Sten­dhal en chan­tier

L’au­teur de “Lu­cien Leu­wen” avait le gé­nie du brouillon et sa­vait de quoi l’amour est fait. Dix ro­mans avor­tés le confirment RO­MANS IN­ACHE­VÉS, PAR STEN­DHAL, GRASSET, « LES CA­HIERS ROUGES », 280 P., 9,95 EU­ROS.

L'Obs - - Critiques - GRÉ­GOIRE LE­MÉ­NA­GER

Il pa­raît, ra­conte Jacques Drillon sur son blog « les Pa­piers re­col­lés », que « Bou­lez di­sait pré­fé­rer une oeuvre mi­neure d’un com­po­si­teur ma­jeur à une oeuvre ma­jeure d’un com­po­si­teur mi­neur ». Avec ce pe­tit livre rouge, Bou­lez au­rait été ser­vi. Il ras­semble, pour un prix mo­dique, dix « Ro­mans in­ache­vés » de Sten­dhal. Evi­dem­ment, entre « Lu­cien Leu­wen » et « Vie de Hen­ry Bru­lard », le Usain Bolt de la lit­té­ra­ture a eu d’autres oc­ca­sions de dé­mon­trer son gé­nie du brouillon. Et puis ces dix em­bryons-là ne comptent que de une à cent pages. Mais tant pis, ou tant mieux pour les hap­py few qui s’y ris­que­ront. Il n’y a dé­ci­dé­ment qu’avec Sten­dhal qu’on éprouve un plai­sir dif­fus à pa­tau­ger dans des in­trigues ro­maines, parce qu’au mi­lieu du dé­cor un jeune am­bi­tieux tour­ni­cote au­tour d’une ap­pé­tis­sante du­chesse, qui se met sou­dain à lui faire des confi­dences. Il n’y a que chez Sten­dhal qu’un che­va­lier en ca­vale peut être à la fois aus­si ri­di­cule et hé­roïque lors­qu’il se planque, du sang sur son épée, dans la chambre d’une in­con­nue. Il n’y a, sur­tout, que la mu­sique de Sten­dhal pour faire val­ser, dans un étrange corps-à-corps, le sen­ti­ment amou­reux et « l’art si utile de l’hy­po­cri­sie ». Le meilleur des dix textes est le plus long. C’est « Fé­der ou le ma­ri d’ar­gent », où un jeune peintre mé­diocre se com­pose un per­son­nage de mé­lan­co­lique pour vendre ses toiles. Avec la dan­seuse qui l’a pris sous son aile, il est à bonne école, jus­qu’au jour où son bu­si­ness le conduit à faire le por­trait d’une Va­len­tine fraî­che­ment sor­tie du couvent : « En lui tout par­lait d’amour, ex­cep­té ses pa­roles », ré­sume alors Sten­dhal, qui sait tous les stra­ta­gèmes ma­chia­vé­liques dont se nour­rit la pas­sion, cons­ciem­ment ou pas, pour prendre pos­ses­sion d’une âme. « Une des choses qui m’en­chantent le plus dans ces in­ache­vés, ce sont les pas­sages à trous », dit Charles Dant­zig dans une cu­rieuse pré­face en forme de conver­sa­tion avec Do­mi­nique Fer­nan­dez et Ar­thur Che­val­lier. Sans doute. Après, on a quand même le droit de pré­fé­rer re­lire « la Char­treuse de Parme ».

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