Do­na­tel­la en huit mi­nutes

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Tu ar­rives dans le Pa­laz­zo Ver­sace, à Milan. « Pas de pho­tos », on te dit, car tu viens voir Do­na­tel­la Ver­sace. Elle ar­rive. Eton­ne­ment : une dou­ceur, des yeux bleus d’en­fant dans un ma­quillage fort et noir. Nez bus­qué, très beau. Elle re­çoit pen­dant huit mi­nutes, pas plus, une poi­gnée de jour­na­listes (on est six) pour ex­pli­quer l’idée gé­né­rale du show qu’on ver­ra le soir. « Pour la pre­mière fois en vingt ans, dit-elle, nous sommes al­lés pui­ser dans les ar­chives. » Un ange passe. Ce « pour la pre­mière fois » ren­voie au dé­cès de Gian­ni Ver­sace, frère de Do­na­tel­la, as­sas­si­né le 15 juillet 1997 à Mia­mi. « J’étais prête », mur­mure-t-elle. Je crois qu’elle me re­garde. Il faut bien, vous me di­rez, re­gar­der quel­qu’un quand on parle. Et sou­dain je pense tel­le­ment à elle que je suis elle. Il me semble tout cap­ter. Com­bien, par exemple, faire re­mon­ter les ar­chives, c’est faire re­mon­ter le pas­sé, ici dans ce pa­lais où vi­vait Gian­ni Ver­sace. Ce ta­lent ahu­ris­sant de Gian­ni. Le vide qu’il a lais­sé était im­mense. J’ima­gine ce que ça a dû être, à sa mort : il a fal­lu dé­ci­der dans l’ins­tant, si ter­rible, de l’ave­nir de la marque. Do­na­tel­la s’y est col­lée. Com­ment au­rait-elle pu de toute ma­nière se dé­col­ler de tout ça ? Quelle vie, après une telle mort ? J’ai une ad­mi­ra­tion in­fi­nie pour cette femme qui a bra­vé ses peurs, dont celle, peut-être, de se faire agres­ser par un fou à son tour. La peur aus­si d’usur­per quelque chose en pre­nant la place de ce frère ado­ré, si ta­len­tueux. Comme elle a dû en faire, du che­min, pour oser re­par­tir à la ren­contre de ce frère, à tra­vers les ar­chives. Comme il a été long, le deuil, et il ex­plique les gouffres et ful­gu­rances de Do­na­tel­la. Elle nous montre quelques mo­dèles de la col­lec­tion. C’est très beau. Ça n’a rien d’une ré­édi­tion, c’est une âme qui s’élève. L’âme de Gian­ni était im­mor­telle, et la voi­ci qui re­naît. Ja­mais plus je ne re­gar­de­rai Do­na­tel­la Ver­sace sans pen­ser à ce mo­ment. Il nous est par­fois don­né de tout com­prendre. En huit mi­nutes.

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