Ali­men­ta­tion

« La France peut de­ve­nir le pre­mier pays bio d’Eu­rope ! » En­tre­tien avec Claude Gruf­fat

L'Obs - - Sommaire - Par CO­RINNE BOUCHOUCHI et AR­NAUD GONZAGUE

« Les agri­cul­teurs n’at­tendent pas en­core des aides, mais de pou­voir vivre di­gne­ment de leur tra­vail », in­siste Em­ma­nuel Ma­cron. A la veille de l’ou­ver­ture du Gre­nelle de l’ali­men­ta­tion, qu’avez-vous à lui dire ? Que la France est le pre­mier pays agri­cole eu­ro­péen et qu’il n’y a au­cune rai­son qu’elle ne de­vienne pas le pre­mier pays bio [elle est troi­sième, NDLR]. Nous avons un re­tard im­por­tant à rat­tra­per. Il faut sou­te­nir les my­riades d’en­tre­prises qui veulent s’ins­tal­ler en bio et ne bé­né­fi­cient d’au­cune aide par­ti­cu­lière. Au­jourd’hui, un pay­san bio – donc qui ne pol­lue pas les sols et pro­tège notre san­té, à nous consom­ma­teurs – achète au prix fort une cer­ti­fi­ca­tion bio. Il fau­drait l’ai­der. De même, il est obli­gé d’in­ves­tir pour pro­té­ger ses champs des conta­mi­na­tions ve­nues de la par­celle de son voi­sin en conven­tion­nel. C’est au pol­lueur de payer, non l’in­verse ! Les Fran­çais consomment de plus en plus bio mais seules 5% des sur­faces agri­coles le sont. Com­ment en­cou­ra­ger tout le monde à s’y mettre ? Beau­coup de jeunes qui ne sont pas is­sus du mi­lieu pay­san ont en­vie de ré­in­tro­duire une agri­cul­ture bio tra­di­tion­nelle. Le pro­blème, c’est que pour acheter une terre, il faut pas­ser par les Sa­fer, So­cié­tés d’Amé­na­ge­ment fon­cier et d’Eta­blis­se­ment ru­ral, qui ont un mot d’ordre : si vous n’êtes pas fils d’agri­cul­teur, pas de terre pour vous ! Il est in­dis­pen­sable de ré­cu­pé­rer des terres, ré­ins­tal­ler des pay­sans, ar­rê­ter d’ex­por­ter nos pro­duits en Afrique ou ailleurs à grands coups de

