Spécial Avi­gnon

Un fes­ti­val en­core po­pu­laire ?

L'Obs - - Sommaire - Propos re­cueillis par JACQUES NERSON, avec JÉ­RÔME GAR­CIN

Le Fes­ti­val d’Avi­gnon au­ra 70 ans en sep­tembre. Lan­cé par Jean Vilar, il est long­temps res­té as­so­cié au TNP, qu’il a di­ri­gé de 1951 à 1963, et à sa vo­lon­té de créer un théâtre ren­du po­pu­laire par son ré­per­toire, in­tel­li­gible à tous grâce à la lim­pi­di­té des mises en scène et par des places à bas prix. Mais en 1963 Vilar quitte le TNP et ouvre peu à peu Avi­gnon à d’autres créa­teurs et d’autres dis­ci­plines, comme la danse ou le ci­né­ma. De­puis sa mort, en 1971, Paul Puaux, Alain Crom­becque, Ber­nard Faivre d’Ar­cier, Hor­tense Ar­cham­bault et Vincent Bau­driller, puis Oli­vier Py, se sont pas­sé le témoin. Et le fes­ti­val n’a ces­sé de gran­dir. Jus­qu’à de­ve­nir le plus grand du monde. Qu’en est-il de son ob­jec­tif pre­mier? Y fait-on du théâtre po­pu­laire ou bien cette uto­pie a-t-elle été re­mi­sée dans le pla­card aux chi­mères ? Cer­tains ac­cusent Avi­gnon d’être main­te­nant un ren­dez-vous ul­tra­sé­lect pour ini­tiés. Du moins le « in », sur le­quel s’est gref­fé un autre fes­ti­val : le « off ». Ici, pas de pro­gram­ma­tion cen­tra­li­sée, la grand-messe cultu­relle fait place à la kermesse, s’in­vite qui veut – et qui peut car les ta­rifs de lo­ca­tion des salles sont dé­li­rants. On y trouve de tout. Le meilleur et le pire. Ce qui ne cor­res­pond pas da­van­tage à la vo­lon­té de Vilar de for­mer un pu­blic po­pu­laire. Pour ten­ter d’y voir clair, nous avons de­man­dé à treize per­son­na­li­tés du théâtre de ré­pondre à la même ques­tion : fait-on en­core du théâtre po­pu­laire dans le « in » ?

“JE METTRAIS JAMEL DEBBOUZE DANS LA COUR D’HON­NEUR !” PHI­LIPPE CAUBÈRE co­mé­dien, au­teur et met­teur en scène

Avi­gnon, c’est im­por­tant pour moi. C’est lié à ma vo­ca­tion, j’ai été im­pré­gné par l’image de Gé­rard Phi­lipe. Quand je vais y jouer, ce n’est pas comme jouer ailleurs. Mais je suis dé­sor­mais in­ter­dit de sé­jour dans le « in ». Comme Bartabas, j’in­carne un genre de théâtre non seule­ment ban­ni, mais hon­ni. Que ce soit avec les pré­cé­dents ou l’ac­tuel di­rec­teur, per­sonne ne ré­pond à mes cour­riers. Est-ce parce que je fais des spec­tacles po­pu­laires ou parce que l’ar­tiste que je suis ne les in­té­resse pas ? Je n’ai pas en­vie de le sa­voir. C’est leur pro­blème. En même temps, com­ment sa­voir ce qui est po­pu­laire et ce qui ne l’est pas ? « Les Dam­nés », c’était un spec­tacle de haute te­nue, d’ex­trême exi­gence, mais très po­pu­laire. Après, oui, on voit aus­si des trucs nuls et in­di­gents. Dans le ro­man d’Oli­vier Py « les Pa­ri­siens », il y a un per­son­nage, vi­si­ble­ment ins­pi­ré de Pierre Ber­gé, qui dit en sub­stance : « Le pou­voir de la mode, c’est le pou­voir su­prême. » C’est ce qui me gêne au fes­ti­val, l’as­su­jet­tis­se­ment à la mode. Ce qui était fort chez Vilar, c’est qu’il dé­fiait la mode. Il n’était pas au ser­vice des jour­na­listes (la mode, c’est les jour­na­listes). Ce que je re­proche aux dif­fé­rents di­rec­teurs d’Avi­gnon, c’est de cour­ber l’échine de­vant la dic­ta­ture in­tel­lec­tuelle. Ça, c’est an­ti­po­pu­laire. Moi, au­jourd’hui, je mettrais Jamel Debbouze dans la Cour d’hon­neur. Cet Ar­le­quin mo­derne est un gé­nie co­mique. A Avi­gnon, il y a eu Avron et Evrard, et dans la Cour d’hon­neur le mime Mar­ceau ou Vit­to­rio Gass­man. A pré­sent, la peur de n’être pas à la mode rend ça im­pos­sible.

