Phi­lo­so­phie et pou­voir Ce que Ma­cron doit à Ma­chia­vel

L'Obs - - SOMMAIRE - Propos re­cueillis par ÉRIC AESCHIMANN

En­tre­tien avec Pa­trick Bou­che­ron

L’his­to­rien Pa­trick Bou­che­ron a dé­cou­vert d’éton­nantes si­mi­li­tudes entre le jeune pré­sident et l’au­teur du “Prince” : même au­dace, même ré­flexion sur le pou­voir. Mais il met aus­si en garde : il faut que les actes suivent, no­tam­ment sur la ques­tion des mi­grants

Vous êtes his­to­rien, pro­fes­seur au Col­lège de France, et vous étu­diez les formes du pou­voir en Eu­rope à la fin du Moyen Age. En tant qu’his­to­rien, quel re­gard por­tez-vous sur Emmanuel Ma­cron?

Ma­cron, c’est l’homme de l’ef­frac­tion. Son élec­tion dé­montre que l’im­pré­vi­sible reste pos­sible, qu’il peut y avoir des ac­cé­lé­ra­tions dans l’his­toire, que nous ne sommes pas condam­nés à l’in­évi­table ré­pé­ti­tion du même. L’ordre po­li­tique an­cien qu’on pré­sen­tait comme im­muable, qui nous fa­ti­guait d’avance, est tom­bé d’un coup, du moins dans ses formes par­ti­sanes. Ce­la ne tient pas lieu de po­li­tique, mais ce­la peut la rendre pos­sible. Du point de vue de la jeu­nesse, qui fut la grande ou­bliée du quin­quen­nat pré­cé­dent, c’est tout de même une bonne nou­velle.

Vous avez di­ri­gé l’« His­toire mon­diale de la France », sor­tie en jan­vier, qui a rem­por­té un large suc­cès. L’ou­vrage sé­lec­tionne 146 dates mar­quantes. Si vous de­viez l’ac­tua­li­ser, ajou­te­riez-vous l’élec­tion de 2017?

As­su­ré­ment, car c’est le type même de l’évé­ne­ment na­tio­nal qui ne se com­prend qu’en le re­liant à l’his­toire mon­diale. La pré­si­den­tielle fran­çaise est in­ter­ve­nue après deux autres votes en forme d’ef­frac­tion : le Brexit an­glais et la vic­toire de Trump outre-At­lan­tique. Ce contexte a sus­ci­té une at­tente mon­diale : la France al­lait-elle suivre cette pente ou sau­rait-elle être à la hau­teur de ses va­leurs uni­ver­sa­listes? Les Fran­çais souffrent par­fois de de­voir ha­bi­ter une his­toire qu’ils jugent trop grande pour eux. Mais au­jourd’hui, le pro­jet uni­ver­sa­liste est contra­rié par une contre-ré­forme qui a sur­gi au coeur de l’Eu­rope et qui, de ma­nière as­su­mée, pro­pose une so­cié­té re­pliée sur un na­tio­na­lisme iden­ti­taire et xé­no­phobe : ce que Or­ban, le di­ri­geant hon­grois, a ap­pe­lé la « dé­mo­cra­tie illi­bé­rale ». Ma­cron a diag­nos­ti­qué, au dé­part dans l’in­dif­fé­rence gé­né­rale, que l’op­po­si­tion entre une so­cié­té ou­verte et une so­cié­té fer­mée était sus­cep­tible de re­cou­vrir le cli­vage droite-gauche et que, compte te­nu de ce nou­veau rap­port de forces, il fal­lait dé­sor­mais dé­fendre le li­bé­ra­lisme. Il tente donc au­jourd’hui de sub­sti­tuer une ligne de frac­ture à une autre, dé­fen­dant une so­cié­té de mo­bi­li­té contre une so­cié­té de places, et ce à par­tir d’une ana­lyse de la si­tua­tion eu­ro­péenne dans le monde.

On a re­pro­ché à Jean-Luc Mé­len­chon de rem­pla­cer le cli­vage gauche-droite par un cli­vage peuple-élite, en poin­tant un risque « po­pu­liste ». La sub­sti­tu­tion opé­rée par Ma­cron en­court-elle la même cri­tique? Re­non­cer à l’op­po­si­tion gauche-droite, n’est-ce pas ris­qué?

Bien sûr que c’est ris­qué! Ma­cron est l’un des pré­si­dents les moins bien élus de notre his­toire ré­cente, si l’on me­sure l’étroi­tesse de son socle élec­to­ral au pre­mier tour de la pré­si­den­tielle, et l’am­pleur de la dé­fiance qu’ex­prime le ni­veau re­cord d’abs­ten­tion lors du se­cond tour des lé­gis­la­tives. Mais pour ga­gner une élec­tion, il faut s’ap­puyer sur un cli­vage, c’est-àdire or­ga­ni­ser un désac­cord rai­son­nable.

