HU­MEUR

L'Obs - - Critiques - Par JÉ­RÔME GAR­CIN J. G.

A30 ans, avec son vi­sage syn­thé­tique et ses airs qui mê­laient la mu­sique orien­tale à la pop lon­do­nienne, elle avait conquis tout le monde arabe. La chan­teuse li­ba­naise Su­zanne Ta­mim fut as­sas­si­née, le 28 juillet 2008, dans son ap­par­te­ment de Du­baï. Soup­çon­né d’avoir com­man­di­té le crime, son amant, le mil­liar­daire, pro­mo­teur, sé­na­teur et membre du Par­ti na­tio­nal dé­mo­crate (PND) Hi­sham Ta­laat Mous­ta­fa, proche du fils de Hos­ni Mou­ba­rak, fut ju­gé au Caire en même temps que l’of­fi­cier de po­lice à la re­traite char­gé par lui, contre deux mil­lions de dol­lars, d’égor­ger l’in­ter­prète de « Lo­vers ». Ce pro­cès re­ten­tis­sant, au terme du­quel les deux accusés furent condam­nés à mort par pen­dai­son, ré­vé­la l’éten­due de la col­lu­sion, sous la pré­si­dence Mou­ba­rak, entre le pou­voir po­li­tique, la po­lice et le grand pa­tro­nat. Dans « Le Caire confi­den­tiel » (en salles le 5 juillet), un cap­ti­vant et op­pres­sant th­riller, Ta­rik Sa­leh, réa­li­sa­teur sué­dois d’ori­gine égyp­tienne, a eu la bonne idée scé­na­ris­tique de rap­pro­cher deux évé­ne­ments, comme si le pre­mier an­non­çait le se­cond, comme si le fait di­vers fa­vo­ri­sait une ré­vo­lu­tion lé­gen­daire. Il ima­gine en ef­fet que le meurtre de Su­zanne Ta­mim se dé­roule au Nile Hil­ton du Caire, à la veille du « printemps arabe » et du sou­lè­ve­ment de la po­pu­la­tion, place Tah­rir, le 25 jan­vier 2011, (Po­lice Day), contre la cor­rup­tion des forces de sé­cu­ri­té et des di­ri­geants. Le film cré­pus­cu­laire de Ta­rik Sa­leh suit à la trace un flic om­bra­geux et vé­reux, in­car­né par l’ex­cep­tion­nel Fares Fares, qui en­quête sur le crime et re­monte jus­qu’à l’en­tou­rage du pré­sident Mou­ba­rak. Même si, ter­rible iro­nie de l’His­toire, il a dû être tour­né à Ca­sa­blan­ca, après que le ma­ré­chal Ab­del Fat­tah al-Sis­si a fer­mé ses fron­tières au ci­néaste, « Le Caire confi­den­tiel » (pri­mé à Sun­dance et à Beaune) est un éton­nant por­trait noc­turne de la ca­pi­tale égyp­tienne, ses po­li­ciers ri­poux, sa ma­fia aux aguets, son peuple en sur­chauffe, son lum­pen­pro­lé­ta­riat sou­da­nais et ses oli­garques en 4×4 blin­dés, bien­tôt en fuite. On sent, à chaque plan, la colère qui monte et l’in­sur­rec­tion qui vient. Une ca­mé­ra vir­tuose pour un monde pu­tride. Ce ne se­rait qu’un ex­cellent po­lar – rythme tré­pi­dant, sus­pense gran­dis­sant et mon­tage cut –, n’étaient sa por­tée po­li­tique et sa mo­rale uni­ver­selle qui lui donnent une di­men­sion sup­plé­men­taire. Pas éton­nant que Ta­rik Sa­leh soit un an­cien graf­feur : avec son film, il tague les tur­pi­tudes et bombe la vé­na­li­té, dans une ville à la fois sor­dide et ma­gni­fique.

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