Mais le sno­bisme est par­tout. Dans « Avi­gnon. Le royaume du théâtre », An­toine de Baecque ra­conte que Vilar au­rait vou­lu or­ga­ni­ser des fêtes tau­rines à Avi­gnon. Il ajoute : « Là on peut quand même pen­ser qu’il dé­raillait un peu. » Ça m’a fait rire ! Les Pa­ri­siens ne com­prennent pas que Vilar était un mec de Sète, que les gra­dins de la Cour d’hon­neur ont été fa­bri­qués avec le bois qui ser­vait pour les joutes nau­tiques de Sète, que l’idée – gé­niale – de fêtes tau­rines dans les rues d’Avi­gnon est une idée d’homme du Sud. Ce­ci dit, mon cas per­son­nel mis à part, Py est un bon di­rec­teur. Les chiffres sont là. C’est bour­ré à 150%. Il y a beau­coup de jeunes. Et on ne peut pas dire que le « off » soit un exemple à suivre…

“UN FES­TI­VAL DE BRAN­CHÉS ? FAUX !” OLI­VIER PY di­rec­teur du Fes­ti­val d’Avi­gnon

Fait-on du théâtre po­pu­laire à Avi­gnon ? « Les Dam­nés », mon­tés l’été der­nier par Ivo Van Hove, ou cette an­née « An­ti­gone », de So­phocle, mise en scène par Sa­to­shi Miya­gi dans la même Cour

d’Hon­neur, sont des spec­tacles grand pu­blic et ne dif­fèrent en rien de l’idée que Vilar se fai­sait du théâtre po­pu­laire. Est-ce que le pu­blic a chan­gé? Oui, il a vieilli, c’est in­con­tes­table. Il suit la courbe dé­mo­gra­phique de la France. Il a ra­jeu­ni de­puis quatre ans, mais il faut en­core se battre. Sur le plan so­cial, il est à peu près tou­jours le même. Ma­jo­ri­tai­re­ment fé­mi­nin, il vient en grande par­tie de l’Edu­ca­tion na­tio­nale. Moyenne d’âge : 47 ans. Mais il faut se dé­par­tir des idées re­çues, ce ne sont pas for­cé­ment les classes les plus pauvres qui sont ab­sentes du fes­ti­val. On fait dans les quar­tiers un tra­vail ef­fi­cace. Ce sont plu­tôt les jeunes ac­tifs qui peuvent man­quer. Le rêve de Vilar, c’était que l’as­sem­blée d’Avi­gnon re­pré­sente la Ré­pu­blique. Dans une cer­taine me­sure, c’est réus­si. Plus qu’ailleurs. C’est un pu­blic va­rié. Com­po­sé de bran­chés ? Faux. Vu le sa­laire des en­sei­gnants, on pour­rait au contraire par­ler du lum­pen­pro­lé­ta­riat de la culture. En tout cas, ces gens-là n’ap­par­tiennent pas aux élites fi­nan­cières ou mé­dia­tiques. Le pré­ju­gé a la vie dure mais toutes les études so­cio­lo­giques, scien­ti­fiques, que nous me­nons, prouvent le contraire. Et montrent que le « in » et le « off » at­tirent le même pu­blic. Avi­gnon n’a ja­mais été un fes­ti­val grand pu­blic, mais un fes­ti­val po­pu­laire.

