Sé­rie

En 1971, le groupe my­thique quitte l’An­gle­terre et son IM­PÔT de 98% pour la CÔTE D’AZUR, où il en­re­gis­tre­ra “Exile on Main Street”. ROCK’N’ROLL at­ti­tude ?

L'Obs - - SOMMAIRE - Par FA­BRICE PLISKIN

Les ar­tistes et le fisc (2/6) : l’exil do­ré des Stones

C ’est l’his­toire de cinq pauvres mi­grants. En 1971, les Rol­ling Stones quittent l’An­gle­terre pour en­re­gis­trer le disque « Exile on Main Street », en France, à Ville­franche-sur-Mer, dans une villa de seize chambres qui ser­vait de quar­tier gé­né­ral à la Ges­ta­po pen­dant l’Oc­cu­pa­tion. Ob­jec­tif de cette brusque mi­gra­tion sur la Côte d’Azur, à la villa Nell­côte : fuir le fisc bri­tan­nique.

En An­gle­terre, à la fin des an­nées 1960, le com­bat contre ce qu’il est conve­nu d’ap­pe­ler le « ma­tra­quage fis­cal » fait par­tie de la pa­no­plie re­belle de la rock star mil­lion­naire, au même titre que le LSD et l’an­dro­gy­nie. Pour­quoi cette mode ? Elu en 1964 à la tête d’un gou­ver­ne­ment qui tâ­che­ra en vain d’évi­ter une dé­va­lua­tion mo­né­taire (1967), le Pre­mier mi­nistre tra­vailliste Ha­rold Wil­son ré­forme le sys­tème de taxa­tion. Le 11 no­vembre, le nou­veau chan­ce­lier de l’Echi­quier, James Cal­la­ghan, an­nonce la créa­tion d’une Ca­pi­tal Gains Tax (CGT) et une aug­men­ta­tion des im­pôts sur le pé­trole et sur le re­ve­nu. Un nou­veau ba­rème fixe pour les plus riches contri­buables du pays, une taxe de 83%, plus une sur­charge de 15% sur les in­ves­tis­se­ments et les di­vi­dendes. Soit 98%.

On se sou­vient de « Tax­man », la chan­son de George Har­ri­son qui ouvre « Re­vol­ver », l’al­bum des Beatles (1966). Ce titre at­taque ce sys­tème de taxes, ju­gé confis­ca­toire. Une livre ster­ling égale 20 shil­lings. « En ce temps-là, on payait 19 shil­lings et 6 pence sur chaque livre, c’était ri­di­cule, af­fir­me­ra plus tard Har­ri­son. Ce fut le grand tour­nant pour l’An­gle­terre. Tous ceux qui fai­saient de l’ar­gent sont par­tis en Amé­rique ou ailleurs. » Hé­ri­tiers, ca­pi­ta­listes ou pro­lé­taires fraî­che­ment en­ri­chis par le pop art de la mé­lo­die. « Let me tell you how it will be/That’s one for you, 19 for me », nous aver­tit le « Tax­man » de la chan­son. Dans les choeurs, on en­tend Len­non ci­ter le nom de Ha­rold Wil­son, sous le man­dat du­quel, l’an­née pré­cé­dente, les Beatles ont re­çu la mé­daille de Membres de l’Ordre de l’Em­pire bri­tan­nique. On l’en­tend aus­si su­sur­rer le nom du conser­va­teur Ed­ward Heath, qui suc­cè­de­ra à Wil­son. C’est aus­si en 1966 que les Kinks pu­blient « Sun­ny Af­ter­noon ». Dans ce titre, Ray Da­vies chante les do­léances d’un riche contri­buable, sai­gné par le gou­ver­ne­ment qu’il dé­signe sous le sur­nom vo­race de « Big Fat Ma­ma ». Mais, contrai­re­ment à « Tax­man », l’ac­cent, ici, est sa­ti­rique : « Le per­cep­teur m’a pris tout mon po­gnon […] et je ne peux même pas re­vendre mon yacht, il m’a pris tout ce que j’avais. » Ele­vée dans le culte du La­bour Par­ty, la conscience di­vi­sée de l’élé­gant Da­vies se cache der­rière le « Je » d’un per­son­nage – et le de­gré d’adhé­sion entre l’ar­tiste et ce per­son­nage reste pro­blé­ma­tique.

