Té­moi­gnage

Le cal­vaire d’une es­clave chré­tienne de Daech

L'Obs - - Sommaire - Par SARA DANIEL, avec BE­NOÎT KANABUS

Leurs vi­sages sont in­dé­lé­biles, et dansent, ma­cabres, de­vant ses yeux. Il y a eu les obèses, les vieux, les tor­tion­naires, les in­dul­gents, les per­vers et les vé­naux, comme Abou Osa­ma, qui l’a ren­due à sa famille contre une ran­çon pour pou­voir quit­ter le front sy­rien et re­ga­gner la France. Tous ces « maîtres » avaient pour­tant la même phrase à la bouche : « Je t’ai payée avec mon ar­gent et c’est mon droit de faire ce que je veux de toi. » De Mos­soul à Ra­q­qa, Ma­rie, chré­tienne, es­clave des dji­ha­distes, a chan­gé plus de seize fois de pro­prié­taire. « C’étaient des monstres, des animaux. Je n’ai connu pen­dant ces an­nées que la sou rance et le dé­goût. Ils ve­naient se ser­vir comme si j’étais une chose in­ani­mée et re­par­taient sans se pré­oc­cu­per de moi. Ils me di­saient : “Nous t’avons ache­tée pour t’hu­mi­lier. Vous, les es­claves, vous êtes comme nos chaus­sures.” » Et dans ce dji­had de l’hu­mi­lia­tion, le viol est une arme de des­truc­tion mas­sive.

Ma­rie est ar­rê­tée par les sol­dats de l’Etat is­la­mique en août 2014 à un check­point près de Qa­ra­qosh, la plus grande ville chré­tienne d’Irak, où elle a trou­vé re­fuge avec sa famille après que Daech eut conquis la ville de Mos­soul. La jeune femme est d’abord conduite dans une mai­son dans la­quelle s’en­tassent une cin­quan­taine de Yé­zi­dies et une poi­gnée de ch­ré­tiennes. Se­lon les codes de la sé­gré­ga­tion de Daech, il est in­ter­dit de les confi­ner dans les mêmes pièces. Mais dans ce centre de tri pour es­claves sexuelles, si les ch­ré­tiennes sont beau­coup plus rares et aus­si plus re­cher­chées que les Yé­zi­dies, ce­la ne si­gni­fie pas qu’elles sont mieux trai­tées. Car à Mos­soul et dans la ré­gion, Daech a éri­gé la haine des chré­tiens en com­man­de­ment sa­cré. Ils sont l’ob­jet de l’aver­sion et des fan­tasmes des dji­ha­distes. La jeune femme se sou­vient, par exemple, de la prière de ces en­fants de 10 ans : « Ô Al­lah, tue tous les Na­za­réens », et de ces fa­milles qui uti­li­saient les robes tra­di­tion­nelles as­sy­riennes comme pa­ravent de leurs toi­lettes et cra­chaient des­sus.

Le jour de sa cap­ture, Ma­rie est en­tiè­re­ment désha­billée, exa­mi­née et es­ti­mée, comme un ani­mal sur un mar­ché. Elle est conduite de­vant un juge, Hus­sein, dis­po­sant lui-même de quatre es­claves yé­zi­dies, qui lui dé­livre un cer­ti­fi­cat de conver­sion à l’islam puis éta­blit un acte de pro­prié­té pour son fu­tur maître. C’est à par­tir de cette nuit-là que son cal­vaire com­mence : elle va pas­ser de main en main dans une odys­sée de l’enfer qui des­sine les contours du ter­ri­toire de l’Etat is­la­mique.