“LA FÊTE, LA NUIT, LE CIEL, LE PEUPLE, LE TEXTE…” THO­MAS JOL­LY met­teur en scène

Le théâtre est po­pu­laire. C’est dans son ADN. Il n’y a pas un théâtre po­pu­laire et un qui ne le se­rait pas. Ce­la n’a rien à voir avec l’exi­gence de l’ar­tiste. Le ca­rac­tère po­pu­laire est in­ti­me­ment lié à l’exi­gence ar­tis­tique. C’est à cet en­droit que l’ins­ti­tu­tion joue un im­por­tant rôle de pas­se­relle. Or Avi­gnon est l’en­droit où ar­tistes et pu­blic ne cessent de se fré­quen­ter : par les spec­tacles, mais aus­si par les nom­breuses ren­contres – pla­ni­fiées par le fes­ti­val ou for­tuites à la ter­rasse d’un ca­fé. Pen­dant trois se­maines, ar­tistes et pu­blic sont pla­cés dans le même espace. Tout ce que le théâtre porte en lui de construc­teur, de fé­dé­ra­teur, voire de cu­ra­tif, peut ad­ve­nir. Ad­vient sur­tout ce mythe d’une ci­té bruis­sant d’art, où la pen­sée se brasse par­tout, du ma­tin jusque tard dans la nuit. Vilar avait dé­fi­ni le fes­ti­val en cinq mots : « La fête, la nuit, le ciel, le peuple, le texte. » Ces cinq pi­liers le portent en­core. Sa ca­pa­ci­té de ré­in­ven­tion est sa force. En 1954, Barthes écri­vait que « le Fes­ti­val d’Avi­gnon a été la voie na­tu­relle du théâtre po­pu­laire ». C’est sur ce mo­dèle que le théâtre est né il y a deux mille cinq cents ans. Et puis­qu’il est né po­pu­laire, le fes­ti­val l’est et le res­te­ra.

“ON EST PAS­SÉ DU « CID » À « HOLIDAY ON ICE »” RÉ­GIS DEBRAY écri­vain, phi­lo­sophe, au­teur de « Sur le pont d’Avi­gnon » (2005)

A la créa­tion du Fes­ti­val d’Avi­gnon en 1947, il y avait des co­mi­tés d’en­tre­prise. En 2017, il y a sur­tout des fon­da­tions d’en­tre­prise. Les liens or­ga­niques entre tra­vail et culture que le fes­ti­val de Jean Vilar et de Gé­rard Phi­lipe avait cris­tal­li­sés et qui pas­saient au­tre­fois par le Par­ti com­mu­niste, la CGT, les chré­tiens de gauche, ont dis­pa­ru. Les co­mi­tés d’en­tre­prise consti­tuaient des bi­blio­thèques, créaient des ci­né-clubs et ame­naient les gens au théâtre pour voir « le Cid ». Au­jourd’hui, ils les em­mènent à « Holiday on Ice » et à Dis­ney­land. Ce glis­se­ment de ter­rain a for­cé­ment tou­ché le Fes­ti­val d’Avi­gnon. Le pauvre n’est pas res­pon­sable de cette mu­ta­tion his­to­rique, il ac­com­pagne le mou­ve­ment iné­luc­table de la so­cié­té : la culture, hier po­pu­laire, est de­ve­nue l’apa­nage des bour­geoi­sies, la pe­tite, la moyenne et la grande. Comme di­sait De­leuze, « le peuple manque ». Di­sons que j’ai été as­sez naïf pour croire que la belle France du TNP était éter­nelle. Elle ne fut que pas­sa­gère.

“LE FES­TI­VAL NE DE­VRAIT PAS ÊTRE DI­RI­GÉ PAR UN AR­TISTE !” BARTABAS di­rec­teur du Théâtre équestre Zin­ga­ro

De­puis cinq ou six ans, on ne fait plus de théâtre po­pu­laire à Avi­gnon. Et ça s’est beau­coup ac­cen­tué avec la nou­velle di­rec­tion. Tout a com­men­cé à se gâ­ter quand on a pla­cé des ar­tistes à la tête des grandes ins­ti­tu­tions. Par exemple quand Jack Lang a nom­mé Gior­gio Streh­ler à l’Odéon-Théâtre de l’Eu­rope. Un ar­tiste ne s’in­té­resse qu’à lui-même, qu’à son tra­vail. Il cultive son uni­vers, sa dif­fé­rence, avec son pu­blic. Ce n’est pas quel­qu’un qui par­court le monde pour se te­nir au cou­rant. Di­rec­teur de fes­ti­val, c’est un mé­tier. Pour faire une pro­gram­ma­tion qui re­flète le théâtre mon­dial, il faut