Dans son au­to­bio­gra­phie « Life », Keith Ri­chards dé­nonce la phi­lo­so­phie fis­cale de l’An­gle­terre de la fin des an­nées 1960 avec l’hor­reur d’un Sol­je­nit­syne qui dé­nonce le gou­lag. Dans son ré­qui­si­toire, le gui­ta­riste, qui a d’autres chats à fouet­ter, ne va pas jus­qu’à pré­ci­ser que l’im­pôt d’Ha­rold Wil­son taxe, non 83% de l’in­té­gra­li­té de ses gains, mais 83% de ceux qui entrent dans la plus haute tranche de re­ve­nus. Quelques an­nées plus tard, le bas­siste des Rol­ling Stones, Bill Wy­man, ré­su­me­ra ses affres non sans mé­lan­co­lie : « Si un membre du groupe ga­gnait un mil­lion de livres, il ne gar­dait de cette somme que 70 000 livres. »

Qui dit im­pôts, dit si­tar : c’est l’époque où, pour les plus opu­lents ré­si­dents du Royaume-Uni, un ash­ram, en Inde est à la fois un gage de nir­va­na spi­ri­tuel et de nir­va­na fis­cal (à la condi­tion d’y mé­di­ter au moins pen­dant six mois). C’est l’ère des rock’n’roll exils. C’est la fuite des ti­gnasses. Les chan­teurs an­glais se taillent à l’an­glaise. En 1973, Marc Bo­lan dé­mé­nage à Los An­geles. En 1975, Rin­go Starr s’éta­blit à Monte-Car­lo. La même an­née, Rod Ste­wart prend ré­si­dence en Ca­li­for­nie. En 1976, Da­vid Bo­wie en­va­hit la Suisse. Ren­dons grâce aux Rol­ling Stones qui furent les pion­niers du genre, même s’ils furent pré­cé­dés, dans ce flux mi­gra­toire plou­to­cra­tique, par les lit­té­ra­teurs So­mer­set Mau­gham et Gra­ham Greene (le pre­mier s’exi­la au cap Fer­rat, le se­cond à An­tibes). Ré­tros­pec­ti­ve­ment, le titre de la chan­son « Sweet Vir­gi­nia », que l’on trouve sur « Exile on Main Street », prend une ir­ré­sis­tible sa­veur an­ti­fis­cale, où Vir­gi­nia ne sonne plus comme le nom d’une femme mais comme ce­lui d’un bu­co­lique Etat d’Amé­rique, pro­vi­den­tiel­le­ment épar­gné par les bol­che­viks Ha­rold Wil­son et Ed­ward Heath. Aris­to-po­pu­lisme ?

« Salle à man­ger ». Mick Jag­ger et Keith Ri­chards, à la villa Nell­côte, à Ville­franche-sur-Mer.

« Te­le­cas­ter ». Keith Ri­chards contemple sa nou­velle gui­tare, of­ferte par Eric Clap­ton. Il est en­tou­ré de sa petite amie Ani­ta Pal­len­berg (à gauche), et du mu­si­cien Gram Par­sons avec sa fu­ture femme Gret­chen Bur­rell.

On dit qu’en 1974, à la fin du man­dat de Heath, 750 000 Bri­tan­niques étaient as­su­jet­tis à cet im­pôt so­li­daire de 98%.

Dans la bio­gra­phie qu’il a consa­crée à Mick Jag­ger, Phi­lip Nor­man au­dite la si­tua­tion éco­no­mique des Rol­ling Stones. En 1970, le quin­tette est sous la coupe de l’homme d’af­faires amé­ri­cain Al­len Klein. Après avoir été le ca­tas­tro­phique ma­na­ger des Beatles et une des causes de leur sé­pa­ra­tion, Klein le fu­meur de pipe pré­side main­te­nant aux des­ti­nées ar­gen­tières de ces sa­ta­niques ma­jes­tés. « Pour­quoi tu ne m’aimes pas ? », de­man­dait Klein à Bill Wy­man. « Parce que je n’ai pas confiance en toi », ré­pon­dait in­va­ria­ble­ment le bas­siste.

