LES SE­CRETS DE LA FAMILLE TRUMP

C’est un clan en ap­pa­rence sou­dé et loyal en­vers son chef. Mais cette tri­bu où se mêlent in­té­rêts pri­vés, fi­nan­ciers et po­li­tiques pour­rait bien de­ve­nir le ta­lon d’Achille du pré­sident amé­ri­cain De notre cor­res­pon­dant aux Etats-Unis, PHI­LIPPE BOU­LET GERCO

L'Obs - - Sommaire -

C’est un clan en ap­pa­rence sou­dé et loyal en­vers son chef. Mais cette tri­bu où se mêlent in­té­rêts pri­vés, fi­nan­ciers et po­li­tiques pour­rait de­ve­nir le ta­lon d’Achille du pré­sident amé­ri­cain. En­quête et ex­traits ex­clu­sifs d’un livre noir pour la Mai­son-Blanche

Ils ont com­men­cé comme une cou­ver­ture de ma­ga­zine people. On les com­pare au­jourd’hui plus vo­lon­tiers à la famille Ad­dams. Les Trump ont certes un pe­tit cô­té mons­trueux, à l’image du pa­triarche de la Mai­son-Blanche, mais à la dif­fé­rence de Mor­ti­cia, Mer­cre­di ou Fe­tide Ad­dams, ils ne font rire per­sonne. A la ré­flexion, ils pen­che­raient plu­tôt du cô­té des Cor­leone, avec un par­rain net­te­ment moins gla­mour et plus dé­jan­té que Mar­lon Bran­do. Les Trump sont un clan, un clan où l’on n’ou­blie rien et où la loyau­té per­son­nelle prime par-des­sus tout.

On le sa­vait avant l’élec­tion, ce­la s’est confir­mé de­puis : Do­nald Trump n’a pas d’amis. A l’image d’un don de la Co­sa Nos­tra, il n’a que des pa­rents, des as­so­ciés, des affidés et des en­ne­mis. Il vit dans un monde où la loi n’est pas celle des Etats-Unis mais celle de l’al­lé­geance per­son­nelle. Un monde pa­ra­noïaque, dans le­quel même les af­fi­ni­tés fa­mi­liales sont mues par l’ar­gent. C’est ce qui a sur­pris cer­tains, et met au­jourd’hui en pé­ril la mai­son Trump : l’homme et le clan sont in­dis­so­ciables, ses affaires pu­bliques et pri­vées se confondent, et la fi­dé­li­té y est tou­jours in­té­res­sée.

Do­nald et Eric, les fils, montent la garde sur un la­by­rinthe de so­cié­tés dont il ne fait guère de doute que leur père conti­nue de suivre les dé­tours et en­tour­loupes. Ivan­ka, sa fille, se sou­cie, elle, de la pé­ren­ni­té d’une marque Trump qui est aus­si la sienne. Ja­red, son époux, gère l’em­pire Ku­sh­ner dans une opa­ci­té qua­si ab­so­lue. Me­la­nia ? Si­len­cieuse et gla­çante, on l’ima­gine at­tendre l’heure de ra­fler le jack­pot. Tous jouent leur par­ti­tion, tous ont mis leurs in­té­rêts propres au pot com­mun, et mal­heur à ce­lui ou celle qui ose­rait une fausse note !

Le ré­sul­tat ? Le clan Trump, même élar­gi aux fi­dèles, s’est trans­for­mé en piège. Do­nald, le pa­triarche, n’a ja­mais fait confiance qu’à ceux qui bai­saient sa bague et ce n’est pas un ha­sard si, cinq mois après son ar­ri­vée au pou­voir, 404 postes clés de l’ad­mi­nis­tra­tion, sur un to­tal de 558, sont en­core va­cants. Plus grave en­core, pour « Don » : cette famille qui a fait sa for­tune pour­rait pro­vo­quer sa chute : le si­len­cieux Ja­red Ku­sh­ner est l’un des personnages clés de l’en­quête sur le dos­sier russe, me­née par l’ex-di­rec­teur du FBI Robert Muel­ler, en­quête qui pour­rait bien re­tour­ner cer­tains membres de la fa­mi­glia. La famille était pour Do­nald Trump un écrin brillant comme un mi­roir de bor­del, elle risque de se trans­for­mer de­main en ha­bit pe­sant. Après l’or, le plomb. Dé­cryp­tage des dix com­man­de­ments du clan Trump.

