS ET MAL­HEURS DU SOUS-MA­JOR­DOME MI­NOR, PAR PA­TRICK DEWITT, TRA­DUIT DE L’AMÉ­RI­CAIN PAR EM­MA­NUELLE ET PHI­LIPPE ARONSON, ACTES SUD, 400 P., 23 EU­ROS.

L'Obs - - Lire - DI­DIER JA­COB

Alors que Jacques Au­diard s’ap­prête à tour­ner « les Frères Sis­ters », un wes­tern ti­ré du pré­cé­dent ro­man du Ca­na­dien Pa­trick deWitt, ce der­nier pu­blie un conte lou­foque, moins ins­pi­ré cette fois des his­toires de sa­loons que des contes de vam­pires, à mi-che­min entre Franz Kaf­ka et Ma­ry Shel­ley. Un jeune homme – Lu­cien Mi­nor, dit Lu­cy – prend ses fonc­tions au châ­teau von Aux où il a été nom­mé sous-ma­jor­dome. On di­rait, dans le sa­bir des mul­ti­na­tio­nales, qu’il « re­porte » à son su­pé­rieur, M. Ol­der­glough. Avec la cui­si­nière, la ter­ri­fiante Agnes, on croise peu de monde au châ­teau. Le maître des lieux semble avoir per­du la boule, car il consacre ses nuits à dé­vo­rer des rats vi­vants et ses jours à concoc­ter des billets doux pour sa tendre amie qui l’a aban­don­né. Lu­cy a pour mis­sion de por­ter, chaque ma­tin, la mis­sive à la gare. Il ne la glisse pas dans une boîte aux lettres, mais la bran­dit sim­ple­ment : se pen­chant par la fe­nêtre sans ra­len­tir la folle al­lure de son train, le mé­ca­ni­cien l’at­trape au vol pour l’ache­mi­ner vers sa des­ti­na­taire. Avec deWitt, c’est comme si Dra­cu­la sé­jour­nait dans « Grand Bu­da­pest Ho­tel » : des fi­gures fan­tasques peuplent l’éta­blis­se­ment tan­dis qu’aux portes la guerre me­nace. Avec une longue-vue, de­puis la fe­nêtre de sa chambre, Lu­cy aper­çoit les com­bat­tants qui avancent ou re­culent, au gré des as­sauts. Mais son at­ten­tion est sur­tout cap­tée par le vil­lage en contre­bas, où une mer­veilleuse jeune fille n’a d’yeux que pour lui. Elle s’ap­pelle Kla­ra, et son coeur n’est pas la moindre for­te­resse de cette his­toire. Une ar­moire à glace, type rug­by­man du Moyen Age, pos­sède des droits sur ces bras me­nus, ce vi­sage fra­gile, ce coeur in­con­sis­tant. Pen­dant ce temps, une ré­cep­tion, au châ­teau, tourne à l’or­gie sa­do­ma­so. Ah, si Kaf­ka avait vé­cu cent ans plus tard! Il au­rait pu pro­fi­ter des joies simples du por­no.

Dans ce ro­man in­ven­tif, une fa­cé­tie chasse l’autre. Maître de la pa­ro­die, spé­cia­liste du brouillage des pistes, deWitt mul­ti­plie les hom­mages, li­vrant la liste des in­gré­dients à la fin du ré­cit : « En écrivant ce livre, je me suis plon­gé dans les oeuvres de Tho­mas Bern­hard, Ivy Comp­ton-Bur­nett, Ita­lo Cal­vi­no, Den­nis Coo­per, Ro­bert Coo­ver, Roald Dahl, J. P. Don­lea­vy, Wer­ner Her­zog, Jean Rhys, Ro­bert Wal­ser, Eu­do­ra Wel­ty… » Pas éton­nant que cet écri­vain hors pair mêle les genres avec un tel brio. Pre­nez le train en marche de son nou­veau ro­man, c’est un sa­cré voyage !

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