MA­CRON EST IL UN VRAI LIBÉRAL ?

Qui sont les pen­seurs éco­no­miques dont s’ins­pire le nou­veau pré­sident? D’où viennent ses ob­ses­sions pour l’“éga­li­té des chances” et les “ca­pa­ci­tés”? Ana­lyse

L'Obs - - LA UNE -

“Tiens, il est ca­pa­bi­li­ta­riste. » De­vant son té­lé­vi­seur, ce jour-là, Spe­ran­ta Du­mi­tru, maître de confé­rences à l’uni­ver­si­té Re­né-Des­cartes, sur­saute. Dans le dis­cours que vient de pro­non­cer le can­di­dat Ma­cron à Tou­lon, elle a re­pé­ré une al­lu­sion à la théo­rie des « ca­pa­bi­li­tés » d’Amar­tya Sen. Quant à l’his­to­rien Jé­rôme Per­rier, maître de confé­rences à Sciences-Po, c’est en plon­geant dans le livre « Ré­vo­lu­tion » d’Emmanuel Ma­cron, qu’il a eu une ré­vé­la­tion : « L’in­di­vi­dua­li­té comme être so­cial en de­ve­nir, mais c’est du John Stuart Mill, ça. » Les deux écri­ront des ar­ticles sur leurs dé­cou­vertes, la pre­mière sur le site The Conver­sa­tion, le se­cond sur le site Te­los. Ils n’ont pas été les seuls à faire l’exé­gèse phi­lo­so­phique du can­di­dat mé­téo­rique.

De­puis qu’il est pré­sident et dans la ma­cron­ma­nia am­biante, on se bous­cule pour lui trou­ver d’autres fi­lia­tions phi­lo­so­phiques. Dé­filent La­cor­daire, Toc­que­ville, Léon Bour­geois, Alain, Ben­ja­min Constant, John Rawls, Ha­ber­mas… N’en je­tez plus! « C’est l’en­cy­clo­pé­die des ani­maux de l’em­pe­reur de Chine », raille le phi­lo­sophe Jean-Pierre Dupuy, pro­fes­seur à Stan­ford. Cu­rieu­se­ment, si Ma­cron cite sou­vent Ma­nette, sa grand-mère adu­lée, il men­tionne ra­re­ment ces phi­lo­sophes. En bon po­li­tique, il pré­fère évo­quer les mo­nu­ments de la culture fran­çaise : Mo­lière, Hu­go, Gio­no… Dans « Ré­vo­lu­tion », seuls Ri­coeur et Di­de­rot ap­pa­raissent, tels deux sur­vi­vants ré­fu­giés sur le toit de leur mai­son. La se­maine der­nière, il a tout de même men­tion­né Simone Weil (celle avec un « W ») dans son dis­cours de­vant le Con­grès à Ver­sailles, pour van­ter la no­tion d’« ef­fec­ti­vi­té ». Pour­tant, tout le monde en convient, Ma­cron n’in­vente pas les no­tions qu’il ma­nie. Il a tra­vaillé dans sa jeu­nesse sur Ma­chia­vel et He­gel (voir p. 52). C’est un grand lec­teur, in­tel­lec­tuel­le­ment struc­tu­ré. Il fait clai­re­ment par­tie de la fa­mille des li­bé­raux, avec l’in­di­vi­du comme point de dé­part et point d’ar­ri­vée de sa vi­sion. Mais de quel li­bé­ra­lisme parle-t-on ?

Deux ana­lyses ca­ri­ca­tu­rales sont avan­cées. La pre­mière est bran­die à gauche : Ma­cron ne se­rait qu’un ins­tru­ment du néo­li­bé­ra­lisme mon­dia­li­sé. Ce der­nier étant – pé­jo­ra­ti­ve­ment – en­ten­du comme une doc­trine au ser­vice des dé­ten­teurs du ca­pi­tal, qui ré­duit l’homme à ses in­té­rêts fi­nan­ciers et la so­cié­té à un jeu d’in­ter­ac­tions mar­chandes. An­cien ban­quier d’af­faires, Ma­cron a le pro­fil du cou­pable idéal et quelques-unes de ses bonnes fées sont des grands pa­trons. Et voyez comme il a ap­pe­lé les jeunes de France à de­ve­nir mil­liar­daires ! Voyez comme il a ba­lan­cé à un ou­vrier : « Le meilleur moyen de se payer un cos­tard, c’est de tra­vailler » ! Dif­fi­cile, pour­tant, de voir en lui un fon­da­men­ta­liste du mar­ché. Le pré­sident ju­pi­té­rien aime trop l’Etat, au­quel il at­tri­bue un rôle « d’in­ves­tis­seur so­cial » – il a d’ailleurs pré­vu dans son pro­gramme 50 mil­liards d’eu­ros d’in­ves­tis­se­ment pu­blic.

