Les ac­ces­soires de l’été (1/4)

Non, le couvre-chef ne sert pas qu’à pro­té­ger du so­leil. Il a été tour à tour mar­queur so­cial, porte-voix, signe de ral­lie­ment et sym­bole ul­time du chic

L'Obs - - SOMMAIRE - Par KATIA PECNIK

Le coup du cha­peau

Il fut un temps qu’on peine à ima­gi­ner de nos jours, une époque où la France ne ju­rait que par la ca­pe­line, le feutre, la toque et autres cloches, une époque où tout ce qui pou­vait se mettre sur la tête re­vê­tait une im­por­tance pri­mor­diale. « Il y a quelques siècles, le cha­peau consti­tuait un es­pace d’ex­pres­sion et un ou­til de dif­fé­ren­cia­tion so­ciale », ra­conte Alice Lit­scher, en­sei­gnante et di­rec­trice ar­tis­tique à l’Ins­ti­tut fran­çais de la Mode (IFM). Mieux, seul cet ac­ces­soire échap­pait aux contraintes de l’uni­forme de classe so­ciale. « Au xviiie siècle, quand on in­vente la mode, celles qui créent les cha­peaux s’ap­pellent des “mo­distes”. Les seules choses que l’on laisse à la libre ap­pré­cia­tion des femmes sont les ru­bans des robes et les or­ne­ments des cha­peaux. » Elles gar­nissent alors leur coiffe jus­qu’à sa­tu­ra­tion, s’adap­tant au cycle des sai­sons ou au gré des évé­ne­ments po­li­tiques et mi­li­taires. Ain­si, au prin­temps, on re­trouve des fleurs et oi­seaux em­paillés sur les coiffes tan­dis qu’en cas de nau­frage, des mi­nia­tures de ba­teaux font leur ap­pa­ri­tion.

L’âge d’or du couvre-chef peut com­men­cer, il dure de la fin du xixe siècle jus­qu’aux an­nées 1940. « C’était la pé­riode faste, l’époque des grandes mo­distes, au cours de la­quelle le cha­peau de­vient sculp­ture, ex­plique Bri­gitte Cam­pagne, spé­cia­liste en cha­peaux an­ciens. Les femmes ne sor­taient pas sans lui : elles se pro­té­geaient du so­leil mais aus­si des hommes, avec de larges ca­pe­lines. Pour les dé­co­rer, des mil­lions d’oi­seaux ont été mas­sa­crés, l’in­dus­trie plu­mas­sière comp­tait alors des cen­taines de mai­sons en France ! » Les ex­pé­ri­men­ta­tions sur­réa­listes d’El­sa Schia­pa­rel­li, qui in­vente le cha­peau-chaus­sure, et le cha­peau-masque en plumes de Ma­rie-Laure de Noailles dé­fiant l’es­ta­blish­ment res­tent en mé­moire.

Las, le couvre-chef fi­nit lui aus­si par être cou­vert par le bruit qui sub­merge l’époque, ce­lui de la guerre. « Le drame du cha­peau, c’est la Se­conde Guerre mon­diale, pointe Alice Lit­scher. La pé­nu­rie de ma­té­riaux a dé­for­mé la sil­houette, et l’hé­gé­mo­nie amé­ri­caine a vé­hi­cu­lé un nou­veau mo­dèle fé­mi­nin, ins­pi­ré par le ci­né­ma, très éloi­gné de la sil­houette aris­to­cra­tique fran­çaise. » Alors que la tête nue était his­to­ri­que­ment l’apa­nage des femmes de mau­vaise vie, après­guerre, les femmes font val­ser leur ca­pe­line comme d’autres brû­le­ront leur sou­tien-gorge en 1968. On re­marque en­core les di­zaines de cha­peaux de paille de Bri­gitte Bar­dot, et les couvre-chefs cou­ture d’Au­drey Hep­burn. Mais dé­jà, l’ac­ces­soire n’est plus que fonc­tion­nel, il pro­tège contre les aléas de la mé­téo grâce aux cas­quettes, Tril­by, etc. Le cha­peau peut en­core être élé­gant, mais il n’ex­prime plus rien. « Por­ter un cha­peau est de­ve­nu une pos­ture tel­le­ment forte qu’il est dif­fi­cile d’oser en ar­bo­rer un au­jourd’hui. Les gens ne sont pas prêts à se pa­rer d’un mes­sage qu’ils ne veulent pas for­cé­ment re­ven­di­quer », note Alice Lit­scher. Au­tre­ment dit, plus grand monde ne veut, au sens propre comme au fi­gu­ré, « por­ter le cha­peau ». Une ex­cep­tion de­meure néan­moins lors­qu’il de­vient le simple sym­bole d’une classe so­ciale, comme la cas­quette po­pu ins­pi­rée de la vie d’usine, les bon­nets rouges, les pa­na­mas bo­bos ou les bi­bis alam­bi­qués des grands ma­riages.

A vrai dire, le couvre-chef n’a pas tout à fait dit son der­nier mot, il re­vient pe­tit à pe­tit, len­te­ment, en se fai­sant plus dis­cret. « De­puis une di­zaine d’an­nées, on n’a plus honte d’en re­mettre un », note Bri­gitte Cam­pagne. Une nou­velle garde de créa­teurs émerge, comme en té­moignent les suc­cès de l’Ate­lier Théo­dore, de D’Es­trëe ou de la jeune et vi­sion­naire Pris­cil­la Royer, qui tient la barre du vé­né­rable cha­pe­lier Mai­son Mi­chel. Dé­sor­mais, même les stars com­mencent à « tra­vailler du cha­peau », Beyon­cé et Bel­la Ha­did, en tête, ap­pa­rais­sant de plus en sou­vent sur­mon­tées des créa­tions de l’Amé­ri­caine Eu­ge­nia Kim. Dans le monde de la mode, on com­mence tout juste à mur­mu­rer qu’il est plus que ja­mais né­ces­saire de « sor­tir cou­vert ».

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