bos­ser, voya­ger. Oli­vier Py, il a deux sbires qui pros­pectent pour lui. Il fait pa­ral­lè­le­ment vingt créa­tions par an, ce n’est pas hon­nête. On va me dire que Jean Vilar aus­si était un créa­teur, mais quand le fes­ti­val a com­men­cé à prendre de l’am­pleur, il a ar­rê­té la mise en scène. Pour moi, à par­tir du mo­ment où Oli­vier Py as­pi­rait à prendre les com­mandes d’Avi­gnon, il au­rait dû mettre son tra­vail de met­teur en scène en sus­pens.

“LE THÉÂTRE PO­PU­LAIRE EST À RÉINVENTER” VALÉRIE DRÉVILLE co­mé­dienne

La dé­fi­ni­tion d’un théâtre po­pu­laire sous-en­tend l’op­po­si­tion entre un théâtre sus­cep­tible de tou­cher le plus grand nombre et un théâtre dit dif­fi­cile, ex­pé­ri­men­tal, où la re­cherche ne se­rait com­pré­hen­sible que par des ini­tiés, une élite. Or le théâtre est avant tout une expérience in­time et col­lec­tive. L’his­toire, en par­ti­cu­lier celle d’Avi­gnon, a mon­tré qu’un théâtre qui in­ter­roge les formes, les re­met en cause et les cri­tique, peut être pro­fon­dé­ment po­pu­laire. Le théâtre po­pu­laire n’est pas der­rière nous, dans un âge d’or à re­con­vo­quer, à cé­lé­brer. Il est à réinventer, dans les ins­ti­tu­tions et en de­hors d’elles. Entre l’ex­pé­ri­men­ta­tion et un théâtre lar­ge­ment par­ta­gé, il n’y a pas in­com­pa­ti­bi­li­té, mais com­plé­men­ta­ri­té. L’un se doit à l’autre. Avi­gnon en est un foyer.

“MAIS AVONS-NOUS EN­CORE UN PEUPLE ?” JEAN-PIERRE LÉONARDINI cri­tique à « l’Hu­ma­ni­té », au­teur de « Qu’ils crèvent, les cri­tiques ! » (Les So­li­taires in­tem­pes­tifs, à pa­raître)

La no­tion de théâtre po­pu­laire est liée au Con­seil na­tio­nal de la Ré­sis­tance, à la re­cons­truc­tion du pays, à Jean Vilar inau­gu­rant un tra­vail sur les grandes oeuvres du pa­tri­moine fran­çais et étran­ger dans un es­prit de par­tage des ri­chesses cultu­relles. Tout ça ayant com­men­cé clan­des­ti­ne­ment sous Vi­chy, à Uriage, chez des in­tel­lec­tuels op­po­sés à la col­la­bo­ra­tion, qui je­taient les bases d’un régime nou­veau pour l’après­guerre. Nous avions alors un peuple, certes en ruines, mais dans une époque de re­cons­truc­tion. Et ça fonc­tion­nait. Je re­vois les pho­tos bou­le­ver­santes de Jean Das­té al­lant pro­me­ner Mo­lière ou Brecht dans les cam­pagnes au­tour de Saint-Etienne. On y voit les vi­sages d’une France qui n’existe plus, des pay­sans éden­tés, des en­fants Ga­vroche, des ou­vrières qui rient, un peuple qui n’est plus le même au­jourd’hui. D’ailleurs, avons­nous en­core un peuple ou une po­pu­la­tion ? Je re­tiens ce mot de Ro­sa Luxem­burg : « L’art doit être com­pris par le peuple. » Ça sup­pose un peuple culti­vé. Nous en sommes loin. Nous nous en éloi­gnons même chaque jour da­van­tage. L’in­di­vi­du ne se pense plus col­lec­ti­ve­ment. Le li­bé­ra­lisme a ce­ci de bon qu’il ad­met le dé­sir de li­ber­té ef­fré­née de cha­cun, mais ce­la se fait au dé­tri­ment du groupe, du col­lec­tif ou de la classe. A par­tir de là, tout est per­mis, on ar­rive au post­mo­derne (là, je pense à Jan Fabre que je consi­dère comme un es­croc in­ter­na­tio­nal), et l’on ne s’adresse plus qu’à une ca­té­go­rie de la po­pu­la­tion. On est loin du rêve gé­né­reux des ori­gines d’Avi­gnon. C’est sans doute in­évi­table. Même si l’on tra­vaille sur l’éducation po­pu­laire, on ne peut plus rêver qu’une salle soit pleine de tout le monde. La page est tour­née.