sub­ven­tions et, évi­dem­ment, d’ac­com­pa­gner vers la re­con­ver­sion en bio. Nous le fai­sons chez Bio­coop. Com­ment ? Il faut, c’est la loi, deux an­nées sans en­grais chi­miques et pes­ti­cides pour qu’une par­celle conven­tion­nelle soit consi­dé­rée comme pas­sée en bio. Cette tran­si­tion est dif­fi­cile car, pen­dant deux ans, l’agri­cul­teur ne peut pas vendre au prix du bio, donc plus cher. Nous, nous met­tons en mar­ché dans nos ma­ga­sins des fruits et lé­gumes en deuxième an­née de conver­sion. Nous les payons au prix du bio. A notre clien­tèle, nous di­sons : si vous vou­lez du bio de­main, il faut acheter la pro­duc­tion en conver­sion d’au­jourd’hui. Parce qu’il faut construire des fi­lières dans la du­rée. Chez Bio­coop, nous an­non­çons quatre à cinq ans à l’avance nos be­soins à nos groupements de pro­duc­teurs. Ils peuvent ain­si se pré­pa­rer à y ré­pondre, plu­tôt que de s’adap­ter dans la pré­ci­pi­ta­tion et en com­pri­mant les coûts, comme c’est le cas avec les ac­teurs tra­di­tion­nels de la grande dis­tri­bu­tion. C’est de­ve­nu une évi­dence de man­ger bio pour qui veut man­ger « sain ». Mais vous in­sis­tez sur le fait que le bio est aus­si un en­ga­ge­ment pour chan­ger la so­cié­té… Au dé­but des an­nées 1960, l’agri­cul­ture fran­çaise, peu pro­duc­tive, a dû se trans­for­mer pour per­mettre à notre pays de de­ve­nir au­to­nome en ma­tière ali­men­taire. C’était lé­gi­time, comme ça l’était d’of­frir un meilleur ni­veau de vie aux pay­sans. Les fa­bri­cants de chars se sont mis à construire des trac­teurs et les in­dus­tries de poudre à ca­non ont pro­duit les en­grais chi­miques. On est donc pas­sé d’une in­dus­trie de la guerre… à une in­dus­trie agri­cole ! Mais très vite, des ac­teurs du monde agri­cole se sont in­quié­tés. Pour eux, l’agri­cul­ture ne mar­chait pas sans res­pect des sols, des es­pèces et des sai­sons. C’était un acte po­li­tique. Pa­ral­lè­le­ment, des consom­ma­teurs ve­nus de tous les ho­ri­zons se sont mis à cher­cher des pro­duits propres, sans chi­mie. Le ré­seau Bio­coop est né ain­si en 1986 de l’as­so­cia­tion de 40 groupements au­tour d’An­ne­cy. Le com­bat pour im­po­ser le bio est der­rière vous, non ? Oh, il existe tou­jours une forte ré­sis­tance du mo­dèle conven­tion­nel à bas­cu­ler en bio. C’est cultu­rel. Les agri­cul­teurs al­le­mands, comme les an­glais, sont prag­ma­tiques : si ce mo­dèle fonc­tionne, ils foncent. Beau­coup de pay­sans fran­çais, eux, sont coin­cés dans des dogmes : la fier­té du mo­dèle conven­tion­nel et cette idée de « nour­rir le monde en­tier ». Com­ment peut-on croire ce­la alors que la France, à l’échelle de la pla­nète, c’est un pe­tit jar­din ? Ecou­tez-les com­pa­rer les ex­por­ta­tions agri­coles avec le nombre d’Air­bus ven­dus… Pour­quoi vou­loir trans­for­mer l’agri­cul­ture en mo­dèle de com­pé­ti­tion ? Dans le ré­seau co­opé­ra­tif Bio­coop, vous dé­fen­dez des normes bio qui vont plus loin que les règles eu­ro­péennes… Le rè­gle­ment eu­ro­péen du bio au­jourd’hui, c’est un ca­hier des charges qui im­pose des règles de pro­duc­tion, un « com­ment on fait », en quelque sorte. Mais il ne va pas as­sez loin sur la né­ces­si­té de pré­ser­ver la bio­di­ver­si­té sur les terres, la ro­ta­tion des cultures… Chez Bio­coop, nous vou­lons des fermes 100% bio. D’abord pour évi­ter que les cultures conven­tion­nelles ne conta­minent les bio. En­suite, parce que pro­duire bio est pour nous une lo­gique d’en­ga­ge­ment : à par­tir du mo­ment où l’on sait quelles sont les règles ver­tueuses pour la qua­li­té des sols, des ali­ments, com­ment peut-on conti­nuer à pro­duire au­tre­ment ? Ima­gi­nons que vous êtes en Hol­lande et que vous fas­siez de la vache lai­tière bio hors sol. Vous pou­vez acheter du maïs d’en­si­lage bio en Al­le­magne ou dans les pays de l’Est, du so­ja bio aux Etats-Unis et vendre ain­si du lait bio de Hol­lande ! Sur un plan en­vi­ron­ne­men­tal et so­cié­tal, je vous laisse ap­pré­cier le ré­sul­tat… Le bio, ce n’est pas juste du conven­tion­nel sans pes­ti­cides ! Ne crai­gnez-vous pas, jus­te­ment, que pro­duire bio à grande échelle ne fi­nisse par dé­voyer un mo­dèle ? Dans les fa­meuses « mers de serres en plas­tique » de la ré­gion d’Al­mería, en Espagne, il existe aus­si des mil­liers d’hec­tares de pro­duc­tion bio… mais em­ployant des tra­vailleurs sou­vent sans pa­piers et lo­gés dans des condi­tions in­dignes. Ce n’est évi­dem­ment pas ac­cep­table. L’Ita­lie et l’Espagne ont fait du bio un pro­duit d’ex­por­ta­tion, pas de consom­ma­tion in­té­rieure. Mais le com­merce bio ne de­vrait pas ne pas être équi­table. Dans les an­nées 1990, on ne par­lait alors que de com­merce équi­table Nord-Sud. Nous, nous vou­lions ga­ran­tir aus­si à nos pay­sans fran­çais un re­ve­nu dé­cent. Nos pro­duc­teurs sont main­te­nant la­bé­li­sés en com­merce équi­table Nord-Nord. La grande dis­tri­bu­tion laisse aus­si au­jourd’hui une large place au bio et beau­coup d’en­seignes an­noncent mettre en place des fi­lières pour leur ap­pro­vi­sion­ne­ment. Sont-elles sur la bonne voie ? La grande dis­tri­bu­tion peut être ver­tueuse si elle s’en­gage sur la du­rée et sur la ré­gu­la­ri­té. Mais quand Sys­tème U, ou d’autres, signe des contrats de trois ans avec des groupements de pro­duc­teurs bio, il ne s’agit que de CDD ! Ce n’est pas du dé­ve­lop­pe­ment du­rable. Que se pas­se­ra-t-il à la fin du contrat ? Chez Bio­coop nous tra­vaillons avec les mêmes groupements de­puis… trente ans.

Ré­colte de ra­dis bio en serre à Ma­ri­gny, en Auvergne.

Les ma­ga­sins du ré­seau co­opé­ra­tif Bio­coop sont ap­pro­vi­sion­nés en fruits et lé­gumes pro­ve­nant de fermes 100% bio.

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