Le so­cia­lisme éter­nel de Pé­guy

Un es­sai dé­voile la pen­sée ra­di­cale de l’écri­vain

L'Obs - - Sommaire - Par MI­CHAËL FOES­SEL

L e so­cia­lisme n’es­til pas chose trop grande pour un par­ti ? A l’heure où, en France comme par­tout ailleurs en Eu­rope, les par­tis so­cia­listes semblent at­teindre un stade ter­mi­nal dans leur crise d’iden­ti­té, il est peut-être temps de re­ve­nir aux ori­gines. Par exemple en li­sant Ca­mille Ri­quier qui montre com­ment Pé­guy a été han­té par l’abîme entre l’idée so­cia­liste et sa mise en oeuvre (1).

On connaît la sen­tence désa­bu­sée de Pé­guy : « Tout com­mence en mys­tique et tout fi­nit en po­li­tique. » Ri­quier dé­montre qu’il ne s’agit pas de la phrase d’un poète re­li­gieux éga­ré dans le monde, mais de la conclu­sion ri­gou­reuse d’un phi­lo­sophe at­ten­tif aux évé­ne­ments. Pour Pé­guy, tout com­mence avec l’af­faire Drey­fus. Il voit dans l’in­jus­tice faite à un ca­pi­taine juif un crime qui anéan­tit le pacte so­cial. Chez lui, le so­cia­lisme dé­signe la vo­lon­té achar­née de ra­che­ter ce crime. Il est une mys­tique qui re­pose sur l’in­no­cence ba­fouée d’un homme. Dans une « ci­té har­mo­nieuse », la so­li­da­ri­té spi­ri­tuelle entre les hommes se­rait telle qu’une in­jus­tice de cette na­ture ren­drait la vie so­ciale im­pos­sible. On de­vient so­cia­liste en se scan­da­li­sant de ce que les autres ne veulent pas voir.

Con­ver­ti au so­cia­lisme par l’af­faire Drey­fus, Pé­guy cri­ti­que­ra le so­cia­lisme ins­ti­tu­tion­nel par fi­dé­li­té. La mys­tique qui réunit les consciences au­tour de la jus­tice s’af­faisse en po­li­tique lors­qu’il s’agit de ti­rer les mar­rons élec­to­raux du feu. Dès qu’il de­vient un par­ti, le so­cia­lisme tran­sige avec le monde. Il « fait le malin », dit Pé­guy, car l’on n’aban­donne ja­mais in­no­cem­ment l’idée au cal­cul. Le poète pré­fère, lui, faire « l’im­bé­cile » : on com­mence à être de gauche en op­po­sant une naï­ve­té un peu idiote aux évi­dences du monde. Cette in­tran­si­geance ex­plique pour­quoi Pé­guy sa­cri­fie une car­rière aca­dé­mique à l’animation des « Ca­hiers de la Quin­zaine ». Quel meilleur espace qu’une re­vue pour re­trou­ver l’éter­nel dans le tem­po­rel ? L’aventure des « Ca­hiers » épui­se­ra Pé­guy en le pla­çant au bord d’une ban­que­route per­ma­nente – une as­sez bonne po­si­tion si l’on croit que le so­cia­lisme est d’abord l’af­faire des « vain­cus ».

La mi­sère n’em­pê­che­ra pas l’au­teur de « Notre jeu­nesse » d’édi­fier une phi­lo­so­phie dont ce livre dé­voile pour la pre­mière fois la pro­fon­deur. S’ins­pi­rant de Pas­cal, Pé­guy dis­tingue entre trois ordres du réel : la chair, l’es­prit, la charité. Le « hé­ros » est grand dans l’ordre de la chair, le « gé­nie » dans ce­lui de l’es­prit, le « saint » dans ce­lui de la charité. Le so­cia­lisme rê­vé de Pé­guy de­vrait réunir toutes ces gran­deurs dans une même ci­té. On com­prend pour­quoi il se dé­sole de ne ren­con­trer que des hommes qui ne sont ni des hé­ros, ni des gé­nies, en­core moins des saints. Le poète se tour­ne­ra alors vers Jeanne d’Arc qui a su conci­lier les armes, l’in­tel­li­gence et la foi pour ré­pa­rer l’in­jus­tice dont était vic­time la France.

Jeanne d’Arc, mo­dèle pour le so­cia­lisme ? La ques­tion pa­raî­tra moins ba­roque si, comme Ri­quier, on fait du sen­ti­ment de l’in­to­lé­rable le point de dé­part d’un en­ga­ge­ment au­then­tique. Pé­guy n’est pas mys­tique par idéa­lisme, mais par réa­lisme. Se­lon lui, le mal­heur du so­cia­lisme vient de ce que, dès sa nais­sance, il a pla­cé ses pas dans ceux du « monde mo­derne ». Ré­pu­té ré­ac­tion­naire, Pé­guy met sur­tout en garde contre la ten­dance du so­cia­lisme à se dé­fi­nir comme l’abou­tis­se­ment de la mo­der­ni­té. Com­ment se scan­da­li­ser de l’in­jus­tice si l’on est per­sua­dé de mar­cher dans le sens de l’his­toire ?

Ce livre montre que le prag­ma­tisme pro­gres­siste est, en fait, un dé­faut de réa­lisme. On se re­trouve si bien dans le pré­sent qu’on ne prend plus le temps de le pen­ser. Se­lon Pé­guy, la loi du monde mo­derne est l’ar­gent qui ra­mène les trois ordres à une même uni­té de me­sure comp­table. La seule ma­nière de s’y gran­dir est de de­ve­nir plus gros. L’ar­gent co­lo­nise tout, y com­pris le tra­vail dont il fait une « va­leur » son­nante et tré­bu­chante plu­tôt qu’un moyen pour l’homme d’ac­com­plir sa tâche ter­restre.

Michel Fou­cault re­mar­quait que, à la dif­fé­rence du li­bé­ra­lisme, le so­cia­lisme n’a ja­mais su dé­fi­nir une ma­nière ef­fi­cace de gou­ver­ner. Pé­guy per­met de com­prendre pour­quoi : le so­cia­lisme est une as­pi­ra­tion avant d’être un mode de ges­tion. Face aux si­rènes d’un mo­der­nisme dé­jà vieux, on peut se sou­ve­nir de la pro­messe so­cia­liste ré­su­mée par Ri­quier : « Af­fran­chir la conscience en la li­bé­rant des ser­vi­tudes éco­no­miques ». (1) « Phi­lo­so­phie de Pé­guy, Les Mé­moires d’un im­bé­cile », par Ca­mille Ri­quier, PUF.

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