Par­lons de la fa­çon dont Ma­cron exerce son nou­veau pou­voir. Il avait an­non­cé sa vo­lon­té d’une pré­si­dence « ju­pi­té­rienne ». Qu’est-ce que ce­la veut dire?

Un as­pect fas­ci­nant est que ce pro­jet d’une so­cié­té ou­verte por­té par Ma­cron s’ex­prime à tra­vers un usage presque « vin­tage » des ins­ti­tu­tions. C’est pro­ba­ble­ment l’homme po­li­tique qui croit le plus à la Ve Ré­pu­blique, la­quelle le lui rend bien. Il n’as­pire nul­le­ment à ré­for­mer l’ac­tuel équi­libre des pou­voirs, et les Fran­çais semblent, pour le mo­ment, ap­prou­ver sa pré­si­dence aux ac­cents mo­nar­chistes. Il faut prendre au sé­rieux ce qu’il a dé­cla­ré dans un

en­tre­tien don­né au ma­ga­zine « le 1 » à l’été 2015 : « Je pense fon­da­men­ta­le­ment que le peuple fran­çais n’a pas vou­lu la mort [du roi]. » Là, c’est l’élève de Ri­coeur qui parle. Il fait le constat que nous n’avons pas fait le deuil de la re­pré­sen­ta­tion mo­nar­chique. Voyez comme notre re­gard sur Ma­cron a chan­gé entre le soir du pre­mier tour, où per­sonne ne le trou­vait à la hau­teur, et ce­lui du deuxième tour, où tout le monde exal­tait sa gran­deur. Que s’est-il pas­sé entre-temps? A-t-il ac­com­pli des pro­grès, a-t-il été bien conseillé ? Peut-être. Mais sur­tout, il est de­ve­nu pré­sident de la Ré­pu­blique et nous ne le consi­dé­rons plus de la même ma­nière. Nous res­tons ef­fec­ti­ve­ment de bons et fi­dèles su­jets de Sa Ma­jes­té, tou­jours prompts à ap­plau­dir les puis­sants – avant de nous sou­ve­nir bru­ta­le­ment que nous sommes aus­si ré­pu­bli­cains.

Est-ce pour cette rai­son que ses pre­miers pas sur la scène in­ter­na­tio­nale ont été ac­cueillis si fa­vo­ra­ble­ment?

Les Fran­çais s’étaient éga­rés dans une dé­tes­ta­tion ex­ces­sive d’eux-mêmes. C’est dan­ge­reux, car on fi­nit tou­jours par faire payer aux autres sa haine de soi. Hol­lande était le pré­sident d’un pays qui ne s’ai­mait pas, et sans doute a-t-il per­du pour n’avoir pas fait suf­fi­sam­ment confiance aux Fran­çais – il n’a pas su trou­ver les mots pour dire que fi­na­le­ment, confron­tée aux at­taques ter­ro­ristes, la so­cié­té avait te­nu. L’élec­tion de Ma­cron est aus­si une ré­volte contre le dé­cli­nisme. En 1503, dans une lettre adres­sée aux di­ri­geants de Flo­rence, Ma­chia­vel s’ex­cla­mait : « Sor­tez main­te­nant de chez vous et consi­dé­rez ceux qui vous en­tourent. » Il leur conseille de voya­ger, pour chan­ger de point de vue sur eux-mêmes. Ma­cron fait la même chose : il cherche à convaincre les Fran­çais que la re­pré­sen­ta­tion qu’ils se font d’eux-mêmes n’est pas juste, parce qu’une fois de plus, ils se trompent dans les ordres de gran­deur (ils ne sont pas si mal­heu­reux) et les rap­ports de forces (les ad­ver­saires ne sont pas où ils le croient).

Vous ve­nez de ci­ter Ma­chia­vel, au­quel vous aviez consa­cré une sé­rie de ch­ro­niques sur Fran­ceIn­ter pen­dant l’été 2016. Vous ra­con­tiez l’his­toire du pen­seur flo­ren­tin, vé­ri­table fon­da­teur de la phi­lo­so­phie po­li­tique mo­derne. La lec­ture de Ma­chia­vel aide-t-elle à com­prendre Ma­cron?

