San­té

Pour ou contre l’ex­ten­sion de l’obli­ga­tion vac­ci­nale ?

L'Obs - - Sommaire - Propos re­cueillis par TIMOTHÉE VILARS et ÉLO­DIE LE­PAGE

POUR Phi­lippe San­so­net­ti, cher­cheur à l’Ins­ti­tut Pas­teur “DES MA­LA­DIES GRAVES RESURGISSENT”

Rendre onze vac­cins in­fan­tiles obli­ga­toires est-il se­lon vous per­ti­nent? Je me ré­jouis de cette prise de po­si­tion, qui re­joint la di­rec­tion prise par plu­sieurs pays dont l’Ita­lie. La di­cho­to­mie entre vac­cins obli­ga­toires et conseillés était aber­rante. Des ma­la­dies aus­si graves que la diph­té­rie, le

té­ta­nos et la po­lio­myé­lite risquent de re­sur­gir. De­puis 2008, 25 000 cas de rougeole ont été re­cen­sés en France, dont 10 mor­tels. Deux jeunes sont morts de la mé­nin­gite sur le cam­pus de Di­jon en fin d’an­née der­nière. La co­que­luche connaît éga­le­ment une ré­sur­gence. La rougeole est un bon mar­queur car c’est une ma­la­die très exi­geante en ma­tière de cou­ver­ture vac­ci­nale : elle est tou­jours la pre­mière à ré­émer­ger dès que celle-ci fai­blit. Le nombre de cas ces der­nières an­nées per­met de voir à quel point l’im­por­tance de la vac­ci­na­tion a di­mi­nué dans l’opi­nion pu­blique. L’Etat est-il res­pon­sable de cet af­fai­blis­se­ment de la cou­ver­ture vac­ci­nale? Il y a eu, au fil des dé­cen­nies, cette idée qu’au pays de Pas­teur la vac­ci­na­tion était quelque chose d’ac­quis, et on a lais­sé se ré­pandre des at­ti­tudes an­ti­vac­ci­na­tion. Nous sommes sur une pente glis­sante, et s’il faut pas­ser par l’obli­ga­tion pour ré­ta­blir la si­tua­tion, fai­sons-le. Mais il faut qu’elle soit as­sor­tie d’une cam­pagne de for­ma­tion des mé­de­cins et du per­son­nel mé­di­cal à la vac­ci­no­lo­gie et à ce que re­pré­sente le vac­cin dans une po­li­tique de san­té pu­blique. D’autres vac­cins pour­raient-ils à l’ave­nir re­joindre la liste? J’en vois deux, qui sont ac­tuel­le­ment en phase d’étude : un contre les ro­ta­vi­rus, la pre­mière cause de diar­rhée pé­dia­trique dans le monde ; et un autre contre le vi­rus res­pi­ra­toire syn­cy­tial, pre­mière cause d’in­fec­tion res­pi­ra­toire chez les nour­ris­sons, dont la mor­bi­di­té est lourde et la mor­ta­li­té exis­tante, y com­pris sous nos la­ti­tudes. Une phase « de cinq à dix ans » d’obli­ga­tion per­met­trait-elle d’éra­di­quer les ma­la­dies concer­nées? Pour­quoi pas ? L’an­ti­ci­pa­tion est tou­jours dif­fi­cile en la ma­tière. Il s’agit sur­tout de stop­per la pente sa­von­neuse de la dé­fiance. Un Etat ne peut pas lais­ser sa po­pu­la­tion s’ex­po­ser sans ré­agir. Tout le monde râ­lait lorsque la cein­ture de sé­cu­ri­té est de­ve­nue obli­ga­toire, or per­sonne ne peut nier au­jourd’hui qu’elle a per­mis un ef­fon­dre­ment de la mor­ta­li­té en au­to­mo­bile. Les ef­fets se­con­daires sont-ils bien connus? Ils sont glo­ba­le­ment connus et re­la­ti­ve­ment bien ex­pli­qués. Il ne faut pas que nous don­nions l’im­pres­sion de ne pas être cons­cients des ef­fets se­con­daires, qui existent comme pour n’im­porte quel mé­di­ca­ment. Mais ils sont re­la­ti­ve­ment ex­cep­tion­nels, ra­re­ment graves, et, sur­tout, pas de na­ture à re­mettre en cause le prin­cipe de la vac­ci­na­tion. Les ef­fets ad­verses des vac­cins sont au­jourd’hui am­pli­fiés par des cam­pagnes qui n’ont pour consé­quence que de per­mettre la ré­sur­gence des ma­la­dies in­fan­tiles. L’in­dus­trie phar­ma­ceu­tique doit for­cé­ment se frot­ter les mains face à ce projet? Nous avons be­soin des in­dus­triels. Ils sont les seuls à pou­voir fa­bri­quer les mé­di­ca­ments tout en as­su­rant leur sé­cu­ri­té, ce n’est pas dans les cordes du monde aca­dé­mique. Je suis par ailleurs le pre­mier à de­man­der aux in­dus­triels de ba­layer de­vant leur porte pour évi­ter les dé­ra­pages fi­nan­ciers, les sur­coûts thé­ra­peu­tiques in­jus­ti­fiés. Mais si l’on per­siste à s’en­kys­ter dans cette vi­sion an­ti-in­dus­trielle, on va avoir du mal à s’en sor­tir.