L’AR­GENT FAIT LE BON­HEUR...

Dé­cembre 2016, soi­rée du ré­veillon. A la té­lé­vi­sion, le pa­triarche ap­pa­raît en­tou­ré de son clan au grand com­plet. Gla­mour et amour, l’image d’une famille unie, pros­père et heu­reuse est par­faite… Mais der­rière l’har­mo­nie de fa­çade, les lé­zardes sont mul­tiples. Me­la­nia ne dis­si­mule même plus le trai­te­ment po­laire qu’elle ré­serve à son époux. Les fils Trump, eux, dé­fendent bec et ongles le pa­triarche, mais est-ce le père qu’ils pro­tègent ? A 15 ans, au mo­ment du re­ma­riage de son père, Do­nald

DO­NALD TRUMP N’A PAS D’AMIS. IL N’A QUE DES PA­RENTS, DES AS­SO­CIÉS, DES AFFIDÉS ET DES EN­NE­MIS.

Jr. lui lance : « Tu ne nous aimes pas ! Tu ne t’aimes pas toi-même ! Tu aimes seule­ment ton ar­gent. » Don Jr. et Eric passent une en­fance éloi­gnée de leur père. « Quand ils ont eu 21 ans, di­ra leur mère Iva­na, je les ai li­vrés à [Trump] et dit : “Voi­là le pro­duit fi­ni. A toi de jouer.” » Tou­chant.

Le ci­ment de cette famille bi­zarre ? L’ar­gent, évi­dem­ment. Et donc la marque Trump. Après une an­née pas­sée à faire le bar­man, le jeune Do­nald Jr. re­joint les affaires de pa­pa. Eric n’a ja­mais rien fait d’autre. La chou­choute Ivan­ka, elle, com­prend très tôt l’im­por­tance de la marque. A l’an­nonce du di­vorce de sa mère, elle s’écrie, an­gois­sée : « Ma­man, est-ce que ce­la veut dire que je ne vais plus être Ivan­ka Trump ? »

... ET N’A PAS D’ODEUR

Comme le rap­pellent les au­teurs des « Dos­siers noirs » (voir p. 30), Trump n’est pas re­gar­dant sur les per­sonnes avec les­quelles il s’as­so­cie. Ses liens d’affaires ont en­glo­bé la Russie, bien en­ten­du, mais aus­si Cu­ba ou l’Iran… « Ce n’est pas très dif­fi­cile d’être connec­té avec Do­nald Trump, si vous faites sa­voir que vous avez beau­coup d’ar­gent, que vous vou­lez faire des deals et que vous sou­hai­tez y ac­co­ler son nom », confie­ra Abe Wal­lach, un ex-bras droit. Il s’est ain­si as­so­cié à Fe­lix Sa­ter, un cri­mi­nel no­toi­re­ment lié à la ma­fia russe qui a dé­fon­cé le por­trait d’un col­lègue tra­der avec un pied de verre à mar­ga­ri­ta (110 points de su­ture).