“LES STONES SONT À DÉ­COU­VERT”

Votre mé­de­cin trai­tant vous le confir­me­ra : la bonne drogue est nui­sible à la bonne ges­tion. Ce­pen­dant que les Stones se dé­foncent par tous les pores, Klein, ni vu ni connu, Klein, à force de contrats et de si­gna­tures, Klein qui n’a d’autre ta­lent que d’ex­ploi­ter et de mo­né­ti­ser le ta­lent des autres, a ac­quis les droits de pu­bli­ca­tion de l’in­té­gra­li­té des en­re­gis­tre­ments des Stones jus­qu’en 1971. Sous son règne, « les Stones n’avaient pas payé un seul sou d’im­pôt au fisc bri­tan­nique. Les gé­né­reuses avances en li­quide que Klein avait l’ha­bi­tude de ver­ser à la de­mande pou­vaient être consi­dé­rées comme des prêts sur les­quels il était pos­sible de dif­fé­rer une im­po­si­tion dans l’at­tente de leur rem­bour­se­ment. »

Ce mo­dèle éco­no­mique de dé­pen­dance per­verse, Da­vid Bo­wie, vic­time de son propre ma­na­ger, l’ex­pri­me­ra avec une amère et ma­gis­trale dé­ré­lic­tion dans « Fame » (1975), sa chan­son funk sur les in­for­tunes de la cé­lé­bri­té : « Fame : what you need/you have to bor­row » (« Cé­lé­bri­té : ce dont tu as be­soin, tu dois l’em­prun­ter. ») Iro­nie de la re­nom­mée : en 1971, les Stones viennent de sor­tir l’al­bum « Sti­cky Fin­gers », le suc­cès le plus lu­cra­tif de leur his­toire, avec son jean en couverture, si­gnée Wa­rhol – et les voi­là Gros-Jean comme de­vant. Seul le gui­ta­riste Mick Tay­lor, qui a suc­cé­dé à Brian Jones après son évic­tion du groupe en juin 1969 pour im­pro­duc­ti­vi­té, n’in­té­resse pas le fisc. Le nou­vel ar­ri­vant n’a pas en­core amas­sé d’ar­gent avec les Stones. En fait d’éva­sion fis­cale, Jones a choi­si une mé­thode aus­si au­da­cieuse que dé­fi­ni­tive. Il est mort, noyé dans sa pis­cine, un mois après sa mise à pied. « Le but de la ma­noeuvre, ex­plique le bio­graphe de Mick Jag­ger, avait été de four­nir au groupe as­sez d’ar­gent pour vivre tout en “ven­ti­lant’’ ses re­ve­nus afin d’évi­ter le for­mi­dable taux d’im­po­si­tion re­quis par le gou­ver­ne­ment tra­vailliste. Dès l’ins­tant où les Stones se sé­pa­re­raient de Klein, la to­ta­li­té de leurs im­pôts jus­qu’alors dif­fé­rés de­vrait être ré­glée en un seul et unique ver­se­ment d’une am­pleur as­tro­no­mique. Même pour un Bill Wy­man aux re­ve­nus lar­ge­ment in­fé­rieurs à ceux de Mick et Keith, la somme exi­gée était de 160 000 livres, soit en­vi­ron deux mil­lions de livres ac­tuelles. » C’est l’époque où Jo Berg­man, res­pon­sable du bu­reau des Rol­ling Stones au 46A Mad­dox Street de Londres, ré­dige un mé­mo où elle écrit que « tous les comptes en banque per­son­nels des Stones sont à dé­cou­vert, qu’il faut 7 000 livres pour cou­vrir les dettes les plus ur­gentes et qu’il n’y a plus d’ar­gent pour faire fonc­tion­ner le bu­reau. »