CONTRE Do­mi­nique Du­pagne, mé­de­cin gé­né­ra­liste au­di­tion­né par la com­mis­sion d’en­quête parlementaire sur la cam­pagne de vac­ci­na­tion contre la grippe A “UNE FAUSSE BONNE IDÉE”

Vous es­ti­mez que cette me­sure se­rait contre­pro­duc­tive. Pour­quoi? Parce que nous sommes confron­tés à un pro­blème de confiance. Or la confiance naît d’une pé­da­go­gie sin­cère, ja­mais de la contrainte. Au xxe siècle, c’était dif­fé­rent, car la po­pu­la­tion n’était pas du tout pro­té­gée. L’obli­ga­tion vac­ci­nale a concer­né d’abord la va­riole puis la diph­té­rie, la po­lio­myé­lite et le té­ta­nos. L’in­té­rêt de bri­ser la chaîne de la conta­gion était un ar­gu­ment re­ce­vable. Au­jourd’hui, la si­tua­tion est to­ta­le­ment dif­fé­rente car ces ma­la­dies ne cir­culent plus (99% de la po­pu­la­tion est im­mu­ni­sée). La mi­nistre a no­tam­ment poin­té une re­cru­des­cence de cas mor­tels de rougeole – 10 de­puis 2008 – pour jus­ti­fier ce choix. Soit un dé­cès par an! C’est re­gret­table, mais ce n’est pas un réel pro­blème de san­té pu­blique. Ces rou­geoles touchent des en­fants non vac­ci­nés ou dont la vac­ci­na­tion était in­com­plète, qui ne mettent pas en dan­ger ceux qui sont vac­ci­nés. Quid de l’ar­gu­ment « on se vaccine aus­si pour les autres » avan­cé par les par­ti­sans de l’ex­ten­sion de l’obli­ga­tion vac­ci­nale? « L’Eglise de vac­ci­no­lo­gie » ment avec un aplomb dé­con­cer­tant. A l’heure ac­tuelle, si vous êtes vac­ci­né contre la po­lio ou la diph­té­rie, vous êtes im­mu­ni­sé à 100%. Concer­nant le té­ta­nos, il n’y a pas de risque d’épidémie puis­qu’il n’est pas conta­gieux : on le contracte à par­tir d’une plaie souillée. Le seul vac­cin qui pro­tège les autres, c’est ce­lui contre la grippe, mais la grippe ne fait pas par­tie des huit vac­cins que la mi­nistre vou­drait rendre obli­ga­toires ! En­ten­dons-nous bien : je suis clai­re­ment fa­vo­rable à la vac­ci­na­tion, mais je suis aus­si pour la li­ber­té des gens de faire des choix pour eux et pour leurs en­fants quand ce choix ne me­nace pas les autres. Cette li­ber­té fon­da­men­tale est la règle par­tout en Eu­rope (sauf chez nous, en Ita­lie et dans les pays de l’ex-bloc so­vié­tique)! Or, au fi­nal, la cou­ver­ture vac­ci­nale n’est pas moins bonne dans ces pays, car seule la confiance em­porte l’adhé­sion à la vac­ci­na­tion. Et les per­sonnes im­mu­no­dé­pri­mées? Elles ont eu leurs vac­cins dans l’en­fance et res­tent par­tiel­le­ment im­mu­ni­sées. La jeune leu­cé­mique qui est morte cette an­née en Ita­lie n’était pas