L’ex-graf­feur et la gla­neuse

VI­SAGES VIL­LAGES, PAR AGNÈS VARDA ET JR. DO­CU­MEN­TAIRE FRAN­ÇAIS (1H29).

L'Obs - - Voir - NI­CO­LAS SCHALLER

Un jour de 2015, Ro­sa­lie Varda pré­sente sa ma­man, Agnès, la der­nière sur­vi­vante de la Nou­velle Vague (avec Jean-Luc Go­dard), au street ar­tist JR. Elle ne le sait pas en­core, mais elle in­vente alors un duo de ci­né­ma, presque un couple de des­sin ani­mé. Le gé­né­rique les met d’ailleurs en scène comme tel. Elle, 88 ans au mo­ment du tour­nage, son mètre cin­quante, ses robes à fleurs, ses ma­nières de pe­tite fille et sa sem­pi­ter­nelle coupe au bol cou­leurs gland. Lui, 33 ans, ses in­amo­vibles cha­peau et lu­nettes noires, sa fougue ado­les­cente, ses trou­blants airs de Ma­thieu Kas­so­vitz et de Go­dard jeune. De leur en­tente naît l’idée d’un pé­riple fil­mé, dans la ca­mion­nette-Pho­to­ma­ton de JR, à tra­vers la cam­pagne fran­çaise et par­mi ses ha­bi­tants. De Bruay-la-Buis­sière à Bon­nieux, du Pas-de-Ca­lais aux Alpes-de-Haute-Pro­vence, nos deux « Hexa­gone-trot­ters » croisent des gens, leur tirent le por­trait en noir et blanc et les af­fichent en taille maousse à des en­droits stra­té­giques. Ce fai­sant, ils re­donnent vie à Pi­rou, un vil­lage fan­tôme à moi­tié construit, avec l’aide des ha­bi­tants alen­tour, érigent des to­tems aux épouses des do­ckers du Havre, cé­lèbrent un ex-mi­neur, un fac­teur et un ca­rillon­neur, mé­tiers en voie d’ex­tinc­tion. A un can­ton­nier qui lui de­mande quel est leur but, Varda ré­pond : « Le pou­voir de l’ima­gi­na­tion. » L’ex-graf­feur et la gla­neuse ne se contentent pas de par­tir à la ren­contre de vil­la­geois fran­çais et de leur bâ­tir des trônes éphé­mères. Ils di­gressent, se cha­maillent, se font des sur­prises et com­mentent leur pé­riple avec une naï­ve­té qui peut aga­cer, mais par­ti­cipe du charme « ma­ra­bout de fi­celle » de ce docu buis­son­nier évo­luant en rimes ver­bales ou vi­suelles. « C’est un vieil ami? » de­mande JR. « Pas “vieux”, de longue date », le re­prend Varda. Varda perd la vue, JR ne quitte pas ses RayBan. Leur re­gard est ce­lui de deux ar­tistes de cultures et de gé­né­ra­tions dif­fé­rentes. Leur film n’a rien à voir avec le tra­vail de De­par­don, même s’il donne la pa­role à la France pro­fonde. Ni avec ce­lui d’Alain Ca­va­lier, bien que JR et Varda y tracent un fil entre leurs sou­ve­nirs et poé­tisent le réel. Pas plus avec le Michel Gon­dry de « Soyez sym­pas, rem­bo­bi­nez », alors que s’y joue aus­si l’idée de créer du lien so­cial en in­jec­tant de l’art dans le quo­ti­dien. Jeu de l’oie sans fin ni loi aux ver­tus pa­tri­mo­niales et aux émou­vantes ré­mi­nis­cences ci­né­philes, « Vi­sages vil­lages » se ter­mine à Rolle, le fief de Go­dard. On n’en ré­vé­le­ra pas da­van­tage si­non qu’une fois de plus, ce der­nier s’y montre hu­mai­ne­ment ab­ject, mais source d’un mé­mo­rable mo­ment de ci­né­ma.

JR et Agnès Varda.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.