Ce n’est pas un cas unique. A At­lan­tic Ci­ty, Trump a fri­co­té avec des as­so­ciés aux ac­coin­tances ma­fieuses, et Trump et ses en­fants ont pas­sé al­liance, au Bré­sil et en Azer­baïd­jan, avec des personnages louches. Les Trump ne s’em­bar­rassent pas de beaux prin­cipes, même quand leur bu­si­ness est lé­gal : l’em­pire im­mo­bi­lier de Ja­red Ku­sh­ner, le gendre, com­porte des lo­ge­ments très mo­destes pour les­quels le groupe re­couvre les im­payés avec une fé­ro­ci­té ra­re­ment vue, même dans ce mi­lieu. Et Ivan­ka a fait fa­bri­quer les chaus­sures de sa marque dans une usine chi­noise où les condi­tions de tra­vail sont épou­van­tables.

POUR VIVRE HEU­REUX, VI­VONS CACHÉS

Les vam­pires re­doutent la lu­mière du jour, les Trump dé­testent que l’on dé­balle leurs affaires au grand jour. L’exemple le plus connu est le refus de « Do­nald » de pu­blier ses dé­cla­ra­tions d’im­pôt, mais la dis­si­mu­la­tion fis­cale n’est qu’un arbre de l’épaisse fo­rêt Trump. « Si elles étaient ren­dues pu­bliques, il est peu pro­bable que ses dé­cla­ra­tions pas­sées nous di­raient grand-chose sur ses possibles im­bro­glios étran­gers. Ceux-ci pour­raient ap­pa­raître dans les dé­cla­ra­tions des cen­taines de so­cié­tés qui com­posent l’em­pire Trump », note Al­lan Sloan, le jour­na­liste vé­té­ran de ProPu­bli­ca.

Do­nald Jr. a re­con­nu ce flou, en 2011 : « Est-ce que je pour­rais des­si­ner un or­ga­ni­gramme du groupe ? Oui. En existe-t-il un, of­fi­ciel­le­ment ? Pas que je sache. » La plu­part des so­cié­tés du groupe ont un sta­tut de li­mi­ted lia­bi­li­ty com­pa­ny (so­cié­té à res­pon­sa­bi­li­té li­mi­tée), qui per­met de mas­quer le nom des in­ves­tis­seurs étran­gers. Même brouillard chez les Ku­sh­ner, où l’ar­gent ali­men­tant les opé­ra­tions im­mo­bi­lières reste un mys­tère. Le goût du se­cret de Trump est ren­for­cé par sa mé­fiance en­vers les e-mails. Il leur pré­fère les bons vieux coups de fil et les poi­gnées de main qui ne laissent pas de trace.

TOUT EST DANS TOUT ET RÉCIPROQUEMENT

Il était conseiller éthique d’Oba­ma, il di­rige main­te­nant CREW, [un groupe de Ci­toyens pour la Res­pon­sa­bi­li­té et l’Ethique à Wa­shing­ton, NDLR]. Norm Ei­sen es­time que le refus de Do­nald Trump de se dis­so­cier de son em­pire est émi­nem­ment sus­pect et CREW est à la pointe de l’of­fen­sive, avec 15 lettres, 77 re­quêtes de com­mu­ni­ca­tion de do­cu­ments et 7 dé­pôts de plainte contre l’ad­mi­nis­tra­tion Trump.

On ne compte plus les vio­la­tions et les conflits d’in­té­rêts, de­puis les coïn­ci­dences bi­zarres (Ivan­ka se voyant ac­cor­der trois nou­velles marques dé­po­sées en Chine, le jour même où le pré­sident Xi est re­çu par son père) aux re­ve­nus ac­crus (les di­plo­mates étran­gers choi­sissent l’hô­tel de Trump à Wa­shing­ton pour leurs ré­cep­tions), en pas­sant par les re­tom­bées liées au prestige pré­si­den­tiel (hausse des droits d’en­trée à Mar-a-La­go)… Of­fi­ciel­le­ment, les fils Trump ne parlent pas en dé­tail à leur père des affaires du groupe. Ils lui com­mu­niquent juste les chiffres tri­mes­triels. S’ils le font vrai­ment… De toute fa­çon, rap­pelle Eric, « le pré­sident des Etats-Unis a zé­ro conflit d’in­té­rêts ». Exact : stric­to sen­su, la lé­gis­la­tion sur les conflits d’in­té­rêts ne s’ap­plique pas à lui. Mais le mé­lange des affaires pu­bliques et pri­vées ne le met pas à l’abri de pour­suites pour cor­rup­tion, ex­tor­sion ou obs­truc­tion de jus­tice.