“L’ES­PRIT PO­PU­LAIRE NE SOUFFLE PLUS SUR LE FES­TI­VAL” PHI­LIPPE TORRETON

Il y a long­temps que je ne vais plus à Avi­gnon. Le Fes­ti­val me cor­res­pon­drait da­van­tage, je m’y ren­drais. Cette grosse fête du théâtre m’ef­fraie. Du temps des ex-di­rec­teurs Hor­tense Ar­cham­bault et Vincent Bau­driller, j’ai fait du­rant un an ou deux par­tie du con­seil d’ad­mi­nis­tra­tion du fes­ti­val. Je m’y suis sen­ti en porte-à-faux. Par­ta­gé entre les de­si­de­ra­ta im­bé­ciles de la mai­rie (qui n’avait qu’un seul cri­tère, faire salle pleine, quitte à in­vi­ter Michel Leeb dans la Cour d’Hon­neur) et la di­rec­tion du fes­ti­val, uni­voque dans sa quête ef­fré­née de la mo­der­ni­té. Car Ar­cham­bault et Bau­driller cloi­son­naient une pro­fes­sion qui ne doit pas avoir de cloi­sons. Je n’aime pas la no­menk­la­tu­ra. Si je fais du théâtre, c’est pour la fuir. Qui suis-je pour im­po­ser mes goûts aux autres ? Tout le monde a droit de ci­té. Il faut qu’Avi­gnon re­pré­sente toutes les ten­dances du mo­ment. Avec Oli­vier Py, on reste en­core dans l’entre-soi. Dans une es­pèce d’au­tar­cie théâ­trale, de consan­gui­ni­té dan­ge­reuse. L’es­prit po­pu­laire ne souffle plus sur le fes­ti­val. Pour­tant, un spec­tacle très poin­tu peut être po­pu­laire. Tout tient à la fa­çon de le par­ta­ger. Pour moi, po­pu­laire, ça veut sim­ple­ment dire accessible. Que per­sonne ne sorte du théâtre en se sen­tant ex­clu. Non, le Fes­ti­val d’Avi­gnon n’est pas aus­si po­pu­laire qu’avant. En quoi il re­flète l’état d’es­prit qui règne en ce mo­ment sur le théâtre.

“CE FES­TI­VAL CRÉE DU DIA­LOGUE” XAVIER GALLAIS co­mé­dien

Avec Vincent Bau­driller et Hor­tense Ar­cham­bault, Avi­gnon avait amor­cé un vi­rage vers un théâtre de re­cherche par­fois cli­vant. Le fes­ti­val était de­ve­nu la vitrine mon­diale des formes ex­pé­ri­men­tales. On y fai­sait du théâtre pour ini­tiés, pour spec­ta­teurs pro­fes­sion­nels. Ce­la dit, un spec­ta­teur néo­phyte peut ap­prendre de nou­veaux al­pha­bets. C’était sans

doute ça, l’am­bi­tion. Après, c’est une ques­tion de do­sage. Oli­vier Py, plus proche de Vilar, a le sou­ci d’al­ter­ner l’avant-garde et les spec­tacles plus fé­dé­ra­teurs. Je ne sais pas si Bau­driller et Ar­cham­bault étaient éli­tistes, mais Py ne l’est pas. Il veut faire un théâtre non pas pour le pu­blic, mais avec lui. Ce qui est po­pu­laire, c’est ce qui crée de la com­mu­nau­té et, par la ri­chesse de ses pro­po­si­tions, le Fes­ti­val d’Avi­gnon crée du dia­logue. Entre le « in » et le « off », tous les pu­blics peuvent s’y re­trou­ver, dis­cu­ter, gran­dir en­semble. Le fes­ti­val est fait pour ça. C’est une vaste ago­ra.

