Folle est la nuit

FREDE, PAR DE­NIS COS­NARD, LES EQUATEURS, 240 P., 20 EU­ROS.

L'Obs - - Lire - JÉ­RÔME GAR­CIN

Pour le pe­tit Pa­trick Mo­dia­no, 9 ans, Frede était une femme si sin­gu­lière, avec ses cheveux courts et ses vestes cin­trées de ca­va­lière, que son frère et lui, lors­qu’ils la voyaient pas­ser en coup de vent dans le jar­din de Jouyen-Jo­sas, ima­gi­naient qu’elle était domp­teuse de fauves sous le cha­pi­teau blanc et rouge d’un pe­tit cirque. Pour « Pa­toche », qui ra­conte ce sou­ve­nir dans « Re­mise de peine » (1988), elle fai­sait par­tie des « drôles de gens » et le Car­roll’s, où elle tra­vaillait, de­vait être une an­nexe de Mé­dra­no. C’était en vé­ri­té, au 36, rue de Pon­thieu, un fa­meux club sur le­quel, en smo­king, une ci­ga­rette au doigt et du haut de ses 1,70 mètre, ré­gnait Frede, dans les an­nées 1950. Pas vrai­ment un cirque, mais tout comme. Dans cette « boîte de dames avec beau­coup d’hommes » (dixit An­na­bel Buf­fet), ryth­mée par le tam­bour cu­bain de Jer­ry Men­go, les belles dan­saient entre elles, de­vant un par­terre cos­mo­po­lite de cé­lé­bri­tés (d’Er­rol Flynn à Jean Ma­rais, de Michel Déon à Mau­rice Che­va­lier, d’Or­son Welles à Ga­ry Coo­per), que fas­ci­nait le spec­tacle osé de gar­çonnes las­cives. Avant de gou­ver­ner le Car­roll’s et son ex­ten­sion sur la Côte d’Azur, Frede, l’en­traî­neuse brune aux yeux clairs, avait suc­cé­dé à Lu­lu de Mont­par­nasse à la tête du Mo­nocle, le pre­mier ca­ba­ret pour femmes, et les avait fait en­suite swin­guer à La Sil­houette, un club si­tué à l’ombre de l’église Notre-Dame-de- Lo­rette. Gra­cile, ani­male et im­pé­rieuse, Frede a mar­qué de ses griffes les nuits pa­ri­siennes d’au­tre­fois. Mais qui se ca­chait vrai­ment sous ce so­bri­quet ? De­nis Cos­nard, l’au­teur de « Dans la peau de Pa­trick Mo­dia­no » (2011), a me­né l’en­quête, avec la rê­veuse opi­niâ­tre­té de son écri­vain fé­tiche. Il a fait par­ler des té­moins, ar­pen­té les rues de Pa­ris, com­pul­sé des ar­chives, consul­té des rap­ports de po­lice et ré­veillé de grandes pas­sions. Car l’énig­ma­tique Frede, alias Su­zanne Bau­lé (1914-1976), fille d’une plu­mas­sière et d’un quar­tier-maître, était une tom­beuse. Lui suc­com­bèrent no­tam­ment la ro­man­cière Anaïs Nin, l’ac­trice mexi­caine Ma­ria Fe­lix, sur­nom­mée « la Doña », Lana Mar­co­ni, la der­nière com­pagne de Sa­cha Gui­try, et sur­tout l’Ange bleu, « l’in­com­pa­rable » Mar­lene Die­trich, qui, juste avant de ren­con­trer Jean Ga­bin, l’ai­ma fol­le­ment pen­dant quatre ans, mais de­vait lui ex­pri­mer sa tendre fi­dé­li­té tout au long de sa vie.

Avec ce por­trait sen­sible d’une femme au ca­rac­tère bien trem­pé, qui mou­rut d’une leu­cé­mie dans sa mai­son de Ma­reil-le-Guyon (Yve­lines), où elle re­cueillait des chats et pei­gnait à l’acry­lique, De­nis Cos­nard ef­fec­tue, à grandes en­jam­bées, entre les Champs-Ely­sées, Pi­galle et la rue Sainte-Anne, la tra­ver­sée mo­dia­nesque d’un Pa­ris sa­phique, ca­naille, noc­turne et ré­vo­lu. Il brille en­core, ici.

Frede (deuxième en par­tant de la droite) en­tou­rée de Mar­lene Die­trich et de Ma­ri­lyn Leff, dite « Mi­ki ». Au centre, Ro­ber­to Ros­sel­li­ni.

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