En tout cas, il n’est pas ex­clu que la lec­ture de Ma­chia­vel ait ai­dé Ma­cron à se com­prendre lui-même. Ma­chia­vel est lui aus­si ar­ri­vé au pou­voir par ef­frac­tion : c’était en 1498, après l’exécution de Sa­vo­na­role, lors­qu’il s’est en­gouf­fré dans l’ac­tion po­li­tique avec une bri­ga­ta, une bri­gade de jeunes gens af­fa­més de pou­voir et d’ami­tié. Chas­sé du pou­voir par le coup d’Etat des Mé­di­cis en 1512, Ma­chia­vel s’exile et en­tame la rédaction du « Prince », ten­tant de théo­ri­ser ses échecs po­li­tiques. Ma­cron est un Ma­chia­vel à l’en­vers, ou du moins a-t-il fait le che­min in­verse : il a aban­don­né la phi­lo­so­phie po­li­tique avant d’al­ler à la po­li­tique tout court.

Pour le lan­gage cou­rant, « ma­chia­vé­lisme » si­gni­fie « coups tor­dus » et « ab­sence de scru­pules ». Ce n’est pas dans ce sens que vous uti­li­sez sa pen­sée…

Ma­chia­vel est le pen­seur de l’in­dé­ter­mi­na­tion du pou­voir. Il a ar­ra­ché l’ac­tion po­li­tique à la mo­rale com­mune pour la li­vrer à une phi­lo­so­phie de la né­ces­si­té. Voi­ci ce qui est ter­ri­ble­ment ac­tuel dans sa pen­sée. Dans « le Prince », il dé­montre que l’en­jeu du pou­voir n’est pas sa conquête mais sa conser­va­tion. Conqué­rir le pou­voir, rien de plus simple : il suf­fit d’un peu de cu­lot et de beau­coup de chance. Mais se main­te­nir en l’état, et main­te­nir l’Etat dans sa gran­deur, né­ces­site des qua­li­tés presque contraires, la pre­mière étant de ne ja­mais se lais­ser gri­ser par sa puis­sance.

Puisque Ma­cron a lu Ma­chia­vel, que de­vrait-il en re­te­nir?

Ma­chia­vel dit que l’art du gou­ver­ne­ment s’ap­puie sur deux pi­liers : la « conti­nuelle lec­ture des an­tiques » et l’« ex­pé­rience des choses nou­velles ». La « conti­nuelle lec­ture des an­tiques » ren­voie à une tra­di­tion his­to­rique et lit­té­raire que Ma­cron ne semble pas to­ta­le­ment mé­pri­ser. Car on s’émer­veille en ce mo­ment de sa stra­té­gie du verbe rare et de l’ap­pa­ri­tion sou­ve­raine. Mais cette os­cil­la­tion entre l’of­frande et le re­trait était dé­jà pré­co­ni­sée par le « Pa­né­gy­rique de Tra­jan », où Pline le Jeune af­fir­mait : « Sans doute ce que tu montres au pu­blic est-il re­mar­quable, mais ce que tu ren­fermes dans tes murs ne l’est pas moins. »

Et « l’ex­pé­rience des choses nou­velles »?

On sent qu’il a ré­flé­chi à ses pré­dé­ces­seurs. Sa pré­si­dence a pour le mo­ment des airs de best of de la Ve Ré­pu­blique. Il res­semble à Pom­pi­dou par l’am­bi­tion lit­té­raire, à Gis­card par l’exal­ta­tion in­so­lente d’une jeu­nesse, à Mit­ter­rand par la ca­pa­ci­té à tuer ses ad­ver­saires d’un coup, à Chi­rac par l’art de se faire sou­ses­ti­mer… En­fin, de Sar­ko­zy et Hol­lande, il a sur­tout re­te­nu à leurs dé­pens que gou­ver­ner est un art du

rythme. Sar­ko­zy s’était fait élire en im­po­sant son tem­po aux mé­dias et a chu­té en conti­nuant à faire la même chose une fois à l’Ely­sée. Le se­cond a fon­dé sa cam­pagne sur la pro­messe de faire le contraire mais s’est abî­mé sur le même écueil. Le tem­po de la conquête n’est pas ce­lui de l’exer­cice du pou­voir. A voir ses pre­miers pas, Ma­cron semble avoir re­te­nu la le­çon, et d’ailleurs les jour­na­listes s’en sont plaints tout de suite. Tant qu’on est dans le rythme, on conserve le pou­voir ; dès qu’on com­mence à agir à contre­temps, c’est fi­ni.

Qu’est-ce que le bon rythme quand on est pré­sident?

C’est éla­bo­rer à l’avance, de ma­nière ré­flé­chie et calme, dif­fé­rents scé­na­rios pos­sibles, et être ca­pable de tous les aban­don­ner en un quart d’heure. C’est un art de la pré­pa­ra­tion et de l’im­pro­vi­sa­tion, de la cé­lé­ri­té et de la pru­dence.

Ma­cron fe­ra-t-il mieux que Hol­lande?