Se­conde ana­lyse, moins po­lé­mique mais éga­le­ment in­suf­fi­sante. Ma­cron ne se­rait qu’un de ces tech­no­crates so­ciaux-li­bé­raux, comme il en sort tous les ans du moule de la « se­conde gauche » ro­car­do-de­lo­rienne de­puis trente ans. Il se­rait le pro­duit de ces cercles in­tel­lec­tuels où de­puis les an­nées 1980 on cherche à ré­con­ci­lier le mar­ché et la jus­tice so­ciale : la Fon­da­tion Saint-Si­mon, la re­vue « Es­prit » (il a fait par­tie de son co­mi­té de rédaction), le club En Temps réel ou en­core le ré­seau les Gracques… Bref, le clone fran­çais de To­ny Blair ou de Ge­rhard Schrö­der, les deux te­nants eu­ro­péens de la « troi­sième voie » entre li­bé­ra­lisme et so­cia­lisme telle que l’avait théo­ri­sée dans les an­nées 1990 le so­cio­logue an­glais An­tho­ny Gid­dens.

Certes, Ma­cron a bai­gné dans ce « cercle de la rai­son » pro-mar­ché et pro-Eu­rope, à che­val entre l’uni­ver­si­té, le monde des af­faires et la haute ad­mi­nis­tra­tion. Pour­tant, à écou­ter les spé­cia­listes du li­bé­ra­lisme, il fait en­tendre une mu­sique un peu dif­fé­rente. Comme les autres so­ciaux-li­bé­raux, il cherche à conci­lier li­ber­té in­di­vi­duelle et équi­té, s’ins­cri­vant dans une li­gnée pre­nant sa source à la fin du xixe siècle, à l’époque où naît la so­cio­lo­gie, der­rière l’An­glais uti­li­ta­riste John Stuart Mill, l’Amé­ri­cain « pro­gres­si­viste » John De­wey ou en­core le Fran­çais « so­li­da­riste » Léon Bour­geois.

Mais Ma­cron a des ma­rottes, comme l’« éga­li­té des chances », la « li­ber­té des choix », les « ca­pa­ci­tés »... Des thèmes qui re­viennent en boucle dans ses dis­cours. « Ils sont om­ni­pré­sents. C’est l’idée qu’il faut mettre tout le monde sur la même ligne de dé­part, y com­pris ceux qui sont désa­van­ta­gés. Et même s’il n’em­ploie pas l’ex­pres­sion, la dis­cri­mi­na­tion po­si­tive n’est pas loin », juge Jé­rôme Per­rier. On re­trouve cette idée der­rière le coup de pouce aux en­fants en ZEP (di­vi­sion par deux du nombre d’élèves), le dé­ve­lop­pe­ment de la for­ma­tion conti­nue, la pro­mo­tion de la pa­ri­té homme-femme, la lutte contre les dis­cri­mi­na­tions dans les en­tre­prises…

Pour Spe­ran­ta Du­mi­tru, qui a consa­cré sa thèse au phi­lo­sophe amé­ri­cain John Rawls, les ré­flexions d’Emmanuel Ma­cron « re­lèvent d’un cou­rant de pen­sée bien pré­cis, le li­bé­ra­lisme éga­li­taire ». Dans « Théo­rie de la jus­tice », Rawls ex­plique qu’une so­cié­té juste doit ac­croître les li­ber­tés de base égales pour tous et li­mi­ter les in­éga­li­tés éco­no­miques de fa­çon à amé­lio­rer à la fois l’éga­li­té des chances et la si­tua­tion des plus désa­van­ta­gés. « Son dis­cours de Lyon, le 4 fé­vrier, re­prend exac­te­ment ces thèmes, et dans le même ordre », ex­plique la cher­cheuse.

Pro­fes­seur à la Lon­don School of Eco­no­mics et spé­cia­liste du li­bé­ra­lisme, Ca­the­rine Au­dard nuance : « Rawls était pour l’éga­li­té des chances, mais pour l’éga­li­té réelle des chances, pas for­melle. Il faut l’in­ter­ven­tion de l’Etat pour as­su­rer cette éga­li­té tout au long de la vie. Avec Emmanuel Ma­cron, reste la ques­tion des gens qui de­meurent au bord de la route parce qu’ils n’au­ront pas fait les bons choix. Je crains qu’il ne soit sur­tout fas­ci­né par la dy­na­mique de la vo­lon­té et par les start-up qu’il a prises pour mo­dèles… »