“OUI, L’AM­BI­TION DE VILAR DE­MEURE” PIERRE ARDITI co­mé­dien

Le théâtre po­pu­laire, c’est quoi? Ce qu’on fait in­gur­gi­ter de force à un peuple qui n’a pas voix au cha­pitre ? Un théâtre qui sert de tract à une idéo­lo­gie ? Je ne crois pas. Mais je pense qu’il fa­vo­rise les prises de conscience. Ariane Mnou­ch­kine dit : « Quand des ac­teurs et un pu­blic se ras­semblent, s’il n’y a pas un peu d’émotion, à quoi bon être là ? » S’il n’y avait pas d’émotion à Avi­gnon, les gens n’y vien­draient pas. Or on peut tout re­pro­cher au fes­ti­val, sauf d’être dé­ser­té. La France est le pays qui a in­ven­té la conver­sa­tion. A par­tir du mo­ment où ce qu’on montre ne dia­logue pas avec ceux qui re­gardent, ça ne sert à rien. Pas­sons d’abord par l’émotion, on ver­ra après si les idées tiennent le coup. Y a-t-il as­sez de di­ver­si­té dans le « in » ? Le fes­ti­val est-il aux mains de pe­tits mar­quis sec­taires et snobs? C’est un pro­cès qu’on lui fait de­puis des lustres. De­puis que je fais du théâtre, j’en­tends dire qu’il y a le théâtre bon pour le peuple et ce­lui qui est né­faste. Je me bats contre cette idée fas­ci­sante. Pour avoir beau­coup traî­né mes guêtres à Avi­gnon, je pense qu’il y sub­siste quelque chose de l’am­bi­tion de Vilar. « Le théâtre a le droit de s’af­fir­mer comme su­per­flu, étant bien en­ten­du que nous vi­vons tous pour le su­per­flu. » : cette phrase de Brecht me convient par­fai­te­ment.

“J’AI DU MAL À Y TROU­VER MON CHE­MIN” SO­NIA DEBEAUVAIS an­cienne col­la­bo­ra­trice de Jean Vilar, Paul Puaux, Ber­nard Faivre d’Ar­cier et Alain Crom­becque au Fes­ti­val d’Avi­gnon

Avi­gnon reste un fes­ti­val où peuvent venir des per­sonnes do­tées d’un pe­tit sa­laire. S’il est moins po­pu­laire qu’avant, c’est à cause de l’aug­men­ta­tion du prix des places. Heu­reu­se­ment, il y a en­core, pour les adultes comme les jeunes, des struc­tures d’ac­cueil à des prix dé­fiant toute concur­rence. Le pu­blic moyen, ce sont des couples d’ins­ti­tu­teurs qui viennent y pas­ser une se­maine pen­dant que leurs en­fants sont en co­lo­nie de va­cances. Le ré­per­toire ac­tuel est-il as­sez po­pu­laire? J’ai du mal à y trou­ver mon che­min. Le plus mar­quant cette an­née, c’est l’im­por­tance du théâtre en langue étran­gère. Ce qui ne me pa­raît pas po­pu­laire. Dom­mage. Beau­coup de gens ont du mal à lire les sur­titres. Bien sûr que j’ai l’im­pres­sion que le fes­ti­val s’éloigne de son ob­jec­tif pre­mier. Mais il ne faut pas ou­blier qu’il date de 1947. L’élan de la Li­bé­ra­tion n’était pas en­core re­tom­bé, il y avait une vie as­so­cia­tive très ac­tive. Les choses ont chan­gé, c’est nor­mal. Le fes­ti­val ac­tuel offre un fi­dèle re­flet de la France d’au­jourd’hui.