Ex-étu­diant bour­sier de la Lon­don School of Eco­no­mics, Mick Jag­ger tombe sou­dain sur un os : « Après avoir tra­vaillé pen­dant huit ans, j’ai dé­cou­vert que rien n’avait été payé et que je de­vais une for­tune. » La su­per­star flouée re­doute la ruine. Le ma­na­ger

fi­nan­cier des Rol­ling Stones est le prince Ru­pert Louis Fer­di­nand Fre­de­rick Cons­tan­tine Lo­fre­do Leo­pold Her­bert Max­mi­lian Hu­bert John Hen­ry zu Loe­wen­stein-Wer­theim-Freu­den­berg. Parce que c’est plus sym­pa, nous l’ap­pel­le­rons le prince Ru­pert Loe­wen­stein. On en ap­prend plus, en 2013, quand ce re­je­ton pu­ta­tif de la no­blesse ba­va­roise pu­blie ses Mé­moires, qui dé­plurent à Mick Jag­ger, meur­tri par la dé­sin­vol­ture de son an­cien do­mes­tique au sang bleu : « Je suis peut-être vieux jeu, mais je ne pense pas que votre ex-ma­na­ger fi­nan­cier de­vrait éta­ler en pu­blic vos ac­cords se­crets et des in­for­ma­tions d’ordre pri­vé. » En 1971, le prince Ru­pert Loe­wen­stein, PDG fon­da­teur de la banque d’af­faires Leo­pold Jo­seph, prône l’éva­sion fis­cale. « Mon con­seil tient en quatre mots, dit-il à Jag­ger avec un mer­veilleux sens de la syn­thèse. Lâ­cher Klein et de­hors. » Car « Si les Stones se fai­saient do­mi­ci­lier hors de Grande-Bretagne pen­dant l’an­née fis­cale 1971-1972, écrit le bio­graphe Phi­lip Nor­man, alors leurs re­ve­nus de 1969-1970 échap­pe­raient aux griffes du fisc. Cette dé­marche s’ap­pli­quait aus­si, de ma­nière ré­tros­pec­tive, à toutes les an­nées sui­vantes. »

En 1971, les Stones at­taquent Klein en jus­tice et lui ré­clament 12 mil­lions de livres pour faux et fraudes. Le 13 mars de la même an­née, en ré­ponse au « Dai­ly Te­le­graph » qui prête au groupe une for­tune de 83 mil­lions de livres, Jag­ger se sent obli­gé d’ache­ter de l’es­pace pu­bli­ci­taire dans la presse mu­si­cale pour pu­blier cette mise au point. « Ce chiffre est ri­di­cule. Se­lon nous, il ex­cède même pro­ba­ble­ment la somme de ce que les Beatles, El­vis Pres­ley, nous-mêmes et d’autres, avons ga­gnée grâce à la vente de nos disques. » Mais la vraie vé­ri­té, comme sou­vent, c’est l’at­ta­ché de presse du groupe, Les Per­rin, un ex-pu­bli­ci­taire, qui la pro­clame : « Si les Rol­ling Stones quittent l’An­gle­terre, c’est parce qu’ils aiment la France et son cli­mat clément. »

Dans ses Mé­moires, le prince Loe­wen­stein, qui mu­si­ca­le­ment pré­fé­rait Schu­bert et les Beatles aux Stones, ra­conte l’ex­fil­tra­tion fis­cale des Rol­ling Stones en France. « Il y avait deux brillants avo­cats in­ter­na­tio­naux à Pa­ris, à l’époque, Re­né Cham­brun (un des­cen­dant de La­fayette qui avait épou­sé Jo­sée, la fille de Pierre La­val) et le pas moins ta­len­tueux Jean Mi­chard-Pel­lis­sier, un proche ami du Pre­mier mi­nistre Jacques Cha­ban-Del­mas et l’avo­cat d’Hen­ri Car­rière mieux connu sous le nom de “Pa­pillon’’. Mi­chard-Pel­lis­sier sem­blait l’homme idéal pour me­ner à bien les dé­li­cates né­go­cia­tions que ré­cla­maient un ar­ran­ge­ment avec les au­to­ri­tés du dé­par­te­ment des Alpes-Ma­ri­times pour dé­fi­nir la base fi­nan­cière du sé­jour. »

Avo­cat du gang­ster mar­seillais « Mé­mé » Gué­ri­ni, ex-conseiller mu­ni­ci­pal à An­tibes, ex-membre du Con­seil consti­tu­tion­nel, conseiller au ca­bi­net de Cha­ban-Del­mas, Mi­chard-Pel­lis­sier traite di­rec­te­ment avec le pré­fet Re­né-Georges Tho­mas. Un ac­cord est né­go­cié, avec un taux d’im­po­si­tion sur le re­ve­nu propre à ne pas ef­fa­rou­cher les Rol­ling Stones. Cet agré­ment im­pli­quait pour le groupe un sé­jour en France d’au moins douze mois, avec des dé­penses d’au moins 150 000 livres par an, sans autre forme de taxe. Mo­ra­li­té : It’s on­ly Mi­chard-Pel­lis­sier but I like it.