Plu­tôt qu’à Rawls, juge Pa­trick Sa­vi­dan, prof à Pa­ris-Est Cré­teil et spé­cia­liste de l’éga­li­té des chances, la pen­sée de Ma­cron se rat­tache da­van­tage à un autre Amé­ri­cain, Ro­nald Dwor­kin, et à ce que les an­glo­phones dé­si­gnent du nom de luck ega­li­ta­ria­nism. « Ce li­bé­ra­lisme in­siste plus sur la res­pon­sa­bi­li­té des in­di­vi­dus que ne le fait le li­bé­ra­lisme so­cial de Rawls. C’est un in­di­vi­dua­lisme libéral qui consi­dère que ce qui im­porte c’est de mettre les in­di­vi­dus en po­si­tion d’as­su­mer ce qui re­lève de leurs choix, et les consé­quences qui en ré­sultent. Le gou­ver­ne­ment de­vant, lui, s’em­ployer à neu­tra­li­ser tout ce qui gêne ces choix. » Le pro­blème, ajoute Sa­vi­dan, c’est que cette construc­tion « ne prend pas en compte de ma­nière sa­tis­fai­sante les in­jus­tices struc­tu­relles. Elle pré­sup­pose des in­di­vi­dus fai­sant des choix hors-sol… Elle pèche – dans le meilleur des cas – par naï­ve­té so­cio­lo­gique ».

L’autre grande ins­pi­ra­tion de Ma­cron, à écou­ter Spe­ran­ta Du­mi­tru et d’autres, est le phi­lo­sophe et éco­no­miste Amar­tya Sen. Plu­tôt que de cher­cher à éga­li­ser les res­sources ou les ni­veaux de bien-être, Sen pro­pose d’éga­li­ser les « ca­pa­bi­li­tés » (néo­lo­gisme qui ren­voie à la li­ber­té et à la ca­pa­ci­té d’agir). Cha­cun doit pou­voir choi­sir les ac­tions lui per­met­tant de réa­li­ser ses pro­jets, c’est même la condi­tion du bon­heur. Le rôle de la po­li­tique est donc d’élar­gir les pos­si­bi­li­tés d’ac­tion des in­di­vi­dus : leurs li­ber­tés. D’où l’in­sis­tance sur la for­ma­tion, la lutte contre les dis­cri­mi­na­tions… On re­trouve ce thème dans cer­tains dis­cours de Ma­cron, comme ce­lui de Tou­lon : « Dé­fend-on la li­ber­té vrai­ment lorsque cer­tains n’ont pas droit à la li­ber­té, lorsque cer­tains n’ont pas – alors qu’ils en ont en­vie – des ca­pa­ci­tés, dans nos quar­tiers, dans la ru­ra­li­té, de “faire” ? »

Amar­tya Sen nous a fait savoir qu’il ne connais­sait pas per­son­nel­le­ment Ma­cron mais qu’il « l’ad­mi­rait ». Rawls, Sen… L’his­to­rien et épis­té­mo­logue Fran­çois Dosse n’est pas sur­pris par ces ré­fé­rences. Car elles nous ra­mènent tout droit à… Paul Ri­coeur, dont il a été l’ami et le bio­graphe. C’est d’ailleurs lui qui ja­dis a pré­sen­té le jeune étu­diant Ma­cron à Ri­coeur lorsque ce der­nier cher­chait un as­sis­tant.

Le phi­lo­sophe pro­tes­tant a en e et été mar­qué par Rawls, qu’il a beau­coup étu­dié et dis­cu­té. Par ailleurs, dit Dosse, il a adop­té l’ap­proche des « ca­pa­bi­li­tés » d’Amar­tya Sen, qui re­joi­gnait sa propre ré­flexion sur « l’homme ca­pable ». Bien avant ce dia­logue, Ri­coeur avait en­ga­gé sa ré­flexion sur le thème de la vo­lon­té in­di­vi­duelle (« La phi­lo­so­phie de la vo­lon­té » est le su­jet de sa thèse) et se pas­sion­nait pour tout ce qui pou­vait ac­croître la li­ber­té de l’homme et sa ca­pa­ci­té. « C’est le fil rouge de sa pen­sée. Et on le re­trouve chez Ma­cron, y com­pris quand il écrit “la France est une vo­lon­té” », juge Dosse. Même le slo­gan dy­na­mique En Marche! est cou­su de ce fil-là, à l’écou­ter. Autre thème ri­coeu­rien, le fa­meux « en même temps » qu’on a tant raillé chez Ma­cron : « Ri­coeur cher­chait tou­jours à ar­ti­cu­ler les contraires, mé­moire et His­toire, temps in­time et temps cos­mo­lo­gique, etc. Comme lui, Ma­cron joue sans cesse sur la ten­sion entre deux pôles : droite/ gauche, li­ber­té d’en­tre­prendre/pro­tec­tion des tra­vailleurs… Il cherche à pen­ser à la fois l’un et l’autre, à sor­tir du ma­ni­chéisme. »

Ré­su­mons : Ma­cron se­rait mil­lien, rawl­sien, sé­nien, dwor­ki­nien et ri­coeu­rien. En même temps, est-il bien conscient d’être ha­bi­té par tous ces gens ?

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