“IL FAUT AL­LER AU-DE­LÀ DES REM­PARTS DE LA VILLE” RO­BIN RENUCCI di­rec­teur des Tré­teaux de France

Il me semble qu’Oli­vier Py, quand il parle de la culture po­pu­laire, reste dans une pen­sée vi­la­rienne, dans la re­cherche d’un théâtre qui unit sans re­non­cer à l’exi­gence. Il est dans cette li­gnée po­li­tique et ar­tis­tique. Est-ce le cas des spec­tacles qu’il ac­cueille? Ce n’est pas à moi d’en ju­ger. Mais la pro­po­si­tion qu’il m’a faite cette an­née re­lève du théâtre po­pu­laire (1). En chan­geant chaque jour d’en­droit, dans les vil­lages des alen­tours, la pri­son d’Avi­gnon ou d’autres lieux peu fré­quen­tés par les fes­ti­va­liers, il s’agit bien d’al­ler, au-de­là des rem­parts de la ville, à la ren­contre du pu­blic qui manque au théâtre. Vilar avait le sou­ci de mettre en contact un au­teur et un pu­blic, c’est le but que nous pour­sui­vons. Pas un théâtre de l’obs­cène, où l’ar­tiste se montre sans se pré­oc­cu­per du spec­ta­teur, mais un théâtre où il converse avec lui. C’est ce à quoi je vais m’ef­for­cer cet été. (1) « L’En­fance à l’oeuvre », spec­tacle iti­né­rant.

“LE PU­BLIC NE DOIT PAS SE SEN­TIR MÉPRISÉ” CLÉ­MENT HER­VIEU-LÉ­GER co­mé­dien, met­teur en scène, pen­sion­naire de la Co­mé­die-Fran­çaise

Le spec­tacle que je pré­sente cette an­née me pa­raît tout à fait po­pu­laire (1). La ligne choi­sie par Oli­vier Py me semble al­ler dans ce sens. J’ai par­ti­ci­pé aux « Dam­nés » l’an der­nier. Malgré l’exi­gence d’Ivo van Hove, c’était un très grand spec­tacle po­pu­laire. Et le re­tour de la Co­mé­die-Fran­çaise dans la Cour d’Hon­neur était un acte fort : c’est une ins­ti­tu­tion qui ap­par­tient à tous. Après, est-ce qu’on cherche à faire un théâtre accessible au plus grand nombre et qui per­met de ré­flé­chir, ou un théâtre fa­cile? On peut por­ter le pu­blic au plus haut, c’est ce qu’il at­tend. Il ne doit ja­mais se sen­tir méprisé. Avi­gnon, c’est très par­ti­cu­lier. Tout le monde connaît le fes­ti­val, au moins de ré­pu­ta­tion. C’est sur­tout dans le rap­port avec le pu­blic qu’il faut se mon­trer vi­gi­lant. Py y est at­ten­tif. Par exemple dans sa ma­nière d’in­té­grer des spec­tacles pour la jeu­nesse, ou des lieux qui ne sont pas des­ti­nés au théâtre. Ou en­core de per­mettre à une école, en l’oc­cur­rence le Con­ser­va­toire, de prendre ses quar­tiers d’été à Avi­gnon pour pré­sen­ter les ac­teurs de de­main. Sans ou­blier le feuille­ton théâ­tral gra­tuit qui in­ter­roge les grands textes consti­tu­tifs de notre mé­moire po­li­tique. Ça aus­si, c’est une ma­nière de faire du théâtre po­pu­laire. Evi­dem­ment ce se­rait men­tir que de dire qu’on a le même pu­blic dans le « in » et le « off ». Le « in » at­tire un pu­blic non pas bran­ché mais aver­ti, qui va beau­coup au théâtre. Le « off », des gens qui n’y vont pas du­rant l’an­née. Mais la taille de cer­tains lieux du « in », la Cour d’Hon­neur par exemple, per­met un bras­sage : j’ai vu des ly­céens faire la queue, des heures, pour ob­te­nir une place pour « les Dam­nés ».

L’ac­trice ja­po­naise Asu­ka Fuse dans « An­ti­gone », mis en scène par Sa­to­shi Miya­gi.

« Ham­let », de Sha­kes­peare, joué par les dé­te­nus du centre pé­ni­ten­tiaire d’Avi­gnon, à la Mai­son Jean-Vilar.

Le met­teur en scène belge Guy Cas­siers, qui pré­sente deux spec­tacles cette an­née à Avi­gnon.

co­mé­dien, a joué « Hen­ry V », de Sha­kes­peare, dans la Cour d’Hon­neur

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