Jo Berg­man s’en­vole avec son équipe pour Cannes pour trou­ver une de­meure propre à ac­cueillir les Rol­ling Stones, leur femme, leurs gui­tares, leurs maî­tresses, leurs bé­bés, leurs dea­lers, leurs freaks. Se­lon une ru­meur per­sis­tante dans les agences im­mo­bi­lières de la Côte d’Azur, elle re­cher­che­rait une pro­prié­té avec des salles de bains pou­vant ac­cueillir huit per­sonnes, et spé­cia­le­ment conçues pour des or­gies à la Lu­cul­lus. « Une vi­site à Mou­gins, pe­tit ha­meau cos­su abri­tant Pi­cas­so et le prince Si­ha­nouk du Cam­bodge, cause une telle pa­nique que le maire concen­tra sa cam­pagne élec­to­rale sui­vante sur la pro­messe de ne ja­mais au­to­ri­ser les Rol­ling Stones dans sa cir­cons­crip­tion », as­sure Phi­lip Nor­man. Stra­té­gie ap­pa­rem­ment in­fruc­tueuse puisque M. le maire, Georges Pel­le­grin, fut bat­tu en 1977 par le Dr Roger Du­halde (RPR).

Le 14 mars, à Londres, les Rol­ling Stones donnent leur der­nier concert d’avant exil à la Round­house, concert sui­vi d’une émis­sion en­re­gis­trée au Mar­quee Club. « Le 5 avril, jour où l’on paie ses im­pôts en An­gle­terre, une équipe du bu­reau lon­do­nien des Stones dé­barque dans la mai­son au bord du fleuve de Keith Ri­chards, au 3, Cheyne Walk à Chel­sea, pour em­bal­ler toutes ses af­faires et les ex­pé­dier en France », ra­conte Robert Green­field dans son livre « Exile on Main Street ». Le 7 avril, les Stones signent un nou­veau contrat avec Kin­ney Ser­vices, fi­liale amé­ri­caine du la­bel new-yor­kais At­lan­tic, pré­si­dé par Ah­met Er­te­gun, aris­to­crate d’ori­gine turque, pres­ti­gieux mé­cène d’Are­tha Frank­lin et de la soul mu­sic.

SEXE, DROGUE ET PAR­TIES DE TEN­NIS

Dans la co­te­rie des Rol­ling Stones, la villa Nell­côte ne plaît pas à tout le monde. « Il y avait cin­quante per­sonnes à table pour dé­jeu­ner, on se se­rait cru en co­lo­nie de vacances », se sou­vient Mick Tay­lor. En­ceinte de Mick Jag­ger, Bian­ca Pe­rez Mo­re­na de Macías épouse le chan­teur an­gli­can le 12 mai 1971, à Saint-Tro­pez. Par­mi les in­vi­tés, Paul McCart­ney, Rin­go Starr, Keith Moon, le bat­teur des Who, et l’at­ta­ché de presse Les Per­rin. Bian­ca est la fille d’un na­bab ca­tho­lique et ni­ca­ra­guayen. Pour com­plaire à sa belle apos­to­lique, Jag­ger a sui­vi, avec l’ab­bé Baud, un cours genre ca­tho­li­cisme pour les Nuls. Dans sa si­tua­tion in­té­res­sante, Bian­ca ré­pugne à sé­jour­ner dans ce pan­dé­mo­nium de ro­ckers al­coo­liques, in­sol­vables et hé­roï­no­manes, où l’on voit dé­fi­ler un John Len­non vo­mis­sant, des dea­lers mar­seillais, des pe­tits voyous, des vo­leurs de drogue, de meubles et de gui­tares. Après un sé­jour au Pla­za Athé­née de Pa­ris, Mick et Bian­ca louent une villa à Biot, si­tuée à une qua­ran­taine de mi­nutes de Nell­côte. Le maître de Nell­côte, c’est Keith Ri­chards. Entre deux ses­sions d’en­re­gis­tre­ment dans la cave de la villa, Ri­chards al­terne entre l’hé­roïne et la voile, qu’il pra­tique sur son voi­lier, le « Man­drax ». Quant à Mick Jag­ger, il se met au ten­nis. « Il pre­nait ça très au sé­rieux », com­mente Ri­chards avec un ac­cent de pi­tié.