vac­ci­née contre la rougeole, ni ses frères et soeurs qui l’ont peut-être conta­mi­née. Les per­sonnes im­mu­no­dé­pri­mées sont sur­tout me­na­cées par les bac­té­ries mul­ti­ré­sis­tantes et non par les ma­la­dies cou­vertes par les vac­cins. De­puis 2008, le vac­cin DTP n’est com­mer­cia­li­sé qu’en as­so­cia­tion à d’autres vac­cins re­com­man­dés. En fé­vrier, le Con­seil d’Etat a don­né six mois au mi­nis­tère de la San­té pour ré­gler cette in­co­hé­rence, soit en obli­geant les la­bo­ra­toires à com­mer­cia­li­ser le DTP seul, soit en sup­pri­mant toute obli­ga­tion vac­ci­nale, soit en l’éten­dant. La pre­mière voie ne se­rait-elle pas la plus à même de ré­ta­blir la confiance des Fran­çais en la vac­ci­na­tion? Bien sûr, une des pre­mières choses à faire se­rait d’as­su­rer la mise à dis­po­si­tion d’un vac­cin DTP conforme à l’obli­ga­tion ac­tuelle. Cer­tains prêtent à la mi­nistre le des­sein d’étendre l’obli­ga­tion vac­ci­nale dans le seul but d’échap­per aux foudres du Con­seil d’Etat. C’est plau­sible bien sûr, mais je re­fuse de croire à un tel scé­na­rio qui se­rait in­digne de nos au­to­ri­tés sa­ni­taires. Ima­gi­nons la sup­pres­sion de toute obli­ga­tion vac­ci­nale. Ne ris­que­rait-il pas d’y avoir une re­cru­des­cence des ma­la­dies éra­di­quées ou de­ve­nues rares au­jourd’hui, jus­te­ment grâce à la vac­ci­na­tion? Dans un pre­mier temps, il ne se pas­se­ra pas grand­chose. Après quelques an­nées, ef­fec­ti­ve­ment, des cas spo­ra­diques de té­ta­nos et de diph­té­rie vont ré­ap­pa­raître. Alors je peux vous as­su­rer que les ré­frac­taires à la vac­ci­na­tion chan­ge­ront ra­pi­de­ment d’avis. Au contraire, si l’obli­ga­tion vac­ci­nale est éten­due, la ré­bel­lion va se dé­ve­lop­per, les faux cer­ti­fi­cats que l’on ob­serve dé­jà vont se mul­ti­plier, et il y au­ra pro­ba­ble­ment plus de morts que si l’on sup­prime l’obli­ga­tion. Seule la li­ber­té de choi­sir per­met­tra de res­tau­rer l’in­dis­pen­sable confiance.

Bio express Pro­fes­seur au Col­lège de France, cher­cheur en épi­dé­mio­lo­gie à l’Ins­ti­tut Pas­teur, Phi­lippe San­so­net­ti est no­tam­ment l’au­teur de l’es­sai « Vac­cins. Pour­quoi ils sont in­dis­pen­sables » (Odile Ja­cob, 2017)

Bio express Mé­de­cin gé­né­ra­liste à Pa­ris, créa­teur du site mé­di­cal Atoute.org, Do­mi­nique Du­pagne a été l’un des pre­miers mé­de­cins à dé­non­cer la dan­ge­ro­si­té du Me­dia­tor. Il a d’ailleurs été au­di­tion­né par la com­mis­sion d’en­quête parlementaire sur cette af­faire.

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