LA LOYAU­TÉ PAR-DES­SUS TOUT

La pe­tite phrase a fait le tour de la pla­nète : « J’ai be­soin de loyau­té, j’at­tends de la loyau­té. » A en croire la dé­po­si­tion de James Co­mey de­vant le Sé­nat, c’est ce qu’a exi­gé Do­nald Trump de ce­lui qui était alors pa­tron du FBI. La de­mande n’a rien d’éton­nant : Trump car­bure à la loyau­té per­son­nelle, de toutes les qua­li­tés, c’est même la plus im­por­tante à ses yeux. On peut se battre entre soi, se faire tous les cro­che­pieds que l’on veut mais on ne tra­hit par le « Don » : voi­là le man­tra du clan Trump. Co­rey Le­wan­dows­ki l’a ap­pris à ses dé­pens à l’été 2016, après avoir com­men­cé à dé­zin­guer en cou­lisse Ja­red Ku­sh­ner. S’at­ta­quer à un membre de la famille Trump ? C’était s’en prendre di­rec­te­ment au « par­rain ». Ivan­ka ne tar­de­ra pas à faire éjec­ter l’im­pu­dent, ex­pli­quant à un proche : « De toute évi­dence, nous ne vou­lons pas nous en­tou­rer de gens qui ne sont pas dignes de confiance. Nous sommes une famille. Il s’agit de confiance per­son­nelle. »

Le pro­blème est qu’en de­hors du clan cette exi­gence de loyau­té n’a rien de ré­ci­proque. Trump n’hé­site pas à je­ter ses su­bor­don­nés ou al­liés sous les roues du bus quand ce­la l’ar­range. D’où sa dif­fi­cul­té à pour­voir les postes clés de l’ad­mi­nis­tra­tion.

TOUT RESTE DANS LA “FA­MI­GLIA”

Lynne Pat­ton n’a au­cune expérience dans le lo­ge­ment et re­ven­dique un di­plôme de droit qu’elle n’a ja­mais ob­te­nu. Elle est donc la can­di­date idéale pour su­per­vi­ser les pro­grammes fé­dé­raux d’aide au lo­ge­ment pour New York et le New Jer­sey, qui re­pré­sentent des mil­liards de dol­lars, vient de dé­ci­der Do­nald Trump. Ah, on ou­bliait… Lynne est liée de­puis 2009 au clan Trump, pour les­quels elle a été « pla­ni­fi­ca­trice d’évé­ne­ments » – tour­nois de golf, pro­jets mar­ke­ting et même le ma­riage d’Eric !

Des Lynne Pat­ton, on en trouve à la pelle dans la ga­laxie Trump : an­ciens gardes du corps, chauf­feurs, as­sis­tants qui, en prou­vant une loyau­té sans faille, sont de­ve­nus membres de la fa­mi­glia. Comme chez les Cor­leone, leur sta­tut reste un cran en des­sous de ce­lui de la famille de sang, mais ils oc­cupent une place de choix dans la garde rap­pro­chée. Un autre exemple ? Brad Pars­cale, simple de­si­gner de sites web de­ve­nu di­rec­teur de la stra­té­gie nu­mé­rique de la cam­pagne de Trump. A ce titre, il fi­gure en bonne place sur la liste des per­sonnes à in­ter­ro­ger dans l’en­quête russe.

Do­nald Jr. et son frère Eric, dans un bu­reau de la Trump To­wer, à New York. Ils sont à la tête de l’em­pire Trump de­puis que leur père est pré­sident.

Me­la­nia Trump, le 25 mai à Bruxelles, lors du som­met de l’Otan.

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