Sans hé­si­ta­tion, Ma­rie égrène le nom et les sur­noms de cha­cun de ses « maîtres », tor­tion­naires d’un jour ou de plu­sieurs mois. Elle les énu­mère par ordre chro­no­lo­gique, mais on sent qu’elle a aus­si fait un autre clas­se­ment dans sa tête : le pal­ma­rès d’igno­mi­nie de ses bour­reaux. Il y a eu le pre­mier, Abou Ah­mad al-Sha­ri, juge à la cour de cha­ria, ori­gi­naire de Ma­kh­mour, à qui on l’avait o erte pour ser­vices ren­dus, « comme un bu­tin de guerre », dit-elle. Un had­ji, qui avait fait le pè­le­ri­nage à La Mecque et exi­geait d’elle qu’elle lui baise la main. Agé, il cou­vrait son corps de mor­sures pro­fondes parce qu’il n’ar­ri­vait pas à pas­ser à l’acte. Elle se sou­vient de ce jour où, dans leur mai­son de Qa­rem­lech, il l’a bat­tue si fort que le lit où elle était at­ta­chée s’est cas­sé. Et de cet autre où il a fi­na­le­ment réus­si à la vio­ler. Pen­dant qu’elle se vi­dait de son sang, il lui a dit : « Voi­là ce qui ar­rive à toutes les filles d’Eve ! » Il était de sur­croît avare et ne lui don­nait rien à man­ger. Il la dé­pla­çait au gré de ses a ec­ta­tions dans tous les quar­tiers de Mos­soul comme un pa­quet de linge. La hié­rar­chie de l’Etat is­la­mique, fait ra­ris­sime, a fi­ni par lui confis­quer son es­clave en rai­son des mau­vais trai­te­ments qu’il lui in­fli­geait. Pour res­ter en vie, Ma­rie a sou­vent por­té plainte de­vant les wa­li de Daech, son seul re­cours de­vant la per­ver­si­té de ses maîtres qui dé­pas­sait en sau­va­ge­rie bes­tiale celle co­di­fiée par les règles du ca­li­fat. Ain­si les ar­bitres de Qa­ra­qosh ont confié Ma­rie à un émir pré­nom­mé Ab­bas. Ce Mos­sou­liote de 28 ans por­tait sur le corps les ci­ca­trices des tor­tures que lui avaient fait su­bir les Amé­ri­cains. Lui était plus clé­ment et la trai­tait avec plus de res­pect, mais au bout de quelques mois l’émir s’est las­sé d’elle et l’a re­ven­due. En un jour, la chré­tienne a alors chan­gé trois fois de maître.

En fé­vrier 2016, alors qu’elle était en route vers Bar­tel­la avec son nou­veau pro­prié­taire, Loai, un obèse qui l’étran­glait, la vio­lait et la prê­tait à son frère comme bonne à tout faire, Ma­rie a été re­ven­due à Abou

Man­sour, qui l’a conduite à Al-Baaj. « Quand je suis ar­ri­vée chez lui, il a plié un tuyau d’ar­ro­sage pour en faire une corde et m’at­ta­cher pen­dant qu’il me vio­lait. Je n’ai pas ces­sé de hur­ler mais les gardes m’ont dit : “S’il t’as­sas­sine, on ne fe­ra rien ; tu lui ap­par­tiens…” Je ne pou­vais pas m’échap­per et donc je me suis je­tée par la fe­nêtre du troi­sième étage… De­puis ce jour, j’ai peine à me te­nir de­bout et mes jambes me font souf­frir jour et nuit. » La mère de Loai, in­quiète pour la jeune femme, convainc son fils de re­prendre Ma­rie chez lui. Mais son sort ne s’amé­liore pas pour au­tant. Loai a com­men­cé à « prê­ter » Ma­rie à ses amis pour leur di­ver­tis­se­ment. « Pen­dant le ra­ma­dan en 2016, il m’a confiée à Qu­tai­ba, qui m’a conduite dans une mai­son aban­don­née, dans la­quelle ses quatre frères, des sun­nites de Mos­soul, m’ont vio­lée cha­cun à leur tour. » Il faut alors éloi­gner Ma­rie avant qu’elle puisse se plaindre au wa­li, car au­cun des quatre frères ma­riés n’a éta­bli de ma­riage tem­po­raire avant d’avoir des relations char­nelles avec la jeune femme ; un mo­tif de condam­na­tion par la po­lice des moeurs de l’Etat is­la­mique. Le sup­plice de Ma­rie re­prend. Après être pas­sée par d’autres mains, avoir su­bi d’autres coups et avoir été je­tée sur d’autres paillasses où l’on abu­sait d’elle, elle est ache­tée par Abou Kha­lid al-Alal­ma­ni, un Sy­rien qui l’em­mène à Ra­q­qa. Dans la se­conde ca­pi­tale de l’Etat is­la­mique, la jeune femme est re­ven­due au plus grand mar­chand d’es­claves de la ville sy­rienne, Zair al-Id­li­bi. C’est un an­cien jour­na­liste d’Al-Ja­zee­ra, ori­gi­naire de la ville d’Id­lib en Sy­rie, ayant quit­té la chaîne qa­ta­rie pour re­joindre le dji­had. « A 2 heures du ma­tin, par­fois, il nous for­çait à re­vê­tir de belles robes pour nous pré­sen­ter à des ache­teurs po­ten­tiels. S’ils vou­laient exa­mi­ner des par­ties de notre corps, nous de­vions les lais­ser faire. J’étais la seule es­clave chré­tienne. Toutes les autres étaient des Yé­zi­dies, agres­sives et mé­chantes avec moi… »

