Maître No­guez

CAUSES JOYEUSES OU DÉSESPÉRÉES, PAR DO­MI­NIQUE NO­GUEZ, AL­BIN MI­CHEL, 192 P., 15 EU­ROS.

L'Obs - - Critiques - JÉ­RÔME GAR­CIN

Le monde est mal fait. Le plus sou­vent, les éru­dits sont tristes et les ri­go­lards sont bêtes. Heu­reu­se­ment, pour faire men­tir les cli­chés, il y a Do­mi­nique No­guez, dont l’hu­mour n’a d’égal que la cul­ture. Voi­là en ef­fet un écri­vain comme on n’en pro­duit plus. Chez ce pai­sible co­lé­rique, cet al­lègre mé­lan­co­lique, ce mo­derne clas­sique, ce Si­syphe dio­ny­siaque et ce gi­dien che­vè­ne­men­tiste, tout tend à l’oxy­more. Il le cultive comme d’autres, le bon­saï de fi­cus : sous abri. A 74 ans, sa verve est d’un jeune khâ­gneux. Nor­ma­lien, agré­gé de phi­lo, prof d’uni­ver­si­té, l’au­teur de « Lé­nine da­da », de « Mon­taigne au bor­del » et de « Sé­mio­lo­gie du pa­ra­pluie » a tou­jours ex­cel­lé dans le ca­nu­lar et plai­dé, dans une belle prose à l’an­cienne, pour les avant-gardes – qu’elles soient ci­né­ma­to­gra­phiques ou lit­té­raires, du­ras­siennes ou houel­le­bec­quiennes. Au plus fan­tai­siste des es­sayistes déses­pé­rés, on doit un trai­té très réus­si : « Comment ra­ter com­plè­te­ment sa vie en onze le­çons ». A ce grand sen­ti­men­tal, d’in­flam­mables et trop rares ro­mans, dont « Amour noir » et « les Der­niers Jours du monde » (por­té à l’écran par les frères Lar­rieu avec le plus no­gué­zien des ac­teurs, Ma­thieu Amal­ric). S’il pu­blie « Une an­née qui com­mence bien », où il re­late crû­ment sa folle pas­sion pour un jeune Tad­zio blond, on sait dé­jà qu’elle se ter­mi­ne­ra mal. Pu­dique im­pu­dique et conser­va­teur ir­ré­vé­ren­cieux, Do­mi­nique No­guez, qui a dé­jà ré­di­gé son épi­taphe : « N’écri­vez ja­mais! », dé­fend au­jourd’hui des « Causes joyeuses ou désespérées ». Et le moins qu’on puisse dire est que cet avo­cat – en vé­ri­té, on l’ap­prend ici, un mu­si­cien contra­rié – plaide avec brio. Pour Sartre et Barthes, évi­dem­ment. Pour la langue fran­çaise, et contre la dif­fu­sion, au­to­ri­sée par Bruxelles, de no­tices ac­com­pa­gnant, « dans une langue ai­sée à com­prendre », les pro­duits étran­gers im­por­tés. Pour le hon­ni Fran­çois-Ma­rie Ba­nier, qu’il com­pare à Va­lé­ry et Cha­zot réunis, et contre la vox po­pu­li qui l’ac­cuse d’avoir cam­brio­lé, vio­lé, tué, alors qu’il n’a fait que « sé­duire ». Pour Coc­teau, cet ha­pax, dont l’oeuvre dure et qui n’a pas d’hé­ri­tier (il fau­drait, note No­guez, que Bria­ly eût été écri­vain et que Beig­be­der fût ho­mo­sexuel). Pour Mon­ther­lant, « le saint pa­tron des mal-pen­sants », et contre l’en­sei­gne­ment ac­tuel de la lit­té­ra­ture. Pour un hu­mour qui ajou­te­rait la cruau­té de Sade au sou­rire de Boud­dha. Pour et contre lui­même. Et tout ce­la dans un style vif et simple, dont les mo­dèles sont Mon­taigne, Sten­dhal, Léau­taud, Lar­baud, Berl. Ajou­tons à la liste maître No­guez.

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