Je n’en sais rien. Mais je vou­drais rap­pe­ler ce qu’en dit Ma­chia­vel : « Toutes les lois qui se font en fa­veur de la li­ber­té naissent de l’op­po­si­tion entre les hu­meurs des peuples » et non d’un lé­gis­la­teur ver­tueux. Une hu­meur est une pas­sion so­ciale : les do­mi­nants veulent do­mi­ner, les do­mi­nés veulent échap­per à la do­mi­na­tion. La dé­mo­cra­tie est l’art de pa­ci­fier cette mé­sen­tente. Mais en­core une fois, ce­la sup­pose de dé­ci­der de l’en­droit où passe le cli­vage prin­ci­pal. Ma­cron a ga­gné en pré­ten­dant que pour l’heure, deux hu­meurs s’af­frontent : l’hu­meur de ceux qui, ef­frayés par la mon­dia­li­sa­tion ou vic­times ob­jec­tives, veulent vivre sé­pa­rés, sou­haitent une so­cié­té fi­gée, dé­si­rent des murs; et ceux qui, parce qu’ils en ont les moyens, l’en­vie ou l’âge, as­pirent à une so­cié­té plus li­bé­rale, plus ou­verte, plus ris­quée. Mais est-ce à dire que les an­ciens cli­vages vont se lais­ser sub­ju­guer par cette nou­velle dé­coupe de nos désac­cords? Avec Ma­cron – c’est-à-dire avec ou sans lui, après ou d’après lui –, la gauche va peut-être re­fer­mer deux épi­sodes qui l’avaient pro­fon­dé­ment di­vi­sée : les grèves de 1995 et le « non » au trai­té consti­tu­tion­nel eu­ro­péen (TCE) en 2005. L’échec du hol­lan­disme fut d’avoir gou­ver­né en ge­lant ces ques­tions, en fai­sant comme si on pou­vait gar­der dans le même gou­ver­ne­ment ceux qui ont sou­te­nu le TCE et ceux qui l’ont com­bat­tu. Pour la pre­mière fois, avec Ma­cron, l’équipe au pou­voir est d’une ab­so­lue co­hé­rence sur l’Eu­rope.

Chez Ma­chia­vel, la qua­li­té de la langue est la clé d’une bonne po­li­tique. Que pen­sez-vous de la langue de Ma­cron?

Pour le mo­ment, on a eu af­faire à la langue de « com » d’En Marche ! Lui, en tant que pré­sident, on ne l’a pas vrai­ment en­ten­du par­ler. Puis­qu’il a pla­cé de­vant tout l’idéal de la so­cié­té ou­verte, j’at­tends qu’il ait un dis­cours co­hé­rent, ar­ti­cu­lé, tran­chant, sur notre so­cié­té, sur notre rap­port au monde et en par­ti­cu­lier sur l’ac­cueil que l’on doit aux ré­fu­giés.

Ce se­ra un pre­mier test? Le ton adop­té par le mi­nistre de l’In­té­rieur, Gérard Col­lomb, lors de sa vi­site à Ca­lais ne va pas dans le sens d’une grande ou­ver­ture. Tout comme le pas­sage dans le droit com­mun de cer­taines me­sures liées à l’état d’ur­gence, qui a cho­qué les dé­fen­seurs des li­ber­tés in­di­vi­duelles.

Oui, et à ce propos les pre­miers signes sont très in­quié­tants. Il a été élu sur la vo­lon­té d’un cer­tain élec­to­rat de croire que la France peut en­core se his­ser à la hau­teur de ses va­leurs. Ce n’est pas le tout de faire vieillir bru­ta­le­ment le dis­cours étri­qué de Valls sur la Ré­pu­blique, en­core faut-il en pro­duire un autre. Et de ce point de vue, ce dis­cours s’éprouve en actes sans les­quels le désen­chan­te­ment fait très vite place à la co­lère.

Et le rôle de l’in­tel­lec­tuel sous Ma­cron se­rait de veiller à ce que ce dis­cours soit vrai­ment pro­duit?

Les in­tel­lec­tuels dé­testent ac­cla­mer et je ne fais pas ex­cep­tion : j’ai tou­jours dit que mon rôle n’est pas d’ad­mi­rer les hommes de pou­voir. Mais, en tant qu’his­to­rien, Ma­cron m’in­té­resse, car son élec­tion nous dé­livre du plai­sir fa­cile du dé­ni­gre­ment et de la cri­tique acerbe. Et par ailleurs, en tant que ci­toyen, je crois pré­fé­rable qu’il réus­sisse, ne se­rait-ce que pour rendre pos­sibles de nou­velles al­ter­na­tives, ce qui sup­pose une part si­non d’adhé­sion, du moins d’ac­com­pa­gne­ment vi­gi­lant.

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