Parce qu’elle est blonde, Ma­rie se­ra re­pé­rée par un autre mar­chand d’es­claves, Abou Osa­ma al-Sha­mi. Ce­lui-ci veut la gar­der pour lui ; elle est chère, mais

il l’ap­pré­cie tant qu’il re­vend sa voi­ture pour ac­qué­rir la chré­tienne. Il re­nonce pour­tant à l’épou­ser quand il réa­lise qu’elle est plus âgée que lui. Mais elle re­joint son ha­rem de quinze femmes yé­zi­dies qui lui ré­servent mille vexa­tions, ren­versent son sham­pooing, volent ses quelques affaires de toi­lette, mentent sur son compte. Abou Osa­ma, exas­pé­ré par les que­relles in­ces­santes qu’elle sus­cite, la frappe à coups de bâ­ton et lui casse les mains. Et puis, un beau jour, il lui an­nonce qu’il veut se rendre en France et fi­nan­cer son voyage en la ren­dant à sa famille contre la somme de 50 000 dol­lars. Il ven­dra aus­si quatre Yé­zi­dies au prix de 15 000 dol­lars. « Je lui ai de­man­dé de me don­ner au moins des chaus­sures pour ne pas avoir à faire le voyage pieds nus, mais il m’a dit : “Ne t’in­quiète pas, l’ONU te four­ni­ra tout et aus­si un pas­se­port pour al­ler en France.” »

En fait, le voyage vers la li­ber­té du­re­ra des jours. Une voi­ture conduit d’abord les femmes de­puis Ra­q­qa jusque dans une mai­son dans le dé­sert sy­rien. « Le len­de­main, après la prière de mi­di, nous avons pris la route de Qa­mi­chli [ca­pi­tale du Kur­dis­tan sy­rien, NDLR], truf­fée de mines. Le mo­to­cy­cliste qui nous pré­cé­dait ne ces­sait de s’ar­rê­ter, il était gui­dé au té­lé­phone par des membres du Par­ti des Tra­vailleurs du Kur­dis­tan (PKK). En­fin, nous sommes ar­ri­vées saines et sauves. J’ai en­le­vé mon voile et le PKK nous a ac­cueillies et con­duites à Tell Ta­mer. A la fron­tière, avant d’ar­ri­ver à Du­hok [Kur­dis­tan ira­kien], des of­fi­ciers yé­zi­dis m’ont pro­mis : “Nous irons à Mos­soul et nous vous ven­ge­rons d’eux sur leurs femmes.” Moi, j’ai pro­tes­té : “Vous n’al­lez pas re­pro­duire leurs crimes !” »

Com­ment est-on ac­cueillie par les siens quand on re­vient de l’enfer, quand on a été tor­tu­rée, vio­lée par des monstres ? « J’ai été mieux ac­cueillie à Qa­mi­chli, en Sy­rie, par des étran­gers, qu’en Irak dans ma propre famille. » L’aveu est ter­rible. Après les tor­tures su­bies en cap­ti­vi­té, l’op­probre. La honte de son corps « sa­li », de son âme « dam­née » aux yeux de la com­mu­nau­té, puis­qu’elle avait dû se conver­tir à l’islam. Le poids du qu’en-di­ra-t-on est si ab­so­lu dans cette par­tie du monde, qu’on soit ch­ré­tien, mu­sul­man ou yé­zi­di, que sa famille lui a de­man­dé de s’exi­ler. Ma­rie est morte deux fois : quand elle a été ar­ra­chée aux siens et quand elle est re­ve­nue par­mi eux. Au­jourd’hui, elle rêve de re­cons­truire ailleurs son corps meur­tri, en France, loin de ses cau­che­mars et de son en­tou­rage. Yo­han­na, le tra­vailleur hu­ma­ni­taire de Ham­mu­ra­bi, l’or­ga­ni­sa­tion qui l’a sor­tie des griffes de Daech, ai­me­rait l’ai­der à por­ter plainte de­vant la Cour pé­nale in­ter­na­tio­nale et clore ain­si le cal­vaire de Ma­rie, l’es­clave chré­tienne de l’Etat is­la­mique.

(*) Le pré­nom a été chan­gé.

Ma­rie, dans les lo­caux de l’as­so­cia­tion Ham­mu­ra­bi, qui l’a re­cueillie.

Une église dé­truite par les dji­ha­distes à Qa­ra­qosh, où Ma­rie a été ar­rê­tée en 2014.

Ma­rie a pas­sé des mois dans la ville de Mos­soul (ci-des­sus), au­jourd’hui sur le point d’être li­bé­rée du joug de Daech.

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