Dans son au­to­bio­gra­phie, le gui­ta­riste fait un ul­time doigt d’hon­neur à l’as­siette de l’im­pôt : « Quand les au­to­ri­tés nous ont ma­tra­qués avec leurs su­per-mé­ga-im­pôts, je pense qu’ils s’at­ten­daient à tout sauf à ce qu’on dise : “Ok, on se tire, on va se joindre à tous ceux qui ne vous paient pas ces sommes dingues.” Pour être franc, on s’in­ter­ro­geait, nous aus­si. Que faire ? Res­ter au pays, où on nous lais­se­rait gar­der roya­le­ment un pen­ny pour chaque livre ster­ling qu’on ga­gne­rait ? On n’avait pas en­vie de se faire dé­pouiller, alors on a sur­en­ché­ri et on s’est cas­sé en France. » Soi­gneu­se­ment né­go­cié par le prince Ru­pert Loe­wen­stein, l’ac­cord fis­cal avec les au­to­ri­tés fran­çaises est rom­pu en dé­cembre 1972, quand la po­lice de Nice lance un man­dat d’ar­rêt contre Keith Ri­chards et sa com­pagne Ani­ta Pal­len­berg, qu’elle soup­çonne de consom­mer de l’hé­roïne dans la villa Nell­côte. « Une farce à la Fer­nan­del », écrit le prince dans ses Mé­moires. De cet exil fran­çais naî­tra « Exile on Main Street » qui, à l’ori­gine, de­vait s’in­ti­tu­ler « Tro­pi­cal Di­sease ». Double al­bum pieu­se­ment sur­éva­lué par la nos­tal­gie de ceux qui avaient 20 ans à sa pa­ru­tion, mais où l’on ne trouve pas un stan­dard comme « Jum­pin’ Jack Flash », pas un rock comme « Con­nec­tion », pas un mo­nu­ment comme « Sym­pa­thy for the De­vil », pas un chef-d’oeuvre comme « Gimme Shel­ter », pas une gra­cieu­se­té comme « Out of Time », pas un tube comme « It’s On­ly Rock’n’Roll », pas un bon­bon comme « Miss You », mais où sur­nagent la bal­lade « Shine a Light », le so­lide « Tum­bling Dice » et le beau « Ven­ti­la­tor Blues ».

De­puis 1972, date de pa­ru­tion d’« Exile on Main Street », les Rol­ling Stones ont éta­bli leur so­cié­té hol­ding en Hol­lande, non pas, comme cer­tains es­prits cha­grins ou pro­cé­du­riers pour­raient se l’ima­gi­ner, pour de sor­dides rai­sons fis­cales, mais parce qu’ils aiment la Hol­lande et son cli­mat clément.

Pho­tos de DOMINIQUE TARLÉ

pré­sen­tées par la ga­le­rie de l’Ins­tant, dans l’ex­po­si­tion « Légendes », à la ga­le­rie Georges Bes­sière, à Noir­mou­tier (Ven­dée), du 16 juin au 15 sep­tembre. En 1971, ve­nu rendre vi­site pour la jour­née à son ami Keith Ri­chards, le pho­to­graphe est fi­na­le­ment res­té six mois avec les Stones. Il est de­ve­nu l’unique té­moin de la vie in­time du groupe.

Keith Ri­chards, son fils Mar­lon et Ani­ta Pal­len­berg, au Festival de Cannes, en 1971.

Keith Ri­chards, « Croque-mon­sieur ».

Mick et Bian­ca Jag­ger dans leur mai­son, à Biot. Le couple s’est ma­rié le 12 mai à Saint-Tro­pez.

Jag­ger sillon­nant les routes du sud de la France sur sa Hon­da.

Au zoo de Mo­na­co. Keith Ri­chards avec Mar­lon et les en­fants de son ami Tom­my We­ber, Jake et Char­ley We­ber.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.